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3 articles de omar barghouti

lundi 6 décembre 2004 - Contacter l'auteur

CE MERCREDI 8 DECEMBRE A 18H30,
C’EST "L’HEURE DE L’METTRE"
Sur RADIO CAMPUS 106,6
Ou sur le www.campuslille.com
"1/4 d’heure en Palestine" : interview en direct de Omar BARGHOUTI
Les sujets abordés sont ceux que l’auteur aborde lui-même dans les trois articles ci-dessous ; leur lecture est indispensable...

Iman al-Hams : l’exécution d’un autre enfant à Rafah
Publié le mercredi 3 novembre 2004 - version française sur www.mediasol.org

Omar Barghouti

Iman al-Hams avait 13 ans. C’ était une écolière, réfugiée, qui a été
blessée puis exécutée par un commandant de peloton israélien sur les
sables tristes de Rafah.
" ’Iman’ en arabe signifie ’foi’. C’est difficile de deviner pourquoi les
parents d’Iman al-Hams lui ont donné ce nom, peut être croyaient-ils en
leur capacité à persévérer et à être capables de vivre et de se développer
malgré l’occupation, l’exil et la déchéance. Cette croyance a été enterrée
avec Iman à Rafah. "
Selon les témoignages de soldats appartenant à la même compagnie donnés au
quotidien populaire Yedioth Aharonoth, un soldat dans une tour de guet a
identifié Iman et a prévenu son commandant en criant : " ne tirez pas,
c’est une petite fille ".
Le commandant de la compagnie, témoignent les soldats, " s’est approché
d’elle, lui a tiré deux balles dans la tête, est revenu vers son secteur,
puis s’est retourné vers elle, a mis son arme sur automatique et a vidé
tout son chargeur sur elle " [1].
Les témoins ont corroboré les déclarations des soldats, disant que Iman a
été tuée à presque 70 mètres des positions de l’armée israélienne. Après
qu’une balle l’ait atteinte à la jambe, Iman qui portait son uniforme de
l’école, est tombée. Puis, disent-ils, l’officier s’est approché d’elle, a
vu qu’elle saignait, mais il lui a quand même tiré deux balles dans la
tête afin de " confirmer la mort ", un euphémisme israélien qui consiste à
exécuter un Palestinien blessé. Une enquête superficielle de l’armée a
plus tard déclaré que le commandant avait eu une conduite " non éthique ",
et comme de coutume, l’a suspendu seulement à cause de " ses mauvaise
relations avec ses subordonnés ". [2]
En un éclair, Israël a prouvé encore une fois au monde qu’il n’est pas
seulement inébranlable dans sa violation permanente et flagrante de la loi
internationale, mais qu’il est également incapable d’adhérer aux principes
les plus fondamentaux du comportement moral.
Trois autres enfants, presque du même âge qu’Iman, ont été tués ces
dernières semaines alors qu’ils étaient en classe dans des écoles dirigées
par les Nations Unies.
Ils n’ont pas été pris dans des tirs croisés. Ils n’ont pas été pris par
erreur pour des adultes. Ils ont été tués et cela fait partie du plan
manifeste d’Israël de punir collectivement les civils palestiniens pour
des actes de résistances commis à partir de leurs localités dans le but de
provoquer des frictions internes et du ressentiment vis-à-vis des
mouvements de résistance.
Pendant les dernières incursions atroces sur Jabalya par exemple,
officiellement pour empêcher des tirs de roquettes rudimentaires Qassam,
les forces israéliennes ont détruit des maisons, des vergers,
l’infrastructure, les canalisations d’eau et d’électricité d’une manière
que les Nations Unies ont qualifiée " d’injustifiée " et " d’aveugle ". Et
de crainte que les gens n’aient pas compris le message, des tracts ont été
jetés par hélicoptères sur le Nord de la Bande de Gaza, avertissant les
Palestiniens que " le terrorisme vous pousse encore plus vers une vie de
misère et de pauvreté " [3] Et les tracts ont oublié de mentionner que les
"enfants aussi seront traqués ".
Mais pourquoi, quelqu’un pourrait-il rétorquer, devrions nous juger Israël
sur cet seul incident, aussi horrible soit-il ? Un regard rapide sur les
dossiers israéliens récents des ciblages intentionnels d’enfants
palestiniens donnerait une réponse convaincante. Le fait que plus de six
cents vingt enfants palestiniens aient été tués par Israël ces quatre
dernières années montrerait que l’assassinat d’Iman n’était pas une
aberration mais la règle.
Un coup d’oeil sur l’utilisation du langage peut être l’indicateur le plus
juste pour apprécier l’effondrement moral d’une sociét ; ce langage révèle
le degré de racisme qui a saisi Israël. Les exutoires des média, des
politiciens et même des intellectuels se sont accordés pour stigmatiser
les enfants palestiniens durant toute l’Intifada, en tant " qu’ennemis ",
