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CHOMDU 24
de : P'tit Nico
jeudi 20 mars 2008 - 17h12 - Signaler aux modérateurs
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de P’tit Nico

M’dame Ross, ell’ raconte comment ell’ a été fabriquée, la nouvelle classe moyenne en France dans les années soixante, ell’ dit la soeur à Polo qui voudrait bien en faire partie avant qu’ell’ disparaisse, la classe.

"Si les colonies fournirent la main-d’oeuvre, le carburant vint de l’Ouest. Immédiatement après la guerre, les États- Unis exportèrent vers une Europe dévastée par la guerre les gadgets, les techniques et les experts du capitalisme américain, mais aussi et surtout un fantasme spécifique : celui d’une croissance équitable, illimitée et régulière.

La modernisation capitaliste se présente comme régulière, car elle dissout les notions proprement historiques de commencement et de fin pour y substituer un procès constant et prétendument naturel, dont le rythme ininterrompu est assuré par un univers social stable et inchangé, d’où toute lutte des classes est exclue. (...)

Les Américains savaient ce qu’ils faisaient lorsque, élevant le business hollywoodien au rang d’affaire d’État, ils mirent comme préalable au plan Marshall le contingent annuel de leurs films imposé aux distributeurs français. Léon Blum s’y laissa prendre, qui signa distraitement en 1946 un accord qui allait assurer aux films made in U.S.A. plus de 50% des recettes de salles de cinéma françaises : autant que ses héros traditionnels, ses valeurs proclamées, ses sempiternelles intrigues, c’est tout le décor de l’americain way of life qui s’exportait ainsi, en contrebande. »

À la suite du plan Marshall, les appareils largués dans les rues et les foyers éprouvés par la guerre furent reçus par les Français comme s’ils tombaient du ciel. Selon Lefebvre, l’accueil qui leur fut réservé en France fut digne de celui fait aux verroteries des Blancs par les indigènes des sociétés primitives où fleurit le culte du cargo.

Avant la guerre, personne n’avait de réfrigérateur, semble-t-il ; après la guerre, tout le monde en avait un. Comme l’a souligné Michel Aglietta la consommation de masse est subordonnée à deux conditions premières : "le logement social moyen - qui est le lieu privilégié de la consommation individuelle ; l’automobile qui est le moyen de transport compatible avec la séparation de l’habitat et du lieu de travail". (...)

Les tensions spécifiques propres à la France de cette époque ne peuvent être appréhendées que si elles sont envisagées comme celles d’un pays exploitant/exploité, dominant/dominé, et exploitant des populations coloniales au moment même où il se trouve dominé par le capitalisme américain ou, plus précisément, amené à collaborer ou à fusionner avec celui-ci. C’est cette tension spécifique qui permit l’émergence du personnage et du type social du jeune cadre, véritable grand-prêtre du fordisme, et sorte d’allégorie nationale de la France en voie de modernisation entre les années cinquante et les années soixante. Pris entre les patrons et les travailleurs, contrôlant le prolétariat mais contraint lui aussi de pointer, le cadre, tout comme la France elle-même, fut un "agent dominé de la domination capitaliste".

On ne peut penser simultanément ces deux histoires sans devoir prendre au pied de la lettre l’expression forgée et popularisée par Lefebvre et les Situationnistes : "la colonisation de la vie quotidienne". On ne peut les penser sans prendre en considération toutes les formes sous lesquelles la pratique du colonialisme put survivre en France à sa propre histoire. Avec le déclin de son empire colonial, la France adopta une forme de colonialisme intérieur. Des techniques d’administration rationnelles développées dans les colonies furent rapatriées vers la métropole et appliquées parallèlement à de nouvelles innovations technologiques, telles que la publicité, afin de réorganiser la société domestiquée métropolitaine et la vie quotidienne de ses citoyens. (...)

