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La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?


de : Daniel Bensaïd via A.C
lundi 18 juin 2012 - 11h12 - Signaler aux modérateurs
16 commentaires
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Cela repose un peu du Cirque électoral qui vient de plier son chapiteau..

Ce texte a été publié dans : Revue Tout est à nous ! 19 (mars 2011)

En 2008, sous le titre Inventer l’inconnu. Textes et correspondance autour de la Commune, les éditions La Fabrique ont publié des textes de Karl Marx – ainsi que des correspondances entre Marx et Engels – à propos de la Commune de Paris. L’ouvrage s’ouvre par «  Politiques de Marx  », une étude où Daniel Bensaïd revient longuement sur la manière dont cette première – et brève… – expérience de pouvoir populaire a impacté la pensée de Marx et, au-delà, la réflexion stratégique. Tout est à Nous  ! la Revue en publie un extrait, avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Il ne s’agit donc pas d’interpréter le dépérissement de l’État comme l’absorption de toutes ses fonctions dans l’autogestion sociale, et encore moins dans la simple «  administration des choses  ». Certaines de ces «  fonctions centrales  » doivent bel et bien continuer à exister, mais comme fonctions publiques, sous contrôle populaire. Le dépérissement de l’État ne signifie pas alors le dépérissement de la politique, ou son extinction dans la simple gestion rationnelle du social. Il signifie plutôt l’extension du domaine de la lutte politique par la débureaucratisation des institutions et la mise en délibération permanente de la chose publique. Une telle interprétation peut tirer argument de l’introduction d’Engels à l’édition de 1891. Le prolétariat, écrit-il alors, ne pourra s’empêcher de «  rogner  » les côtés les plus nuisibles de l’État, jusqu’à ce qu’une «  génération grandie dans des conditions sociales nouvelles et libre soit en état de se défaire de tout le bric-à-brac de l’État  ». Il s’agit bien, non pas de proclamer ou de décréter l’abolition de l’État, mais de réunir les conditions permettant de se dispenser de son bric-à-brac bureaucratique. La prise du pouvoir n’est donc qu’un premier pas dans cette perspective, l’amorce d’un processus et non son aboutissement. C’est là une conséquence de l’énigme tragique des révolutions prolétariennes reprise dans le chant de l’Internationale. Comment de rien devenir tout  ? Certes, les prolétaires ne sont pas rien. Ils sont leurs propres expériences, la mémoire de leurs luttes, une culture et des savoirs. Et il n’est pas sûr que «  devenir tout  » soit l’ambition qui leur convienne. Empruntée à l’abbé Sieyès, qui en fit le mot d’ordre du tiers état, la formule convient mieux à l’ambition de la bourgeoisie victorieuse qu’à l’émancipation sociale de révolutions prolétariennes dont le résultat serait précisément de dépasser l’antinomie du tout et du rien.

Mais si le dépérissement du vieil appareil de do¬mi¬nation étatique est bien un processus, les tâches mêmes de la transformation révolutionnaire ne peuvent s’énoncer dans des termes du tout ou rien chers aux utopies maximalistes.

Se dessine ainsi, à propos même de la Commune, et sous l’effet de son expérience, une problématique que l’on retrouvera lors du cinquième congrès de l’Internationale communiste, puis dans les débats de l’Opposition de gauche, à propos «  des revendications transitoires  ».

Dès 1850, dans les Luttes de classes en France, Marx admettait que la revendication du «  droit au travail  », bien que constituant du point de vue bourgeois «  une absurdité  », ou, du point de vue philanthropique, un «  vœu pieu et misérable  », n’en exprimait pas moins, par une «  formule maladroite  », une revendication prolétarienne derrière laquelle se profilait «  l’abolition du salariat, du capital, de leurs rapports mutuels  ».

De même, soutenait-il la revendication d’un impôt progressif, sans souscrire pour autant le moins du monde au mythe d’une «  juste répartition  » des richesses dans une société d’exploitation dominée par la recherche du profit privé.

Ainsi encore, bien loin d’une surenchère maximaliste, perçoit-il dans les mesures prises par la Commune, et en dépit de leurs limites (dont le stupide respect des coffres de la Banque de France), le «  mouvement réel qui détruit l’ordre existant  ». Ce mouvement commence par des mesures qui ne semblent pas bouleverser l’ordre des choses  : la séparation de l’Église et de l’État et le renvoi des prêtres «  à la calme retraite de la vie privée  »  ; la destruction publique, le 6avril 1871, des deux guillotines  ; la libération des prisonniers politiques  ; la suppression du travail de nuit des boulangers  ; la fermeture du Mont-de-Piété  ; la démolition de la colon¬ne Vendôme, «  symbole de force brutale et de fausse gloire  », qui célèbre le militarisme et le chauvinisme  ; l’admission des étrangers à siéger à la Commune, dont le drapeau est celui de la «  République universelle  »  ; la libération des femmes de «  l’esclavage dégradant  » de la prostitution  ; le transfert des services publics de l’État aux mains de la Commune  ; et surtout, la «  suppression de l’armée permanente et son remplacement par le peuple en armes  ».