" animaux ", " harcelant les attaquants " et " terroristes ".
Le motif principal derrière cette déshumanisation en parlant des enfants,
est la croyance qui prévaut dans l’opinion générale en Israël que les
Palestiniens représentent, plus que toute autre chose, un danger imminent
dont il faut s’occuper.
Ils incarnent un peuple né avec une prédisposition au terrorisme, comme
s’il était atteint d’un mystérieux désordre génétique. Un enfant est donc
un terroriste en devenir, une bombe à retardement. Des études faites par
des démographes israéliens reconnus trahissent souvent cette attitude.
Même certains officiels de l’armée sont scandalisés par les tueries
délibérées. Le journal Ha’aretz a cité un officier supérieur disant : "
Personne ne pourra me convaincre que nous n’avons pas tué inutilement des
douzaines d’enfants " [4]. Ce sont plutôt des centaines d’enfants.
Certains des exemples les plus révélateurs aideront à prouver cette
déclaration.
Lors de la première année de l’Intifada, plusieurs organisations des
droits humains dont les " Physicians for Human Rights " basés à Boston,
ont mis en évidence un modèle montrant que des tireurs d’élite israéliens
visaient les yeux ou les genoux des enfants palestiniens dans "
l’intention claire de les blesser ".
Le professeur d’université de Tel Aviv, Tanya Reinhart, écrit : " Une
pratique habituelle consiste à tirer droit dans l’œil avec des balles de
métal recouvertes de caoutchouc -un petit jeu de soldats bien entraînés,
qui demande un maximum de précision " [5]. Ces snipers ne voyaient
évidemment pas au-delà de leur petite cible brillante, le visage, la
personne, l’enfant humain, et ils les ont atteint avec " professionnalisme
".
Un journaliste du New York Times a passé deux semaines à surveiller à un "
flashpoint " à Gaza, les " clashes " entre les enfants palestiniens munis
de pierres et de lance-pierres et l’armé israélienne avec ses tanks et son
équipement de précision. Il a écrit : " Aucun soldat israélien n’a jamais
semblé être en danger mortel pendant tout le temps de ma présence à Karni.
Et aucun soldat ni colon n’a jamais été blessé. Pendant cette période, au
moins 11 enfants palestiniens ont été tués en plein jour " [6] par des
balles réelles.
Des enfants palestiniens ont été mortellement blessés lors d’incidents
mineurs de jets de pierres par des tireurs embusqués israéliens entraînés
professionnellement qui ne tirent que pour " atteindre la tête ". Car si
un tireur embusqué tire, " il tire certainement dans l’optique de tuer "
comme cela est apparu à travers l’interview de la journaliste de Ha’aretz,
Amira Hass [7], auprès d’un tireur embusqué de tendance de gauche pendant
les premières périodes de la présente Intifada. " Ardeur à tirer ", manque
de retenu, " s’ennuyer " ou même " être fatigué " étaient parmi les
excuses principales qu’il a donné pour justifier la politique de son armée
 : tirer pour tuer.
Tout en parlant de nombreux exemples d’enfants palestiniens morts ou
gravement blessés, Hass a demandé au tireur embusqué si lui et ses
collègues avaient volontairement ciblé des enfants. Niant vigoureusement
cette accusation, il a souligné : " Vous ne tirez pas pour tuer sur un
enfant de 12 ans ou moins...Mais douze et au-dessus de douze, c’est
permis. Ce n’est plus un enfant...Douze et plus, vous avez le droit de
tirer. C’est ce que notre commandant nous dit " .
Le journaliste vétéran Chris Hedges est allé encore plus loin, en montrant
comment les troupes israéliennes insultent systématiquement et provoquent
les enfants palestiniens jouant dans les dunes au Sud de Gaza afin de leur
tirer dessus. Il a écrit dans le Harper Magazine [8] :" Les garçons (dont
la plupart n’ont pas plus que 10 ou 11 ans) s’élancent en petits groupes
le long des dunes inclinées vers la barrière électrique qui sépare le camp
de la colonie juive.
Ils lancent des pierres vers les deux jeeps blindées avec hauts parleurs
qui sont garées en haut de la dune...Une grenade à percussion explose. Les
garçons... se dispersent, courant maladroitement à travers le sable lourd.
Ils descendent se mettant hors de vue derrière un monticule de sable qui
est devant moi. Les tirs ne font pas de bruit. Les soldats tirent avec des
silencieux. Les balles des armes M-16 pénètrent encore et encore dans les
corps frêles des enfants. Plus tard, à l’hôpital, je vois la destruction :
les ventres ouverts et lacérés, les trous béants aux torses et aux
membres. "
" Hier à cet endroit même, les Israéliens ont touché huit enfants... six