L’immigration qui hante aujourd’hui les fantasmes collectifs de la France est indissociable de la croissance accélérée que connut la société française dans les années cinquante et soixante. Sans le travail des immigrés de ses ex-colonies, la France n’aurait pu réussir son américanisation, ni prendre part à la course à l’industrialisation de l’après-guerre. En d’autres termes, au cours des années du boom économique, la France fit "une dernière fois" usage de ses colonies, afin de restaurer et de maintenir la supériorité nationale qu’elle exerçait sur celles-ci - et cela, de façon d’autant plus urgente que les ex-colonies venaient à peine d’accéder au rang de nation. (...)

À l’échelle nationale, la France renonce à son empire pour se retrancher dans les limites de l’Hexagone, et à l’intérieur de ses frontières, au moment même où celles-ci deviennent perméables à un tourbillon de forces économiques - forces infiniment plus destructives de toute notion reçue de "culture nationale" que ne pourrait l’être une quelconque communauté d’immigrés. Le procès complexe de ce mouvement de repli - qui fut dénommé "privatisation" par Castoriadis, Morin et Lefebvre - (...) retentit à tous les niveaux de la vie quotidienne, quand la nouvelle classe moyenne se retranche dans son tout nouvel intérieur confortable, doté d’une cuisine électrique, dans l’habitacle d’automobiles particulières, dans l’intériorité d’une nouvelle vision de la conjugalité et aussi dans une idée du bonheur bâtie autour de la nouvelle unité de consommation des classes moyennes, le couple, ou encore dans la dépolitisation qui répond à l’accroissement de la mainmise bureaucratique sur la vie quotidienne. La modernisation exige la création de larges couches privatisées et dépolitisées, d’une classe moyenne nationale ; une fois ces conditions remplies, la subjectivité nationale commence à supplanter la notion de classe. (...) Dans le Paris contemporain, l’institution de ce décalage dans le temps transparaît dans la configuration de l’espace : une ville bourgeoise et blanche repliée intramuros et entourée d’îlots de communautés immigrées, reléguées à plusieurs stations de RER de distance. (...)

Afin de construire pour les Laurence, les Sylvie et les Jérôme un nouveau Paris parfaitement homogène, il fallut expulser du centre de la capitale, que ce soit par la force ou que ce soit au moyen de successives augmentations de loyer, plus des deux tiers de sa population. Autrement dit, ce fut dans la nouvelle géographie sociale de la ville que commencèrent à transparaître les conséquences politiques du rapprochement des notions coercitives de modernisation et d’hygiène. Au cours de la seconde moitié du XXème siècle, ces conséquences se révéleraient de nature raciale, et prendraient la forme d’une sorte de purification du corps social et urbain (purification qui trouverait un reflet presque grotesque lorsque, sous le régime gaullien, Malraux prendrait la décision de blanchir la ville, en faisant procéder au sablage de la plupart des plus célèbres façades et monuments de Paris).

Au début des années cinquante, Paris laissait encore transparaître d’importantes inégalités, les quartiers riches situés à l’ouest de la ville jouxtant en certains points les taudis du centre et des arrondissements périphériques. Mais en une vingtaine d’années, entre 1954 et 1974, furent menées la démolition et la reconstruction de 24 % de la surface bâtissable de la capitale. Au nom de l’hygiène et de la modernité furent rasés des quartiers entiers : Montparnasse, Belleville, Bercy et les environs de la Place d’Italie. Les projets haussmanniens lancés vers 1850 avaient une première fois permis d’expulser les pauvres de la capitale. A la faveur d’une seconde vague d’expulsion. accomplie de 1954 à 1974, furent éliminés 19 % de la population parisienne, soit quelque 550 000 personnes, ce qui représente la population d’une ville telle que Lyon. Or ces statistiques masquent en fait un remodelage en profondeur des limites sociales de la ville, accompli à la faveur des projets de rénovation : au cours de ces vingt années, le nombre d’ouvriers résidant dans Paris chuta de 44 %. Ils furent dispersés dans les banlieues environnantes, tandis que le nombre de cadres supérieurs augmentait de 51 %.

