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Naomi Klein : A qui profitent les crises ?


de : Naomi Klein
mardi 5 février 2008 - 18h25 - Signaler aux modérateurs
1 commentaire

« L’économiste Dani Rodrick a étudié les circonstances dans lesquelles les gouvernements ont adopté des politiques de libre échange. Ses résultats sont remarquables : “aucune réforme importante n’a eu lieu dans les pays en développement durant les années 1980 en dehors de crises économiques sérieuses”. » Nul n’est à même de prédire l’ampleur des difficultés économiques à venir. Mais pour Naomi Klein, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elles provoquent une remise en cause du modèle qui les a rendues possibles, bien au contraire.

Pourquoi la droite aime les désastres

Par Naomi Klein,
Los Angeles Times, le 27 janvier 2008

L’agence de notation Moody’s affirme que la solution aux difficultés économiques des Etats-Unis consiste à réduire les dépenses de Sécurité Sociale. L’Association Nationale des Manufacturiers estime pour sa part que le remède pour le gouvernement fédéral serait d’adopter sa liste de nouvelles réductions fiscales. Pour l’Investor’s Business Daily, l’autorisation des forages pétroliers au sein de la réserve naturelle arctique constituerait « peut-être le plus fort stimuli possible ».

Mais de tous les efforts cyniques pour présenter ces cadeaux au milieu des affaires comme autant de « stimulus économiques », le plus remarquable est celui proposé par Lawrence B. Lindsey, ancien assistant de Bush en matière de politique économique et conseiller de ce dernier lors de la récession de 2001. Le plan de Lindsey consiste à surmonter la crise engendrée par des prêts douteux par la multiplication de crédits encore plus sujets à caution. « Une des mesures les plus simples à mettre en œuvre consisterait à autoriser les industriels et les commerçants de détail » - Wal-Mart notamment - « à disposer de leurs propres institutions financières, grâce auxquelles ils pourraient emprunter et prêter de l’argent », écrivait-il récemment dans le Wall Street Journal.

Peu importe que de plus en plus d’Américains peinent à rembourser leurs emprunts à la consommation, soldent leur plan d’épargne retraite et perdent leur logement. Si Lindsey obtenait gain de cause, Wal-Mart, plutôt que de voir des ventes lui échapper, pourrait prêter de l’argent aux consommateurs afin qu’ils poursuivent leurs achats, et la chaîne se muerait ainsi effectivement en une boutique d’entreprise [1] à l’ancienne, à laquelle les Américains seraient pieds et poings liés.

Si cette sorte d’opportunisme de crise nous semble si familier, c’est tout simplement parce qu’il l’est. Ces quatre dernières années, j’ai mené des recherches sur ce domaine peu exploré de l’histoire économique : la manière dont les crises ont préparé le chemin de la révolution économique droitière tout autour du globe. Une crise frappe, la panique se répand et les idéologues colmatent la brèche en réorganisant rapidement les sociétés dans l’intérêt des entreprises les plus importantes. Je désigne cette manœuvre sous les termes de « capitalisme du désastre ».

Parfois les désastres nationaux déclencheurs ont consisté en de véritable coups portés aux pays : guerres, attaques terroristes, catastrophes naturelles. Il s’est plus souvent agi de crises économiques : spirales de la dette, hyperinflation, chocs monétaires, récessions.

Il y a plus de dix ans, l’économiste Dani Rodrik, alors à l’Université de Columbia, a étudié les circonstances dans lesquelles les gouvernements mettent en place des politiques de libre-échange. Ses découvertes étaient frappantes : « Aucune réforme économique importante n’est intervenue au sein des pays en développement au cours des années 80 en l’absence d’un contexte de crise économique sérieuse. » Les années 90 lui donnèrent raison d’une manière dramatique. En Russie, le dégel économique dressa le décor pour des privatisations à bas prix. Ensuite, la crise asiatique de 1997-1998 exposa les « tigres de l’Asie » à une frénésie de prise de contrôle d’entreprises depuis l’étranger, un processus que le New York Times décrivit comme « la braderie pour cause de fermeture la plus grande du monde ».