avaient moins de 18 ans ; l’un d’eux avait 12 ans...On a tiré sur des
enfants dans d’autres conflits que j’ai couverts : des escadrons de la
mort les abattaient au Salvador et au Guatemala, des mères avec leurs
bébés étaient alignées et massacrées en Algérie, et des snipers serbes
visaient des enfants et les regardaient s’effondrer sur les pavés de
Sarajevo.
Mais jamais auparavant je n’ai vu des soldats attirer des enfants comme
des souris dans une trappe pour les assassiner sur place ".
Une autre analyse de la tuerie d’enfants palestiniens, est celle dont
parle Gideon Levi : une autre forme de mort lente : le siège de type
médiéval.
Quand une fillette de 10 ans du village d’El-Sawiya près de Naplouse a
commencé à ressentir de violentes douleurs à l’abdomen, son père a essayé
de l’emmener à l’hôpital le plus proche à Naplouse. Mais le siège
israélien sans merci avait bloqué toutes les routes possibles pour sortir
du village. Ella est morte au matin d’une péritonite qui aurait facilement
pu être soignée dans n’importe quel hôpital. [9]
Que ce soit aux check-points, dans leurs salles de classe, dans leurs
salons ou dans les rues, les enfants palestiniens ont perdu toute immunité
dont ils auraient pu bénéficier sous une occupation qui avait auparavant
été particulièrement sensible à son image auprès de l’opinion occidentale.
Hélas, cela se passait avant le 9/11.
Depuis lors, avec " l’israélisation " de la politique étrangère des Etats
Unis, surtout au Moyen Orient, les Israéliens ont senti qu’ils avaient "
une aubaine ", ainsi Netanyahu définissait-il les crimes du 9/11 lors de
sa réaction publique.
En effet, Israël s’est petit à petit rapproché du modèle colonial français
en Algérie et du modèle de l’apartheid en Afrique du Sud tout en
bénéficiant de la protection sans faille du nouvel empire et d’une
attitude hypocrite et accommodante de la plupart des gouvernements
européens qui continuent à traiter Israël comme un partenaire privilégié
et un poste avancé de l’Occident au Proche Orient. A cause de cette
collusion honteuse, les enfants palestiniens ne sont plus épargnés par les
pires crimes d’Israël commis dans une impunité révoltante.
Quand une nation tolère, et même encourage (en n’enquêtant pas
correctement sur les tueries et en ne punissant pas les acteurs),
l’assassinat de sang-froid et délibéré d’un enfant sans défense sous
prétexte de sécurité, cette nation ne perd pas seulement toute
revendication à une morale qu’elle aurait eu dans le passé, mais elle tue
également tout argument restant quant à son mérite à continuer à exister,
en étant un état raciste et colonial qui se place au-dessus de la loi.
C’est de la responsabilité de l’humanité en général et de l’occident en
particulier, d’imposer des sanctions et des boycotts à Israël semblables à
ceux imposés dans le passé à l’Afrique du Sud afin de forcer Israël à
plier aux règles de la loi internationale et aux principes moraux
universels toujours en évolution.
’Iman’ en arabe signifie ’foi’. C’est difficile de deviner pourquoi les
parents d’Iman al-Hams lui ont donné ce nom, peut être croyaient-ils en
leur capacité à persévérer et à être capables de vivre et de se développer
malgré l’occupation, l’exil et la déchéance. Cette croyance a été enterrée
avec Iman à Rafah.
Avec l’occupation, il n’y a pas de place pour une paix réelle, pour le
progrès, pour une vie décente ou pour tout sentiment de sécurité.
Les enfants palestiniens méritent de vivre, méritent la liberté, la
dignité et l’espoir.
Et tout au moins, ils ne méritent pas d’être exécutés par " la seule
démocratie " de la région.
[1] Chris McGreal : " A schoolgirl riddled with bullets. And no one is to
blame ",The Guardian, 21 October 2004
[2] BBC News, 15 October 2004,
http://news.bbc.co.uk/go/pr/fr/1/hi/world/middle_east/3748054.stm
[3] Chris McGreal : " 23 killed in Israeli raid on refugee camp ", The
Guardian, 1 octobre 2004
[4] Ha’aretz, 12 December 2000
[5] Tanya Reinhart " Don’t Say You Didn’t Know " Indymedia, November 2000
[6] Michael Finkel " Playing War ", New York Times Magazine, 23 December 2000
[7] Amira Hass : " Don’t Shoot Till You Can See They’re Over the Age of 12
", Ha’aretz, 20 November 2000
[8] Chris Hedges : " A Gaza Diary " Harpers Magazine, October 2001
[9] Gideon Levy, Ha’aretz, 7 January 2001
Par Omar Barghouti, 28 octobre 2004,
Omar Barghouti est un analyste politique palestinien indépendant.
publié dans Palestine Chronicle : http://www.palestinechronicle.com
Traduction : Ana Cleja