Les raisons invoquées pour justifier cette réappropriation de l’espace furent les mêmes qu’au XIXème siècle : on invoqua les questions d’hygiène, on prétexta des problèmes de sécurité. Et comme au XIXème siècle, où les journaliers montés de province à la capitale (et futurs communards de 1871) avaient été employés aux projets de rénovation urbaine (devenant ainsi à la fois les instruments et les victimes privilégiées de cette transformation), la modernisation de Paris accomplie au XXème siècle exigea d’employer un large pourcentage d’immigrés étrangers - afin de permettre aux classes moyennes de reconquérir les quartiers du centre. (...) » Y z’ont aussi inventé les villes nouvelles pour les p’tits bourgeois, y dit mon ancien délégué syndical CGT. « Construire les villes à la campagne » y s’moquait m’sieur Allais. Qu’ m’sieur Delouvrier, l’pas bien nommé, qu’était majordome d’mon général pour « mettre de l’ordre dans ce bordel de la région parisienne », y voulait « leur donner un cadre de vie pour qu’il leur permette d’être plus heureux qu’avant ».

« Changer la ville, changez la vie »

« Conçues pour les classes moyennes salariées des grandes villes autour desquelles elles prolifèrent, y dit l’pote Paul Beaud, (les villes nouvelles) éliminent d’office tous ceux qui ne peuvent payer des loyers grevés par des signes extérieurs de richesse en toc (faux marbre et gazon anémique) qui donnent l’illusion de la "résidence", vrai luxe réservé aux cadres supérieurs. Chassés du centre par la spéculation, l’arrivée d’un premier ou d’un second enfant, les jeunes couples d’employés ou de cadres moyens ne se résignent à la banlieue que pour autant qu’on leur assure que ce n’est pas n’importe laquelle, qu’il leur reste le choix. Pour la première fois, promoteurs privés et pouvoirs publics se trouvent devant l’obligation de vendre non plus seulement des appartements, des mètres carrés, des éléments d’un confort privé mais une ville entière, la promesse globale d’un nouveau mode de vie. La publicité pour le Nouveau Créteil parle de culture, de relations humaines, de pédagogie, d’animation, de créativité et bien sûr de communication, grâce à la télévision locale. On quitte Paris, Lyon ou le centre de Grenoble pour aller vivre autrement à la Villeneuve, sous l’oeil de cohortes de journalistes, d’urbanistes, de sociologues.

L’échec des politiques de démocratisation de la culture a incité l’administration à recentrer son action, à mieux la "cibler", diraient les publicitaires auxquels la communication publique va désormais emprunter méthodes et vocabulaire. Mais il s’agit désormais de bien plus que de vendre des équipements culturels, sociaux ou pédagogiques à ceux qui en constituent déjà une part importante du public : les fractions jeunes de la nouvelle petite-bourgeoisie salariée, dont de nombreuses études ont démontré la boulimie qu’elles manifestent pour tout ce qui peut symboliser et matérialiser leur ascension sociale. Ce qui se met en place ici - la télévision locale n’en fut qu’un des moyens - c’est une politique de gestion de l’opinion et plus largement de gestion de la société dont les nouvelles classes moyennes constitueront le relais indispensable, l’appui social. C’est, concrétisant le déclin relatif de l’activité politique traditionnelle, l’établissement de nouvelles médiations sociales que les nouveaux media favorisent mais dissimulent, sous couvert de la mutation idéologique du discours sur la démocratisation, du culturel à la communication.