A coup sûr, les pays désespérés acceptent généralement d’endurer toutes les contraintes pour obtenir un financement. Une atmosphère de panique laisse également les coudées franches aux politiciens pour mener des réformes radicales qui auraient été bien trop impopulaires en d’autres circonstances, comme la privatisation de services essentiels, l’affaiblissement des protections des travailleurs et les accords de libre-échange. Lors d’une crise, le débat et le processus démocratiques peuvent être facilement écartés comme des luxes inconsidérés.

Les politiques de libre-échange présentées comme des remèdes de premier secours permettent-elles effectivement de résoudre les crises qui se présentent ? Pour les idéologues impliqués, cette question n’est que de peu d’intérêt. Ce qui compte, c’est qu’en tant que tactique politique, le capitalisme du désastre fonctionne parfaitement. C’est l’économiste adepte du libre marché Milton Friedman qui a formulé, dans la préface de la réédition de 1982 de son manifeste, « Le capitalisme et la liberté », la présentation la plus concise de cette stratégie. « Seule une crise - réelle ou ressentie - produit de véritables changements. Quand cette crise intervient, les actions entreprises dépendent des idées présentes alentour. C’est là, je pense, notre fonction essentielle : développer des alternatives aux politiques existantes, les maintenir vivantes et disponibles jusqu’à ce que le politiquement impossible devienne politiquement inévitable. »

Une décennie plus tard, John Williamson, un conseiller de premier plan au sein du FMI et de la Banque Mondiale (à qui l’on doit l’expression « le Consensus de Washington »), est allé encore plus loin. Il a demandé à une assemblée de décideurs politiques de haut niveau « s’il serait concevable d’envisager de provoquer délibérément une crise afin de supprimer les obstacles politiques aux réformes ».

A de nombreuses reprises, l’administration Bush s’est saisie des crises pour briser les résistances obstruant la mise en œuvre des composants les plus radicaux de son agenda économique. D’abord, une récession fournit une excuse pour baisser les impôts. Ensuite, la « guerre contre le terrorisme » nous précipita dans une ère inédite de privatisation de l’armée et de la sécurité intérieure. Après l’ouragan Katrina, le gouvernement consentit des exonérations d’impôts, fit régresser la réglementation du travail, ferma des ensemble immobiliers gérés par le secteur public et aida à transformer la Nouvelle-Orléans en laboratoire pour écoles à régime exceptionnel - le tout au nom de la reconstruction.

Etant donné ces précédents, les lobbyistes de Washington avaient toutes les raisons de croire que la crainte d’une récession annonçait une nouvelle distribution de cadeaux aux entreprises. Pourtant il semble que le public commence à saisir les ressorts du capitalisme du désastre. Bien sûr, les mesures de stimulation économique proposées, pour un prix de 150 milliards de dollars, constituent davantage qu’une simple réduction fiscale maquillée. Elles incluent un nouvel ensemble « d’incitations » favorables aux entreprises. Mais les Démocrates ont repoussé les plus ambitieuses tentatives du parti Républicain d’instrumentaliser la crise en vue de verrouiller les allègements d’impôts consentis par Bush et de démanteler la Sécurité Sociale. Pour l’instant, il semble que la crise générée par un refus obstiné de réguler les marchés ne pourra être résolue en donnant à Wall Street davantage d’argent public pour spéculer.

Pourtant, tout en parvenant, tant bien que mal, à tenir leur ligne, les parlementaires démocrates semblent avoir abandonné l’idée que l’extension des indemnités de chômage et l’augmentation des fonds alloués à l’aide alimentaire et à Medicaid [2] pourraient être inclus dans la loi de stimulation de l’économie. Plus gravement, ils échouent à utiliser la crise pour proposer des solutions alternatives au statu quo actuel, caractérisé par des crises récurrentes, qu’elles soient environnementales, sociales ou économiques.