La disparition d’Arafat : la solution à deux Etats est morte avec lui
Par Omar Barghouti
Article en version originale sur CounterPunch, 13 - 14 novembre 2004
Version française sur www.ism-france.org (rubrique "tous les articles")

Comme l’ont montré les images de marée humaine, les supporters d’Arafat
n’ont pas été les seuls à le pleurer. Les plus de cent mille personnes qui
ont convergé à l’enterrement de Ramallah incluaient beaucoup d’opposants à
sa ligne politique, à des degrés divers. Même ceux qui étaient
catégoriquement opposés à son idiosyncrasie politique du " la-am ",
c’est-à-dire du " non-oui " (en arabe) se sont vus communier au sentiment
collectif de perte et de tristesse.
Arafat était plus que simplement un leader. Sans aucun doute, il incarnait
un phénomène palestinien emblématique dont le remplaçant ne sera pas
trouvé de si tôt.

Au-delà de la vénération des symboles, phénomène bien connu, Arafat avait
un autre attribut qui lui conférait son statut révéré dans les esprits et
les cœurs d’une majorité de Palestiniens : il assumait le rôle de cadre de
référence politique.

Ce qu’Arafat faisait était, la plupart du temps, perçu comme quelque chose
de lié à un plan visant à la libération et la justice. Les gens
plaisantaient, voire se moquaient, parfois, de ses tactiques, mais il
représentait le plus petit commun dénominateur entre les différentes
factions politiques palestiniennes.

Il était au plus près de l’analyse que le citoyen moyen faisait de la
situation : émotif, pas toujours rationnel, laissant libre cours à une
exigence d’autonomie, parfois exagérée, mais largement populaire.
Un jour, un réfugié palestinien a exprimé cela de cette formule : " Il
parle comme nous, sans ces mots grandiloquents qui ne veulent absolument
rien dire, pour nous. Il est vraiment l’un des nôtres. "

Et, quand vous êtes le point de référence, vous pouvez vous permettre de
changer de position à volonté. Plus ou moins.

C’est la raison pour laquelle Arafat, et lui seul, était capable
d’échanger des poignées de mains et de signer des accords pas seulement
intérimaires avec des dirigeants israéliens de tous poils - y compris des
criminels de guerre patentés - sans pour autant se voir accuser
sérieusement de trahison. Il jouissait, en permanence, du bénéfice du
doute, auprès du peuple.

C’est précisément pour cela que seul, Yasser Arafat a pu vendre la
solution à deux Etats mentionnée par de nombreuses initiatives de paix.

Une telle solution, de par sa nature même, ne saurait satisfaire aux
exigences minimales de justice pour les Palestiniens.

En plus d’avoir largement dépassé sa date de péremption, cette solution
n’a, de toute façon, jamais été morale.

Dans le meilleur des cas, si la résolution 242 était méticuleusement mise
en pratique, elle ne satisferait au plus gros des droits légitimes que de
moins d’un tiers, au maximum, des Palestiniens, sur moins d’un cinquième
de leur terre ancestrale.

Plus des deux tiers des Palestiniens, réfugiés et citoyens d’Israël, ont
été dûment et aveuglément expurgés de la définition de ce que sont les
Palestiniens pour rendre cette " solution " possible.