Des stratégies elles-mêmes, nous dirons qu’elles s’apparentent à cette méthode que les publicitaires ont reprise de la notion de pénétration des milieux due à Kurt Lewin et à laquelle la firme Tupperware a donné son nom : le consommateur se faisant le meilleur défenseur de ce qu’il consomme, en assurant la promotion avec d’autant plus d’efficacité qu’il semble tout à fait désintéressé. Au Québec, où la reprise du vocabulaire psychosociologique des spécialistes de l’intervention sociale est plus explicite qu’en Europe, celle-ci vise à repérer, individuellement et collectivement, des "leaders d’opinion" chers à Lazarsfeld, agents plus ou moins bénévoles d’une démultiplication de l’action des agents de l’appareil d’État. Pas étonnant de retrouver chez eux, qui croient ne devoir qu’à eux-mêmes leur promotion, l’écho amplifié des mots d’ordre psychologisants de l’action sociale : participation, résistance au changement, archaïsme des mentalités, ressources de l’individu, blocages, etc., dont la fonction auto-légitimatrice se double d’une fonction idéologique : masquer la structure des rapports sociaux, vendre de la modernité, donner l’exemple en se donnant en exemple. »

Y z’ont mêm’ inventé l’appart qui va avec, ell’ ajoute la soeur à Polo qui veut pas devenir comm’ sa mère qui pourtant voulait pas devenir comm’ sa mère non plus qui, elle, voulait devenir comm’ sa mère qui, elle,....... « Réinventer le foyer, c’est réinventer la nation, qu’ell’ dit m’dame Ross. Et c’est ainsi que naquit le nouvel intérieur des années cinquante, qui devient le foyer assurant les fondements du bien-être national ; c’est ainsi que la ménagère - tout à la fois gestionnaire, administratrice et victime - se vit affecter un statut grossièrement équivalent à celui de l’indigène éduqué ou évolué des colonies et se retrouva chargée de veiller au bien-être des enfants et des travailleurs. C’est encore ainsi qu’au cours d’un développement historique un peu plus tardif s’élabora un fantasme intégrant tous les éléments d’un décor raffiné, avec une nouvelle conception du luxe, du calme et de la volupté propres à la vie moderne. »

Les magazines féminins jouèrent un rôle déterminant dans la propagation et la normalisation de l’effort de modernisation entrepris par l’Etat. Les magazines visant un lectorat spécifiquement féminin virent le jour dans la France des années 30, mais leur nombre, leur circulation et leur audience s’accrurent de façon importante dans la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale. Marie-France fut fondé en 1944 ; Elle un an plus tard ; Femmes d’aujourd’hui parut en 1950, et le premier numéro de Marie-Claire reparut en 1954, après une longue interruption durant les années 40. (...). La nécessité d’assurer le cloisonnement physique et émotionnel du lieu de travail avait poussé les Français du XIXème siècle à organiser le foyer bourgeois autour du salon ou de la salle à manger, dont le décor capitonné et pelucheux joua selon Walter Benjamin un rôle décisif dans l’émergence du roman policier durant le Second Empire.

Peu à peu, au cours du xxe siècle, et de façon évidente entre les années cinquante et soixante, la cuisine modernisée devint le point focal de la vie familiale, comme l’attestent d’innombrables scènes de film et de roman : "Ils prenaient toujours le petit-déjeuner ensemble, dans la cuisine, sur une table vert d’eau, dans une de ces matières brillantes, toujours propres. Le café dans une belle cafetière perfectionnée, beurre, confiture, pain grillé.., des bols à fleurs, de l’argenterie inoxydable". La cuisine fut aussi le centre du foyer, foyer qu’il ne fut plus nécessaire de distinguer du lieu de travail, dès l’instant où il fut soumis à des exigences de rationalisation Claire Duchen a montré comment les directives dispensées par les ouvrages d’économie ménagère et les magazines féminins consacrés à la gestion du foyer adoptèrent sans réserve un programme d’organisation tayloriste, opérant une claire distinction entre la direction et l’exécution des tâches et l’organisation de l’espace et du temps, à seule fin d’accroître la productivité. Les ménagères et maîtresses de maison furent encouragées à accomplir (ou à faire accomplir par d’autres) des analyses susceptibles de permettre d’économiser du travail, et d’éliminer les déplacements inutiles, en réduisant gestes et mouvements superflus. Des articles entiers furent consacrés à perfectionner la disposition des appareils ménagers dans la cuisine ou dans la buanderie idéale. La ménagère devait pouvoir passer d’un appareil à l’autre en ligne continue, sans jamais avoir à revenir en arrière, comme si elle travaillait à la chaîne.