Ce n’est pas tout. Mais ce n’est pas rien. Et si Marx reproche aux communards de ne pas avoir osé mettre la main sur la Banque de France, de ne pas avoir marché sur Versailles, et d’avoir, «  par scrupules de conscience  », laissé «  passer le moment opportun  », c’est pour mieux les saluer et leur rendre l’hommage qu’ils méritent  : «  L’histoire ne connaît pas d’autre exemple de pareille grandeur  ! S’ils succombent, ce sera uniquement pour avoir été trop gentils […] Que l’on compare les Parisiens se lançant à l’assaut du ciel aux esclaves célestes du Saint-Empire prusso-germanique, avec ses mascarades posthumes, et ses relents de caserne et d’Église  !  » […]

Ce qu’est la dictature du prolétariat

La Commune, donc, comme forme enfin trouvée de l’émancipation, ou de dictature du prolétariat, ou des deux, indissociablement  ? C’est ce que proclame Engels, vingt ans après, en conclusion de son introduction, datée précisément du 18 mars 1891, à la Guerre civile en France  : «  Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature du prolétariat a l’air  ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat.  » Il vaut en effet peine d’y regarder de plus près.

Le mot «  dictature  », au 19e siècle, évoque encore la vertueuse institution romaine d’un pouvoir d’exception, dûment mandaté et limité dans le temps pour faire face à une situation d’urgence. Il s’oppose à l’arbitraire de la «  tyrannie  ». C’est en ce sens que Marx le reprend dans les Luttes de classes en France, après avoir cité son propre article du 29 juin 1848, publié dans la Nouvelle Gazette rhénane au lendemain même des massacres. Les journées de juin ont non seulement brisé le consensus républicain, elles ont aussi fendu en deux le sens même du mot révolution, dédoublé désormais en «  une belle révolution  » et «  une révolution hideuse  » aux yeux des possédants.

La «  belle  », c’est pour eux celle de février, «  la révolution de la sympathie généralisée, parce que les antagonismes qui y éclatèrent contre la royauté som¬meillaient paisiblement côte à côte, à l’état embryonnaire, et parce que le combat social qui en constituait l’arrière-plan n’avait atteint qu’une existence impalpable, l’exis¬tence des mots et des phrases  ».

La «  révolution hideuse  », c’est celle de juin, «  répugnante  » aux yeux du parti de l’ordre naissant, «  parce que les phrases ont fait place à la réalité  ». Ce n’est pourtant pas la révolution qui, en l’occurrence, fut «  hideuse  », mais bien la réaction et la contre-révolution. La révolution de juin, ce n’est plus la révolution rêvée, la révolution romantique, mais l’impitoyable révolution prosaïque du désespoir qu’Engels évoque au lendemain des massacres  : «  Ce qui distingue la révolution de juin de toutes les révolutions qui ont eu lieu jusqu’ici, c’est l’absence de toute illusion et de tout enthousiasme.  » La révolution de juin, «  c’est la révolution du désespoir  », comparable à la guerre des esclaves à Rome ou à l’insurrection de 1834 des canuts lyonnais  : «  Le joyeux esprit français lui-même se tut.  »

Comme au lendemain de la défaite de juin 1848, l’esprit de revanche et de vengeance du parti de l’ordre se déchaîna après l’écrasement de la Commune. Sa cruauté victorieuse fut proportionnelle à la grande peur qu’il avait éprouvée. […] Cette forme «  enfin trouvée  » de la dictature du prolétariat – il faut le souligner avec force, tant c’est oublié – reste celle du suffrage universel (dont les femmes cependant demeurent exclues  !) et de la représentation territoriale des communes et des quartiers  : «  La Commune devait être composée de conseillers municipaux des divers arrondissements (comme Paris en a été l’initiateur et le modèle, ce sera notre référence) élus au suffrage de tous les citoyens, responsables et révocables à tout moment. La majorité de cette assemblée était naturellement composée d’ouvriers et de représentants reconnus de la classe ouvrière.  »

Dans l’adresse du 31 mai 1871 au Conseil général de l’AIT, Marx insiste  : «  Le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes  », et «  rien ne pouvait être plus étranger à l’esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique.  » Il n’envisage donc jamais une restriction de l’exercice du droit de vote aux critères sociaux. Il exprime seulement sa conviction, sans doute naïve, que la majorité politique doive correspondre «  naturellement  » à la majorité sociale. Quant au rapport des représentants aux représentés, des mandataires à leurs mandants, il est celui d’un contrôle permanent, concrétisé par les principes de responsabilité et de révocabilité. Les représentants ont ainsi à rendre compte en permanence de leurs actes et, en cas de litige avec les représentés, à remettre en jeu leur mandat. Dans ce deuxième essai de rédaction de la Guerre civile, il n’est plus fait mention de mandat impératif, comme c’était encore le cas dans l’adresse à l’AIT du 31 mai 1871. Il y était mentionné que, jusque dans les plus petits hameaux, les communes rurales devaient «  administrer leurs affaires par une assemblée de délégués à tout moment révocables et liés par le mandat impératif des électeurs  ».