Le problème ne tient pas à un manque d’idées « vivantes et disponibles » - pour emprunter le mot de Friedman. Elles, sont là, nombreuses, depuis la mise en place d’une caisse nationale unique de paiement des frais de santé jusqu’à l’instauration d’un revenu d’existence. Des centaines de milliers d’emplois pourraient être créés pour reconstruire les infrastructures publiques décrépites et de les rendre plus favorables aux transports en commun et aux énergies renouvelables. Il vous faut des fonds pour amorcer la pompe ? Mettez un terme à l’ambiguïté qui permet à des gestionnaires de fonds d’investissement milliardaires de payer 15 % d’impôts sur les profits financiers plutôt que d’être assujettis à l’impôt sur le revenu à un taux de 35 % et adoptez la taxe sur les mouvements internationaux de devises proposée de longue date. En prime, vous obtiendrez un marché moins volatile et moins sujet à l’instabilité.

La manière de répondre à une crise est toujours fortement politique, voilà une leçon que les progressistes semblent avoir oubliée. L’histoire n’est pas exempte d’ironie de ce point de vue : les crises ont marqué l’avènement de certaines des politiques les plus progressistes des Etats-Unis. Lors de la défaillance dramatique des marchés de 1929, la gauche était prête et attendait de pied ferme avec ses idées - plein emploi, grands travaux, syndicalisme de masse. Le système de Sécurité Sociale que Moody’s semble si désireux de démanteler était une réponse directe à la dépression.

Toute crise est une opportunité ; quelqu’un l’exploitera. La question qui s’offre à nous est la suivante : l’agitation actuelle servira-t-elle de prétexte à de nouveaux transferts de richesses publiques vers les opérateurs privés et à l’effacement des derniers vestiges de l’Etat providence, le tout au nom de la croissance économique ? Ou bien cette nouvelle défaillance des marchés débridés fournira-t-elle le catalyseur nécessaire pour raviver un état d’esprit favorable à l’intérêt général et pour appréhender sérieusement les véritables défis de notre temps, depuis l’explosion des inégalités jusqu’au réchauffement climatique en passant par la défaillance des infrastructures ?

Les capitalistes du désastre ont tenu les rênes trois décades durant. Le temps est venu, une fois de plus, du populisme du désastre.

Naomi Klein est l’auteur de “ "The Shock Doctrine : The Rise of Disaster Capitalism."

Publication originale Los Angeles Times, traduction Louis Stella pour Contre Info

[1] company store : Le terme fait référence à un modèle d’entreprise nommé Truck System, dans lequel les employés étaient réglés pour partie en bons d’achats utilisables seulement dans des commerces appartenant à l’employeur.

[2] Programme d’aide au financement des dépenses santé pour les américains dénués de couverture sociale

http://contreinfo.info/article.php3...



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Commentaires de l'article
Naomi Klein : A qui profitent les crises ?
5 février 2008 - 18h31

En particulier ce passage à méditer :

Les politiques de libre-échange présentées comme des remèdes de premier secours permettent-elles effectivement de résoudre les crises qui se présentent ? Pour les idéologues impliqués, cette question n’est que de peu d’intérêt. Ce qui compte, c’est qu’en tant que tactique politique, le capitalisme du désastre fonctionne parfaitement.

C’est l’économiste adepte du libre marché Milton Friedman qui a formulé, dans la préface de la réédition de 1982 de son manifeste, « Le capitalisme et la liberté », la présentation la plus concise de cette stratégie.

« Seule une crise - réelle ou ressentie - produit de véritables changements. Quand cette crise intervient, les actions entreprises dépendent des idées présentes alentour. C’est là, je pense, notre fonction essentielle : développer des alternatives aux politiques existantes, les maintenir vivantes et disponibles jusqu’à ce que le politiquement impossible devienne politiquement inévitable. »

Piège effectivement redoutable...






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