Selon Claire Duchen, ces développements eurent simultanément un double effet : celui d’élever le statut jusqu’alors réservé à la femme, tout en infantilisant celle-ci. D’une part, le véritable travail de Sisyphe qui lui incombait ressortait des arts ménagers, et exigeait donc des capacités logiques ; mais d’autre part, elle se retrouvait dépendante d’autorités extérieures à son foyer. Pour tenir sa maison, il ne lui suffisait plus de s’en remettre au bon sens, ou de se remémorer vaguement comment procédait sa propre grand-mère. Une fois réduite la différence entre l’environnement domestique et le lieu de travail, les tâches ménagères commencèrent à apparaître comme un véritable labeur.

Mais pourquoi s’inquiéter ? Les appareils ménagers, nouveaux amis de la femme, venaient à point nommé remplacer les domestiques, employés au XIXème siècle par la bourgeoisie et alléger la tâche incombant à la ménagère. Adrian Forty a montré comment les fabricants exploitèrent les analogies existant entre le foyer et l’usine pour concevoir des appareils ménagers dont les formes rappelaient celles de l’équipement industriel, afin de souligner la prétendue efficience de leurs produits, censée permettre de gagner du temps. » Mêm’ la voiture, ell’ est un foyer , ell’ dit m’dame Ross : « les derniers mythes compensatoires conçus autour de l’automobile valorisent ainsi un espace intérieur protégé, en remplissant une fonction quasi domestique (mais aussi antidomestique) : la voiture devient un foyer hors du foyer, un lieu de retraite, propice à l’intimité ».

Comm’ y dit l’père à Afid, la télé c’est l’monde en boîte qui rentre chez toi ; la bagnole, c’est toi qui sort en boîte dans l’monde !

Mais l’pote Paul Beaud y dit qu’c’est plus qu’ça, la "belle américaine" : « L’automobile, quand elle pénètre dans des pays en voie de développement, apporte avec elle bien plus que le banal message de prestige imitatif auquel l’ethnocentrisme la réduit trop souvent : elle est en elle-même une structure sociale et culturelle. Étant à la mesure de la famille nucléaire, "l’automobile définit la famille comme le groupe naturel, propageant ainsi beaucoup plus efficacement que les autres formes de publicité, l’idée du contrôle des naissances, et de la famille à deux enfants (excluant la génération des grandsparents car les autos plus grandes coûtent plus chers)" » Et la France, après la guerre, c’était un pays en voie d’développement pour les Américains, y dit mon ancien délégué syndical CGT.

"La France", à l’époque, ell’ était obsédée par l’idée d’propreté et d’nettoyage, comm’ not’ président qu’est l’homme nouveau ancien qui veut nettoyer la racaille : « L’observation faite par Baudrillard sur le fait que la propreté fonctionnelle supplante la propreté traditionnelle, pré-moderne ou morale, trouve un écho dans une remarque faite par Barthes au début des années soixante à propos du nouveau vocabulaire forgé en français afin de dénoter la brillance désirée d’une automobile. "On la veut plus que propre : “bichonnée”, “briquée”, “lustrée”." Selon Barthes, ce désir de brillance de la voiture traduit au fond celui de "refaire sans cesse la virginité de l’objet", de "lui donner l’immobilité d’une matière sur laquelle le temps ne passe pas (l’obsession de propreté est certainement une conduite d’immobilisation du temps)". Chez Barthes, comme chez Baudrillard, la valeur morale de la propreté est soumise à un autre impératif, bien plus pressant ; en l’occurrence, l’obsession de refaire une virginité apparaît moins comme une entreprise morale que comme une activité supposant de créer quelque chose d’absolument et d’éternellement neuf - l’objet et la relation entretenue avec celui-ci se trouvent tous deux éternisés en un équilibre fonctionnel se reproduisant à l’infini.