Une telle exclusion ne saurait garantir autre chose que la perpétuation du
conflit.

Et même ça, ça n’a pas été proposé par quiconque. Israël, avec le soutien
total et indéfectible des Etats-Unis, s’est entêté à bantoustaniser les
territoires palestiniens, étendant fébrilement les colonies juives,
déniant avec entêtement toute responsabilité dans la Nakba (catastrophe de
la dépossession palestinienne, en 1948), et avec elle, le droit des
réfugiés palestiniens à retourner chez eux, refusant même de reconnaître
que la bande de Gaza et la Cisjordanie (y compris Jérusalem) sont des
territoires occupés, comme l’affirme pourtant le droit international.

Ce qu’Israël exigeait, c’était la capitulation. Rien de moins. Arafat
n’était pas prêt pour signer sur la ligne en pointillés : il a donc été
sévèrement puni. Il a emporté avec lui dans la tombe le legs mémorable du
refus de la reddition.

D’où le déversement d’émotions sincères, par des masses de Palestiniens
désemparés lui disant adieu. " Il a préféré la mort à la capitulation ",
disaient beaucoup d’entre eux, en se lamentant.

Tout remplaçant d’Arafat, à l’avenir, bénéficiera de moins bien de
tolérance de la part d’un électorat recru de coups, appauvri, et néanmoins
encore déterminé.

Par définition, il sera privé de l’aura historique unique d’Arafat, il
fédèrera moins de soutiens politiques et bénéficiera de moins bien de
soutien populaire ; par conséquent, il sera fort vulnérable face à la
colère populaire au cas où il déciderait ne serait-ce que d’assumer les
compromis d’Arafat.

Quand à offrir des concessions supplémentaires à Israël, comme cela sera
exigé de lui pour être considéré " dans la course " par le club
israélo-américain - n’en parlons pas !

Qui oserait le faire ?

Quand Israël se réveillera de son euphorie illusoire, causée par la
disparition d’Arafat, il prendra conscience qu’il a perdu sa toute
dernière opportunité d’imposer sa propre conception de la paix aux
Palestiniens.

Bien loin d’accepter un quelconque règlement dans l’espoir que leur leader
de confiance l’utilisera en guise de tremplin pour obtenir des succès plus
importants, les Palestiniens vont dorénavant reconnaître dans toute paix
déconnectée de la justice ce qu’elle est en réalité : moralement
répréhensible et politiquement inacceptable.

Résultat : cette " paix " serait pragmatiquement, également peu
intelligente. Elle pourrait subsister pendant un certain temps, mais
seulement après avoir été dépouillée de son essence, devenant une simple
stabilisation d’un ordre oppresseur, ou de ce que j’appelle
personnellement la paix " maître-esclave ", où l’esclave n’a ni le
pouvoir, ni la volonté de résister et où, par conséquent, il se soumet aux
diktats des maîtres, passivement, avec obéissance, sans la moindre
apparence de dignité humaine.
Cela, aussi longtemps que l’esclave n’a ni le pouvoir, ni la volonté de
résister.

Mais seulement jusque-là, et pas au-delà.

Avec l’enterrement d’Arafat, la solution à deux Etats mordra la poussière.
Personne n’osera révéler cette nouvelle ; trop de gens auraient trop à
perdre, s’ils l’admettaient. Mais Israël devra compter avec des
Palestiniens de plus en plus nombreux, qui en appellent à un Etat
démocratique unitaire, où les juif israéliens et les Arabes palestiniens
partagent des droits et des devoirs égaux, après en avoir terminé avec
l’oppression coloniale, la suprématie raciale et l’apartheid, et après que
les réfugiés aient été autorisés à retourner chez eux.

Et si l’Afrique du Sud peut nous éclairer la voie, une lutte de cette
nature peut très bien exclure toute résistance armée, et lui préférer des
moyens non-violents.

Comme Israël va-t-il se mettre à contrer un appel de cette nature sur la
scène mondiale ?

En insistant sur l’exclusivité ethno-religieuse juive, il ne fera que
renforcer l’image d’un Israël Etat anachronique, paria, réincarnation de
l’apartheid, dans l’opinion publique mondiale.

L’évocation de l’Holocauste est susceptible d’aider Israël à détourner
pour un temps toute prise en considération sérieuse de cette alternative
démocratique, mais cette posture est vouée à craquer, sous la pression de
nombreux partenaires intéressés par l’obtention d’une paix durable et
juste dans cette région éprouvée du monde.