Il est vraisemblable que Marx s’est alors contenté de paraphraser le manifeste du Comité central des vingt arrondissements, paru dans le Cri du peuple du 27 mars, selon lequel l’idée communale impliquait non seulement la révocabilité permanente, mais encore le «  mandat impératif, précisant et limitant le pouvoir et la mission du mandataire  ». Autant la révocabilité est la conséquence de la responsabilité de l’élu devant ses électeurs (du mandataire devant ses man¬dants disait-on sous la Révolution française), autant le mandat impératif aboutirait à paralyser la délibération démocratique.

Si le mandataire n’est que le porte-parole de l’intérêt particulier de ses mandants, sans possibilité de modifier son point de vue en fonction de la discussion, aucune volonté générale ne peut émerger. La simple addition des intérêts particuliers ou corporatifs se neutralise. Et la paralysie du pouvoir constituant finit par faire le lit d’une bureaucratie qui s’élève au-dessus de cette volonté en miettes en prétendant incarner l’intérêt général. L’autre aspect, plus discutable, des leçons tirées par Marx est sa compréhension de la Commune comme «  corps agissant et non parlementaire, exécutif et législatif en même temps  », c’est la non-séparation des pouvoirs. Elle relève d’une confusion entre la notion de dépérissement de l’État comme corps parasitaire séparé, et la notion de disparition de la politique au profit d’une simple auto-administration des choses ou du social.

S’il suffit, pour savoir ce qu’était la dictature du prolétariat dans l’esprit de Marx et Engels, de regarder la Commune, et si l’on s’en tient à leur présentation pour comprendre ce qu’elle était, il apparaît que les premières mesures de cette «  dictature  », respectueuse du suffrage universel et du pluralisme politique, consistent en une débureaucratisation et une démilitarisation de l’État-Léviathan.

Elles consistent en dispositions qui relèvent de ce qu’on appellerait aujourd’hui une «  démocratie réellement participative  », et en mesures élémentaires de justice sociale. Cette «  dictature  » n’a pas grand chose d’un pouvoir dictatorial arbitraire ou d’un régime d’exception, si ce n’est la suspension de l’ordre légal existant au profit de l’exercice du pouvoir constituant inaliénable d’un peuple souverain. Daniel Bensaïd

Politiques de Marx in Friedrich Engels et Karl Marx, Inventer l’inconnu. Textes et correspondance autour de la Commune, La Fabrique, 2008



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Commentaires de l'article
La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 12h41

Sauf que l’encre des cet article n’avait pas encore séché que son parti, la LCR, décrétait, trente ans après le PCF, l’abandon de la "dictature du prolétariat" !



La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 17h03 - Posté par AC

je ne pense pas qu’on puisse s’en tenir-j’espère que cela ne sera pas le cas si d’autres commentaires sont produit - à cette analyse d’un texte que je trouve utile à la réflexion communiste en 2012.

On sait que je ne suis pas de eux qui ont été nourri au biberon trotskyste o, mais que je connais , par contre, les dégats du dogmatisme, et la connerie qui aconsisté, -je parle de ce que je connais assez, le P.CF, -a critiquer avec dureté ou pire, à nier ce que des philosophes, en désaccord avec "le PARTI" ontpu apporter à l’enrichissement théorique.

Ce qui me semble "fondamental" chez Bensaïd , c’est ce que je me permets cidessous desouligner en gras.

S’il suffit, pour savoir ce qu’était la dictature du prolétariat dans l’esprit de Marx et Engels, de regarder la Commune, et si l’on s’en tient à leur présentation pour comprendre ce qu’elle était, il apparaît que les premières mesures de cette «  dictature  », respectueuse du suffrage universel et du pluralisme politique, consistent en une débureaucratisation et une démilitarisation de l’État-Léviathan.

Elles consistent en dispositions qui relèvent de ce qu’on appellerait aujourd’hui une «  démocratie réellement participative  », et en mesures élémentaires de justice sociale. Cette «  dictature  » n’a pas grand chose d’un pouvoir dictatorial arbitraire ou d’un régime d’exception, si ce n’est la suspension de l’ordre légal existant au profit de l’exercice du pouvoir constituant inaliénable d’un peuple souverain.

Ce qui renvoie au débat qu’avait ouvert L.L. en février et ou on s’était"frictionné les mollets" à quelques uns..

 :))

http://bellaciao.org/fr/spip.php?ar...

Cordialement

A.C


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 18h26 - Posté par Cops

Sauf que l’encre des cet article n’avait pas encore séché que son parti, la LCR, décrétait, trente ans après le PCF, l’abandon de la "dictature du prolétariat" !

Sous réserve, mais ce qui est abandonné par la LCR il y a longtemps correspondait plus aux notions plus ou moins larvées ou ouvertes de dictature sur le prolétariat dans l’entendement du XXeme siècle de ce terme et non dans celui de Marx.

L’entendement ré-expliqué de ce qui était entendu comme "dictature" au 18 et 19eme siècle n’est pas l’entendement du XXeme de ce terme. Faire semblant que cette dérive du terme n’existe pas c’est comme parler des bourgeois quand on parle des habitants des bourgs.