Ce désir d’arrêter le temps mérite commentaire. Cinq ans après avoir relevé la "grande fringale de propreté" qui balayait alors la France, Barthes va un peu plus loin, liant ici l’aspiration à la propreté au désir d’arrêter le temps, de sortir de l’histoire, ou peut-être, par extension, de se replier au sein d’un environnement conçu et contrôlé de façon rationnelle, supérieur à celui engendré par l’Histoire. Ce mouvement de retraite ou de repli - propre au mouvement social qui domina cette période - fut théorisé à l’époque par Lefebvre et Castoriadis sous le terme de privatisation. La privatisation ne constitue certes pas un phénomène nouveau ; mais ce phénomène est si perceptible dans l’histoire entre la fin des années cinquante et le début des années soixante qu’on peut y déceler la résultante de l’accélération du processus au cours duquel diverses sphères de l’existence se trouvèrent progressivement isolées les unes des autres – la plus cruciale de ces coupures intervenant entre la vie domestique et la sphère du monde du travail. Pour Castoriadis, la privatisation constitue le plus remarquable des traits propres aux sociétés capitalistes modernes, ne serait-ce que parce qu’elle ne frappe pas exclusivement la classe ouvrière, mais aussi bien toutes les autres catégories sociales. Elle apparaît lorsqu’une société couronne son succès en portant atteinte à la socialisation politique des individus, de telle façon que les questions publiques ou même sociales apparaissent moins hostiles ou étrangères que décidément ingérables, et échappant à l’emprise de toute action personnelle. Les individus sont ainsi amenés à se retrancher plus fermement dans la sphère privée, à laquelle ils tentent de se raccrocher, notamment depuis que la croissance de la bureaucratie a sapé la valeur du travail. En fin de compte, la privatisation finit par manifester l’agonie des institutions politiques et sociales qui, après avoir rejeté la population, se trouvent à leur tour rejetées par elle.

Roland Barthes propose avec Mythologies une analysede la vie domestique telle qu’elle se vivait alors depuis peu : "Le bonheur est, dans cet univers, de jouer à une sorte d’enfermement domestique : questionnaires “psychologiques”, trucs, bricolages, appareils ménagers, emplois du temps, tout ce paradis ustensile d’Elle ou de L’Express glorifie la clôture du foyer, son introversion pantouflarde, tout ce qui l’occupe, l’infantilise, l’innocente et le coupe d’une responsabilité sociale élargie. “Deux coeurs, une chaumière” ».

( ... à suivre)

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mardi 8 mai
de Raphaël de Gubernatis
Marceline Lartigue, qui vient d’être victime d’une rupture d’anévrisme à la veille des défilés du 1er mai, à Paris, avait une beauté d’une autre époque. Éclatante et pulpeuse, un peu à la façon de Brigitte Bardot dans son jeune temps. Et avec cela un chic extraordinaire pour se vêtir, une élégance toute théâtrale dont elle était sans doute la première à s’amuser, même si elle devait être parfaitement consciente de l’effet de ses tenues si recherchées dans (...)
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Adieu Marceline
lundi 7 mai
de Nicolas Villodre
Une cérémonie aura lieu lundi 7 mai à 13h30 au crématorium du Père Lachaise à Paris. Marceline Lartigue est partie avec le froid d’avril, samedi 28, victime d’une rupture d’anévrisme. Elle était danseuse, chorégraphe, militante de gauche depuis toujours, de père (Pierre Lartigue) et mère (Bernadette Bonis) en fille. L’attaque l’a prise, en plein mouvement, en pleine rue. Son compagnon Roberto Ferrario l’a vue tomber devant lui « pendant la diffusion de (...)
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