Les Palestiniens ont conscience du fait qu’une phase transitoire de chaos,
d’indécision et peut-être de luttes intestines risque de leur tomber
dessus après qu’Arafat ait quitté la scène, mais nulle naissance ne
s’opère sans qu’il y ait des contractions.

Celles-ci sont fort vraisemblablement les prémisses de l’ère nouvelle : la
lutte pour un Etat démocratique et laïc dans la Palestine historique.


Omar Barghouti est un analyste politique palestinien indépendant.
Son article " 9.11 Putting the Moment on Human Terms " a été choisi parmi
le " Best of 2002 " (Meilleurs articles publiés en 2002) par The Guardian.
Il est joignable à l’adresse e-mail suivante : jenna@palnet.com

Source : www.counterpunch.com/
Traduction : Marcel Charbonnier

"Le Pianiste" de Palestine
Par Omar Barghouti
Omar Barghouti, analyste politique indépendant, réside en Palestine. Son
article "9.11 Putting the Moment on Human Terms" a été élu parmi "les
meilleurs de 2002" par the Guardian. Il peut être joint à :
jenna@palnet.com

En voyant le film Le Pianiste, récompensé par un Oscar, j’ai eu trois
réactions mêlées, plutôt dérangeantes.
Le film ne m’a pas particulièrement impressionné, esthétiquement parlant.
J’ai surtout été horrifié par la description de la déshumanisation des
juifs polonais, d’une part, et de l’impunité totale des occupants
allemands, d’autre part.
Et je n’ai pas pu m’empêcher de comparer le ghetto de Varsovie au mur
d’Israël, beaucoup plus pernicieux encore puisqu’il encage trois millions
et demi de Palestiniens de Cisjordanie dans des prisons à la fois
éparpillées et tentaculaires.

Dans le film, lors d’une séquence où des militaires allemands forcent des
musiciens juifs à jouer pour eux, à un barrage, j’ai pensé en moi-même :
"Tiens, bizarre : voilà quelque chose que les militaires israéliens n’ont
pas encore fait aux Palestiniens ?"
J’avais parlé trop vite, semble-t-il.

Le plus grand quotidien israélien, Ha’aretz, a écrit la semaine passée
qu’une association israélienne de défense des droits de l’homme qui
surveillait un barrage routier destiné à intimider la population, près de
Naplouse a enregistré en vidéo des militaires israéliens en train de
forcer un violoniste palestinien à jouer pour eux.
La même association a confirmé que des abus similaires s’étaient déjà
produits, plusieurs mois auparavant, à un autre checkpoint situé, quant à
lui, près de Jérusalem.

Grâce à une de ces opérations de blanchiment dont Israël a le secret, l’
"incident" avait été minimisé par un porte-parole de l’armée, qui avait
parlé d’ "insensibilité", sans nulle intention malveillante d’humilier le
Palestinien victime de cette mise en scène. Et, bien entendu, le mantra
habituel, avec soldats confrontés à la nécessité "de faire face à une
réalité complexe et dangereuse, bla, bla, bla...", nous a été servi une
énième fois en guise d’excuse "ready made - taille unique".

Je me demande si la même chose pourrait être dite ou acceptée, au sujet de
la pratique nazie originale, aux portes du ghetto de Varsovie, dans les
années 1940 ?

Hélas, la similitude entre les deux occupations illégales ne se limite pas
à cela. Beaucoup des méthodes de "punition" tant individuelle que
collective infligées aux civils palestiniens par de jeunes soldats
israéliens - racistes, le plus souvent sadiques et toujours insensibles à
toute critique - aux centaines de checkpoints qui jonchent les territoires
palestiniens occupés, évoquent les pratiques nazies routinières à
l’encontre des juifs.

A la suite d’une visite dans les territoires palestiniens occupés, en
2003, un député juif au Parlement anglais en a porté témoignage, écrivant
 : "Les pionniers qui ont créé l’Etat d’Israël n’auraient sans doute pas pu
ne serait-ce seulement imaginer l’ironie cruelle à laquelle Israël est
confronté, de nos jours : en échappant aux cendres de l’Holocauste, ils
ont enfermé un autre peuple dans un enfer similaire de par sa nature -
même s’il n’est pas comparable quant à son étendue - au ghetto de
Varsovie."