Sur la question du nous sommes rien soyons tout il y en a un entendement complémentaire, c’est la domination idéologique qui fait que la classe ouvrière est aussi aliénée idéologiquement et pas seulement exploitée (sinon le système ne tiendrait pas un mois sans sauter, c’est ce qui explique les phénomènes dynamiques des mouvements sociaux qui, quand ils produisent des débuts de rupture idéologique grâce au combat social, ont tendance à produire alors des emballements libérateurs allant bien au delà des franges politiques habituelles.

Le "nous sommes rien" n’est pas "le nous sommes petits", mais bien aussi nous n’existons pas idéologiquement, et le nous-sommes tout d’abord pour nous mêmes, nos entreprises, nos services publics, c’est à dire la prise en main par les travailleurs de leurs entreprises, leurs commerces, leurs services, leurs transports, et la libre association de tout cela, le pouvoir réel sur la société.

Je ne suis pas complètement sur certaines facettes de l’exemple utilisé par Bensaïd sur l’exemple de la Commune. Sur l’aspect libérateur de la population de cette dictature là , oui, la démocratie poussée plus loin, oui.

Si c’est pour dire que le pouvoir ouvrier doit être rogné non, d’ouvrir la porte à une conception sortant la lutte des classes des lieux de production et de reproduction, non.

Mais peut-être je crains de voire quelque chose qui n’existe pas.

Ce texte de Bensaïd éclaire sur la compréhension de quoi parlait Marx quand il parlait de dictature, en ce sens c’est quelques chose qui fait avancer.


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 19h07 - Posté par Paco NPA

Certains raccourcis mènent à des impasses...

Je trouve un peu léger ce commentaire sur l’encre séchée...

Contrairement au PCF, les militants de la LCR n’ont pas appris à la télévision par la voix du "SG" que le parti avait "abandonné" la dite "dictature".

Le fut l’objet d’un débat tranché par un congrès...

Le dit concept ne fut pas abandonné mais retiré des statuts. Nuance de taille.

Sur le fond, Bensaïd a raison. Pour Marx, il renvoie à l’histoire et au droit romain (dont il était féru).

Maintenant, posons nous la question : "a quoi "dictature" renvoie pour les travailleurs et exploités ?". Surement pas au droit romain...

Sans compter la paille du stalinisme...

Qui avec la social démocratie a perverti nombre de mots et concepts issus du mouvement ouvrier.

Certains doivent être préservés y compris a contre courant.

Il y en a d’autres dont on peut se passer. Tel dictature...

A moins de considérer que les mots sont plus importants que la chose.

Mais là, ce n’est plus du marxisme, c’est de la théologie.

Paco NPA


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 20h15 - Posté par jaja

Maintenant, posons nous la question : "a quoi "dictature" renvoie pour les travailleurs et exploités ?". Surement pas au droit romain...
Sans compter la paille du stalinisme...
Qui avec la social démocratie a perverti nombre de mots et concepts issus du mouvement ouvrier.
Certains doivent être préservés y compris a contre courant.
Il y en a d’autres dont on peut se passer. Tel dictature...

tout à fait !

juste une question : quels mots doit on garder ?


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 21h55 - Posté par A.C

Paco
Inutile de caricaturer..

 :))

Tu écris

Contrairement au PCF, les militants de la LCR n’ont pas appris à la télévision par la voix du "SG" que le parti avait "abandonné" la dite "dictature".

Le fut l’objet d’un débat tranché par un congrès...

NON..

c’’est à la fois plus compliqué, tout en étant encore plus "tordu", au PCF..

ET...je sais de quoi je parle..

Chutt

 :)
Les faits têtus :

fin 1975..le Secrétariat du PC demande à un copain de pondre une tribune libre dans l’ Huma(préparation du22° congrès de février )

Marchais feint de la découvrir et répond, dans une interview qu’effectivement cette question d’une incompatibilité entre une "voie démocratique pour un Socialisme aux couleurs de la France" et le maintien de la"dictature du prolétariat dans les statuts , est un vrai problème.

Le lendemain, relayé parles médias, ce débat traverse le PCF..

Pas simple..

Marchais envoie son copain POUSSY du Val de marne en mission de "leurre"

Tout va être fait pour que les discussions du Parti-et j’ose affirmer qu’elle étaient beaucoup plus intenses, et d’affrontements que depuis la"normalisation
"Hue-buesque-
se focalisent sur les questions de"morale, d’étalage de la pornographie etc

 Mais le 22° congrès n’ayant pas à son ordre du jour la modification des statuts, c’est au 23°.., 3 ans après , en 79 que le Parti va re-débattre de cette modification !

Avec d’autant plus de vigueur, que se dessine un courant qui entend aller plus loin dans la prise de distances avec l’URSS et qui va ferrailler pour combattre l’expression de "bilan globalement positif " , appliquée aux pays"socialistes" par la direction..
Au bout, la suppression de la"dictature du prolétariat" qui irrite certains communistes va passer sans heurts puisque dans le m^me temps Marchais et la majorité (dont je fus)...passèrent à la kalach tout ce qui était remise en cause du "bilan"..

Voilà la vérité et si j’osais, je dirais que , tous comptes faits, il y eut plus de débats internes qu’à la LCR..sur cette question..

Deux congrès et plusieurs mois de tribunes libres dans l’Humanité...

Mais ce serait polémiquer inutilement : rétablir les faits, cela suffit à mon plaisir..

 :)

AC


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 23h14 - Posté par Paco NPA

Merci A.C. pour ces précisions supplémentaires.

Il n’en demeure pas moins que j’ai le souvenir de l’intervention de Marchais annonçant l’abandon de la dictature du prolétariat (et non son retrait des statuts) et de la stupéfaction des militants du PCF, ceux qui n’avaient pas vu la télé, lorsque nous (les militants de la LCR de mon bahut) les avons interpellé le lendemain sur la question.

Maintenant ma mémoire n’est pas infaillible et les militants en question n’avaient peut être pas suivi l’épisode "tribune libre".

Pour en revenir à l’article de Bensa. et à Marx, je dirai à Cops qu’il était compréhensible que Marx appréhende la Commune sous l’angle de ses formes politiques et mette de côté la question (tout aussi centrale) de la production, du contrôle et de la gestion ouvrière de celle-ci.

1871, c’est encore la naissance du prolétariat et la "grande industrie" en est à ses balbutiements, de plus dans un moment où toutes les forces sont mobilisés dans l’effort de guerre contre les versaillais, leur drapeau tricolore et leurs tueries. De plus sur une périodes (hélas) très courte (3 mois)...

Je dirai qu’il ne faut pas opposer les deux : des formes politiques démocratiques (élections) et la gestion ouvrière. L’absence d’une des deux ne peut que favoriser la bureaucratisation. la question d’une double chambre (territoriale et des producteurs) est une piste à explorer.

C’est aussi une des leçons à retenir des phénomènes d’auto organisations réels (au Chili avant Pinochet, au Portugal après la révolution des oeillets...)

Pour en revenir à Bensa., je salue son pied de nez aux admirateurs béats de "l’autre partage des richesses". Sans toucher à la question de la propriété privée qui est la pierre angulaire de la rupture révolutionnaire.

Parce qu’entre l’autre partage et Tout est à nous ou Soyons tout...
Il y a plus qu’une nuance...
Comme entre "création d’une banque publique" et "expropriation des banques et création d’une banque publique unique sous contrôle des travailleurs et de la population".

A vous lire.

Paco NPA


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
19 juin 2012 - 00h38 - Posté par Copas

Pour en revenir à l’article de Bensa. et à Marx, je dirai à Cops qu’il était compréhensible que Marx appréhende la Commune sous l’angle de ses formes politiques et mette de côté la question (tout aussi centrale) de la production, du contrôle et de la gestion ouvrière de celle-ci.

1871, c’est encore la naissance du prolétariat et la "grande industrie" en est à ses balbutiements, de plus dans un moment où toutes les forces sont mobilisés dans l’effort de guerre contre les versaillais, leur drapeau tricolore et leurs tueries. De plus sur une périodes (hélas) très courte (3 mois)...

Je dirai qu’il ne faut pas opposer les deux : des formes politiques démocratiques (élections) et la gestion ouvrière. L’absence d’une des deux ne peut que favoriser la bureaucratisation. la question d’une double chambre (territoriale et des producteurs) est une piste à explorer.

Hum, pour la première partie oui, Marx travaille avec ce qu’il a.

Pour le reste, la question de la gestion des travailleurs, je crains que dans le processus de transformation de la société il y ait bien nécessité de démolir bourgeoisie et son appareil d’état sans quoi il sera bien difficile de mettre le bas en haut et on risque de reconstruire l’ancien monde ou finalement des sociétés de transition vers...le capitalisme.

La gestion ouvrière est aussi affaire de votes et d’élections, mais il n’y a pas à mon sens dans le processus de changement de société pour mettre en l’air le système qui ne soit fruit de chaos et de tumulte, ni d’une bataille intense pour empêcher la bourgeoisie ou des nomenclaturas de maintenir, construire ou reconstruire leur domination. La question de la démocratie portée sous formes communale mise sur même pied que la démocratie des travailleurs fait partie des possibilités d’interventions de nomenclaturas et bourgeoisies pour se constituer et se reconstituer.

Ce débat n’est pas seulement un débat historique, et les nombreux "coups de patte" de Bensaïd nous l’indiquent.

Ca renvoie à l’appréciation du monde moderne et sa structure de pouvoir (réel) fine et complexe qui s’assoie sur un tissu productif, industriel, commercial et d’échanges, c’est là que se constitue le pouvoir de la bourgeoisie.

Je pense que dans les dérives actuelles, par exemple d’une partie du NPA, il y a une classe travailleuse qui est laissée dans un coin noir, un angle mort, la complémentarité des deux aspects, et la façon dont tu les présentes, illustrent cet angle mort, d’un côté la démocratie , de l’autre la gestion ouvrière, et ça donne des inflexions stratégiques.

Bien sur que la gestion des travailleurs doit être démocratique, on peut explorer des tas de pistes, mais en prenant attention que la reconstruction du monde nécessaire ne doit pas soumettre la classe ouvrière à un pouvoir extérieur (sinon on reconstruit la société d’exploitation).