Même Tommy Lapid, ministre israélien de la Justice et lui-même rescapé de
l’Holocauste, a soulevé une tempête politique l’an dernier, en évoquant à
la radio israélienne le fait que l’image d’une femme palestinienne âgée,
en train de rechercher ses remèdes dans les ruines de ce qui avait été sa
maison, lui avait remis en mémoire sa grand-mère, morte à Auschwitz.

Plus : il avait commenté la destruction totalement arbitraire de maisons,
d’entreprises et de fermes palestiniennes - à Gaza, à l’époque - par son
armée, disant : "Si nous continuons comme ça, nous seront exclus de l’ONU
et les responsables [de ces exactions] se retrouveront devant le tribunal
international de La Haye."

Certains des crimes de guerre qui inquiètent des gens tel Lapid ont été
révélés récemment par des témoignages oculaires d’anciens soldats, qui ne
pouvaient plus concilier le peu de valeurs morales dont ils étaient
porteurs avec leur complicité dans l’humiliation, le rudoiement et les
blessures qu’ils infligeaient quotidiennement à des civils innocents.

De tels crimes étaient devenus, pour eux, des actes acceptables, voire
même indispensables, afin de "discipliner" des indigènes indomptés et
d’assurer "la sécurité".

D’après un reportage récent repris par plusieurs médias israéliens, un
commandant a été accusé d’avoir tabassé sans raison des Palestiniens au
tristement célèbre checkpoint de Hawwara. Ironie du sort : la preuve la
plus accablante retenue contre lui fut une bande vidéo, enregistrée par le
service de formation de l’armée !

Dans cet épisode assez spécial, l’officier supérieur responsable de ce
barrage routier, ayant appris qu’une équipe de tournage se trouvait non
loin et sans avoir été en quoi que ce soit provoqué, avait tabassé un
Palestinien "accompagné de sa femme et de ses enfants" : il lui a envoyé
un coup de poing en plein visage et "il l’a même roué de coups de pied",
indique le reportage.

Récemment, une exposition intitulée "Briser le silence" a été organisée, à
Tel Aviv, par un groupe de soldats israéliens dotés d’une conscience, qui
ont fait leur service dans Hébron occupée.
Elle consistait en des photographies et visait à dénoncer des formes de
belligérance encore plus graves à l’encontre de Palestiniens sans défense.

Inspirée par des graffiti de colons juifs, affirmant : "Les Arabes : dans
les chambres à gaz !" ; "Arabes = race inférieure" ; "Versez le sang arabe
 !" et, bien entendu, l’indémodable "Mort aux Arabes !" qui fait plus
florès que jamais, des militaires israéliens ont eu recours à une myriade
de méthodes pour rendre la vie du Palestinien moyen insupportable.

Une des photographie montrait un autocollant apposé sur une voiture
passant devant l’objectif.
Cet autocollant entendait peut-être expliciter le but ultime de ces formes
de violence, en affirmant : "La repentance religieuse nous donnera la
force nécessaire pour expulser les Arabes !" ?

Le commissaire de l’exposition a décrit une politique particulièrement
choquante, consistant à sulfater des quartiers résidentiels palestiniens
particulièrement surpeuplés, comme Abu Sneina, avec des mitrailleuses et
des lanceurs de grenades, des heures durant, en réplique au tir bénin de
quelques balles, depuis une maison du quartier, contre les colonies juives
installées à l’intérieur même de la ville.

Les horreurs hébronites pâlissent, toutefois, lorsqu’on les compare à ce
que des unités de l’armée israélienne ont fait à Gaza. Ainsi, par exemple,
dans une interview accordée à Ha’aretz en novembre 2003, Liran Ron Furer,
sergent dans l’armée israélienne et diplômé d’une école d’art, a décrit la
transformation progressive de tout soldat en " animal " lorsque ce soldat
est affecté à un checkpoint, sans égard pour les valeurs dont il avait
bien pu hériter au sein de sa famille.

Sous cet angle, ces soldats sont infectés par ce que le témoin appelle "
le syndrome du checkpoint ", dont l’un des symptômes éloquents est un
comportement violent envers les Palestiniens, "de la manière la plus
primitive et impulsive qui soit, sans aucune crainte d’être sanctionné..."
"Au checkpoint", explique-t-il, "des jeunes gens ont l’opportunité d’être
les maîtres et le recours à la force et à la violence devient (pour eux)
légitime..."