Maintenant, juste, des tas de choses peuvent être explorées, tu parlais de contre-pouvoirs , pourquoi pas, il ne me gène pas non plus, bien au contraire que des expressions démocratiques soient construites sur la démocratie "géographique" (non construite sur les lieux de création de richesse, d’échanges, de transports, de communication, de commerces, etc).

Ce qui me gène est l’endiguement du pouvoir des travailleurs et ces endiguements précèdent souvent la violence contre-révolutionnaire.

Mais même dans les processus de renversement du capitalisme on voit bien que la maladie du camp de l’émancipation est de s’extérioriser de là où la bourgeoisie construit son pouvoir, de se promener là où elle a construit ses chausse-trappes, ses pièges, et des institutions à sa main.

Il y a bien une distinction à indiquer entre la démocratie limitée qu’on connait, du système, qu’il s’agit bien sur d’amender au maximum, mais qui n’a jamais porté d’une façon ou d’une autre un processus révolutionnaire mais a été un bras souvent utilisé pour écraser les velléités d’émancipation ET le pouvoir populaire démocratique centralisé.

L’assaut de la démocratie populaire, qu’elle se situe sur le terrain de la démocratie des travailleurs ou de celle du pouvoir populaire de forme communale révocable à tous moments, n’a pas de plan huilé et qui ne soit exempte de bruit et de fureur.

La compréhension de l’existence d’une démocratie limitée qui n’a pas à être mal traitée, n’empêche comme dirait l’autre, que, bon ou mauvais programme, ce qui manque par exemple aux grecs c’est bien des structures de pouvoir des travailleurs, sans ventriloques.

Alors que l’essentiel des forces politiques de l’émancipation se vident de leur sang au fur et à mesure qu’elles montent dans les urnes, tandis que l’en-face descend dans la rue par ses polices et ses néo-nazis pour courber la classe populaire à l’organisation de la réaction.

C’est une histoire grecque si l’on veut, et là les angles morts laissés deviennent de plus en plus grands.

Ce qui semble manquer est bien une démocratie socialiste en mouvement en construction coordonnée génétiquement capable d’unifier et parler d’une voix, demander au reste de la société de lui obéir pour casser les forces de la bourgeoisie.

C’est un aparté, mais je reste médusé parfois sur les débats mettant au centre le verbe en matière de ce qu’il faudrait faire en matière d’euro ou d’UE, d’expropriation de la bourgeoisie sans jamais traiter de la chair même, le centre du projet socialiste, la prise de pouvoir d’une classe et non de courants urniphères de celle-ci.

C’est que si la dictature du prolétariat est revisitée, il n’en demeure pas moins qu’il manque une démocratie des travailleurs se construisant autrement que dans les urnes de la démocratie limitée du système qui ne divisent pas en classes mais en partis, en votants.


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
19 juin 2012 - 03h34 - Posté par

Et aussi 30 années de distance entre le PCF, qui préparait ainsi la "victoire de 81", et la LCR, qui préparait sa conversion au NPA (suppresssion du qualificatif "Communiste"). Le tout avec, dans les deux cas, les mêmes dégats idéologiques collatéraux !


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
19 juin 2012 - 08h27 - Posté par Copas

Et aussi 30 années de distance entre le PCF, qui préparait ainsi la "victoire de 81", et la LCR, qui préparait sa conversion au NPA (suppresssion du qualificatif "Communiste"). Le tout avec, dans les deux cas, les mêmes dégats idéologiques collatéraux !

Heu, sans dire, si le qualificatif de communistes suffisait pour être révolutionnaire, le nomenclaturiste bourgeois corrompu Hu Jintao péterait tous les plafonds révolutionnaires.

Ensuite, et bien comment expliquer que la majorité des animateurs de la LCR (maintenue ou pas) soit passée au FdG laissant un NPA maintenant plus à gauche, au fond et non pour les pots de peinture, que feue la LCR ?

Les choses sont plus complexes que bien des réflexes.

Les raisons des dérives viennent d’autre chose que de l’abandon de la bible en latin.


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
19 juin 2012 - 12h59 - Posté par Paco NPA

Cher Copas,

Instructif débat qui en se poursuivant mènerait à bien des points d’accord.
Mais la loi des fils mènera bientôt à sa conclusion provisoire.

Juste quelques remarques : la question des structures politiques territoriales combinées à celles de la gestion ouvrière ne se pose pas du tout dans les mêmes termes suivant le fait que la bourgeoisie a été expropriée ou pas.

Et c’est bien l’objectif sur lequel nous sommes d’accord.

Car ce qui est alors en débat c’est les choix sociaux a décider démocratiquement sur la base de la propriété collective des moyens de production (quelle part aux salaires, à la protection sociale, à la réduction du temps de travail, aux biens d’usage, au logement...).

Débats purement "formels" lorsqu’ils ont lieu dans le cadre du capitalisme où la main invisible du marché et des profits décide de la marche à suivre.

Bien sur, cela se réglera dans le bruit et la fureur et il n’y a pas de modèle préconçu mais cela n’empêche pas d’être vigilant à ne pas reproduire ce qui a favorisé les monstruosités staliniennes dont les communistes anti-staliniens (pardon pour le pléonasme) n’ont pas fini de payer le prix.

Paco NPA


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
20 juin 2012 - 00h02 - Posté par Copas

Tu as raison sur les différences entre les problèmes d’organisation d’une société où la bourgeoisie a été mise au commun, éjectée des mangeoires et dépouillée de son arsenal de coercition militaire et idéologique AVEC les problèmes de renversement de la bourgeoisie.

Si il y a bien un problème en ce moment dans le camp de l’émancipation c’est bien la question de l’organisation d’une classe dans ses batailles de résistance et de contre-offensive.

L’extrême gauche ne s’est jamais vraiment confrontée tant à ces questions sauf de façon rituelle, organisation de résistance au capitalisme large et unifiée, ET la question d’un parti interne de masse à une classe qui travaille à ces questions comme pieds de biche pour renverser le capitalisme.

De l’autre, les partis du réformisme ne savent plus ce qu’est un parti politique de masse (n’en relevant que les tics caporalistes comme le PCF et surtout le PG) et moins encore la résolution des questions de division des organisations de résistance de masse (syndicats, etc).
En bref les générations qui ont construit des partis de masse et des organisations de résistance touchant tout le monde dans la classe ouvrière au sens large sont mortes depuis longtemps. Alors que la classe ouvrière au sens large du terme est plus grosse qu’avant.

Le paradoxe veut qu’une petite gauche révolutionnaire, ouvrière (au sens large), reconstitue les tics et les rites comme si les gros partis réformistes existaient encore.

Ce n’est pas et plus le cas (du moins jusqu’à maintenant).

Enfin on ne résoudra là les questions posées, mais d’en parler publiquement sur ce qui ressort de questions embrassant tous les militants du champ de l’émancipation est vital.

Tu as là sur ce site des camarades issus du PCF , d’autres du NPA, et bien d’autres "ex-" qui dans le bruit et la fureur des événements se dirigent globalement vers des conclusions convergentes mais sans rentrer dans les scripts politiciens des jeux bureaucratiques de la petite gauche.

L’avenir est à nous, faut-il en reconnaitre son visage.


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
20 juin 2012 - 01h50 - Posté par Luis

La LCR n’a jamais abandonné le concept, elle a décidé de l’exprimer dans les mots du XXème siècle et pas dans ceux qui ont changé de sens depuis, des siècles précédents.
C’est ce que Bensaid a expliqué maintes fois, en faisant référence au sens original du mot ’dictature", puis au sens qu’il a pris au XXème siècle, et qu’il reprend très clairement dans ce bref entretien :
http://www.dailymotion.com/video/x7...


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
20 juin 2012 - 09h53 - Posté par A.C

Luis, je veux bien ;.

je suis pas , tu le sais, un fana des querelles sémantiques et ds "analyses" d’évolution au sein du NPA

Je remarque juste qu’une fiche de formation LCR(je les ai toutes !) la 72 que turetrouveras certainment soit dans tes archives de militant soit,sur le "net" est consacrée à cette question..
J’extrais

La dictature du prolétariat au sens programmatique du terme n’est donc en rien contradictoire avec la démocratie ouvrière : "La dictature du prolétariat, par son essence même, peut et doit être l’épanouissement suprême de la démocratie prolétarienne. " (L. Trotsky, CEuvres, tome 5, pages 206-207.)
Le concept de dictature du prolétariat qui résume toutes ces caractéristiques, constitue un élément fondamental de la théorie marxiste de l’État, de la révolution prolétarienne et du processus de construction d’une société sans classes. Le mot « dictature" a un sens concret dans ce contexte. Il s’agit de mécanismes pour désarmer et exproprier la classe bourgeoise et pour permettre l’exercice du pouvoir par la classe ouvrière ; de mécanismes pour empêcher tout rétablissement de la propriété privée des moyens de production et toute réintroduction de l’exploitation des travailleurs salariés par des capitalistes.

Ceci étant, tout le monde-ou presque sera d’accord avec moi , si on relit les travaux du XVe CONGRES -30 octobre-2 novembre 2003 ,que c’est bien d’un "abandon" dans les statuts de la DDP qui fait débat et qui irritera certains -les mêmes qui se cabreront quand le parti abandonnera la Faucille et le marteau, et expliquera les raisons de fond conduisant au NPA...(castrisme, altermondialisme etc)..

selon moi aussi les raisons de l’échec de cette aventure. !

Mais nous nous éloignons de Bensaid..

A.C

Bien que ne prétendant pas du tout connaitre le NPA de l’intérieur..jec rois avoir un peu suivi, par intérêt, curiosité intellectuelle , recherche objective de "nouveau"...les positionnements du courant trotskyste (LCR) et son évolution..
Je conseille cet article

http://www.lescommunistes.org/spip....

A.C


La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
18 juin 2012 - 13h52 - Posté par jean 1

And after : vive l’anarchie !



La Commune  : abolition ou dépérissement de l’État  ?
26 juin 2012 - 11h49 - Posté par A.C

Retrouvé sur le blog de JEAN-EMMANUEL DUCOIN, un journaleux de l’Huma dont j’appécie quelques tribunes libres..

http://larouetournehuma.blogspot.fr...

COMMUNE de de Paris : Marx était un contemporain actif et vigilant..

.
Malgré ses doutes, l’auteur du Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards. Il exaltera l’exemple de 1871, tout en proposant un « bilan critique » inscrit dans la question de l’État.

Né en 1818, Karl Marx a la particularité d’être pleinement contemporain de la Commune de Paris. Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps à l’émergence des événements qui couvaient depuis plusieurs mois dans cette France belliqueuse, il écrit en février 1871 : « La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles, l’insurrection serait une folie désespérée. » Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante ? Depuis une vingtaine d’années, le compagnon de combats de Friedrich Engels pense que la révolution ne réussira pas sans l’alliance des ouvriers et des paysans, des Parisiens et des provinciaux. Or, depuis la guerre de 1870, Marx reste convaincu que ces conditions ne sont pas réunies. A-t-il vraiment tort ?

Le 19 juillet 1870, le régime, trop sûr de lui, victime des manœuvres de Bismarck, déclare la guerre à la Prusse. Le 2 septembre, le désastre de Sedan emporte tout sur son passage et provoque des manifestations anti-impériales à Paris, à Marseille, au Creusot et à Lyon. Le péril entraîne l’armement partiel de la population parisienne, sous la forme de la garde nationale, dont les ouvriers constituent l’ossature. Le 4, le Palais-Bourbon est envahi et Gambetta y proclame la République. Mais une fois encore, comme en 1830 et en 1848, le pouvoir se trouve immédiatement accaparé par un groupe de « politiciens républicains », les Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Émile Picard et même Adophe Thiers en coulisses, qui tous ne souhaitent qu’une chose  : traiter avec Bismarck pour mieux contenir la poussée politique populaire. Comme pour amadouer la détermination de la population parisienne, ils annoncent aussitôt la République, sans jamais en préciser le contenu constitutionnel…

Profondément hanté par le souvenir des journées de juin 1848, Marx se sent intensément dans le deuil de « la prochaine » révolution, si ce n’est « la » révolution. Il le sait mieux que quiconque : l’aspiration française à la « révolution », toujours très présente au XIXe siècle, a quand même permis les Trois Glorieuses de juillet 1830 et la chute de Charles X, février 1848 et la chute de Louis-Philippe, et finalement le 4 septembre 1870 et la chute de Napoléon III… En somme, en quarante ans, les jeunes républicains et les ouvriers armés ont fait tomber deux monarchies et un empire. Voilà pourquoi Marx, considérant la France comme « la terre classique de la lutte des classes », a écrit ses chefs-d’œuvre que sont les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et la Guerre civile en France. Dans ce dernier texte, des générations entières liront : « Le Paris ouvrier, avec sa 
Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle. »

Pour en arriver là, Karl Marx vit la Commune au jour le jour. Tandis que le mouvement insurrectionnel et bientôt communaliste se propage à Lyon, Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Narbonne, etc., il désespère pourtant de ne pas voir le pays basculer dans la levée en masse et regrette que les insurgés refusent de s’emparer du trésor de la Banque de France, et, surtout, de fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes de Thiers

Car à Paris, comme redouté, le siège tourne à l’enfer. Le 30 mars, deux dirigeants communalistes, Léo Frankel et Eugène Varlin, réussissent à transmettre à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur « les réformes sociales à appliquer ».

Enthousiaste, Marx écrit le 12 avril (Lettres à Kugelmann) : « Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris. (…) Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. »

Sur le moment, Karl Marx propose un « bilan » de la Commune – qu’il sait pourtant condamnée – entièrement inscrit dans la 
question de l’État. Pour lui, pas de doute. La Commune de Paris est le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou d’administration, de la société tout entière, « la forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser l’émancipation économique du prolétariat »… Marx en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il ne faut pas « prendre » ou « occuper » la machine d’État, mais la briser. Comment y parvenir ?

Marx n’a hélas jamais écrit son grand livre sur « la Révolution et l’État », qui a tant manqué à tous les marxiens du XXe siècle, il se contente donc de prophétiser que « la Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde » et sera « acclamée par la classe ouvrière d’Europe et des États-Unis, comme le mot magique de la délivrance. Si la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée ».

Si la lutte des classes n’est pas seulement la lutte puis le soulèvement des prolétaires mais d’abord la lutte permanente du capital pour soumettre le travail, Marx avait compris très tôt que cette lutte, au cœur des sociétés en mutation avancée, n’était jamais aussi visible qu’au moment des grandes crises vécues ou prévisibles

. Que le communisme s’affirme comme une piste majeure du vaste mouvement d’émancipation humaine est, à ses yeux, une exigence politique qui n’a rien d’un vague idéal mais procède d’un mouvement historique.

Pour s’ériger en « classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation », le prolétariat « doit conquérir le pouvoir politique ». À une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette « première étape de la révolution sociale » comme synonyme de « conquête de la démocratie » et d’établissement du suffrage universel. À ce titre, c’est donc logiquement que la Commune de Paris leur apparaît comme sa forme enfin trouvée, sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêve l’auteur du Manifeste. Marx le signe : « Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme ? »

(gras et italique d’A.C)






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