Furer décrit de quelle manière ses collègues ont humilié et tabassé sans
pitié un Palestinien atteint de nanisme, juste pour s’amuser ; comment ils
ont pris une "photo souvenir" de civils attachés et ensanglantés, qu’ils
avaient rossés ;
comment un soldat a pissé sur la tête d’un Palestinien adulte par ce que
celui-ci avait eu "le culot de sourire" à un soldat ;
comment un autre Palestinien a été forcé à marcher à quatre pattes et à
aboyer comme un chien ;
comment encore un autre soldat a demandé des cigarettes à des
Palestiniens, "leurs brisant la main" ou "crevant les pneus de leur
voiture", s’ils osaient refuser.

De toutes ces exactions, la plus effroyable est celle de son propre
témoignage : "J’ai couru vers un groupe de Palestiniens, et j’ai collé un
marron à un Arabe, en pleine poire", a-t-il reconnu.

"Le sang lui dégoulinait de la lèvre, sur le menton. Je l’ai amené
derrière la jeep et je l’ai balancé dedans : il s’est pété les genoux sur
le coffre arrière et il a atterri à l’intérieur."

Puis il poursuit sa description, émaillée de détails " gore " : comment
ils se sont servi, comme d’un marchepied, de leur prisonnier étroitement
saucissonné, qu’ils appelaient entre eux " l’Arabe " ;
comment ils l’ont frappé jusqu’à "ce qu’il saigne de partout, et devienne
une sorte de bouillie de sang et de salive mêlés" ;
comment ils l’ont "soulevé par les cheveux et lui ont tourné la tête le
plus loin possible, sur un côté", jusqu’à ce qu’il hurle de douleur
et comment les soldats lui ont alors "sauté, de plus en plus fort, sur le
dos", pour le faire taire.

Après quoi, Furer révèle que le commandant les a félicités : "Joli
travail, mes tigres !".

Après avoir emmené leur proie dans leur campement, les abus se sont
poursuivis, prenant diverses formes. " Tous les autres soldats attendaient
là, impatients de voir CE QUE [c’est l’auteur qui souligne] nous avions
attrapé [comme gibier]. Quand nous sommes entrés, avec la jeep, ils ont
sifflé et applaudi à tout rompre ".

Un des soldats, a expliqué Furer, "est venu vers lui, et lui a envoyé un
coup de ranger dans le ventre. L’Arabe se cassa en deux, et se mit à
geindre. Nous étions pliés de rire.
C’était marrant... Je lui ai envoyé des coups de pied vraiment violents dans
le c.l, et il a fait un vol plané vers l’avant, exactement selon la
trajectoire prévue.
Les copains s’esclaffaient criaient... Ils hurlaient de rire... Je m’éclatais.
Notre Arabe n’était qu’un adolescent de seize ans, handicapé mental."

Aussi sauvages soient-elles, les exactions, habituelles aux checkpoints,
ne sont absolument pas uniques de leur genre. Elles s’insèrent
parfaitement dans le tableau général consistant à voir dans les
Palestiniens des êtres à peine humains, qui n’ont aucun titre à la dignité
et au respect auxquels, seuls, des gens " pleinement humains " peuvent
prétendre.

Ainsi, au plus fort de la réoccupation massive des villes palestiniennes
par l’armée israélienne, en 2002, des soldats israéliens ont gravé des
étoiles de David au couteau sur les bras de plusieurs hommes et
adolescents palestiniens faits prisonniers. Les photos insoutenables des
victimes ont été tout d’abord montrées par des chaînes télévisées
diffusées par satellite, et finalement publiées sur le " Net ".

En 2002, toujours, dans le camp de réfugiés d’Al-Am’ari, durant une rafle
massive de Palestiniens (exclusivement de sexe masculin), adolescents et
vieillards inclus, les soldats israéliens ont inscrit des numéros
d’identification "sur le front et les avant-bras de prisonniers
palestiniens en attente d’être soumis à interrogatoire."
Le dirigeant palestinien disparu Yasser Arafat compara ces agissements aux
pratiques bien connues des nazis, dans les camps de concentration.
Tommy Lapid, ulcéré, déclara : "En ma qualité de survivant de
l’Holocauste, je trouve ces agissements insupportables".

Néanmoins, Raanan Gissin, un des porte-parole du Premier ministre Ariel
Sharon, n’était préoccupé que d’une seule chose : le risque que l’image
d’Israël ne soit ternie : "A l’évidence [ce comportement] entre en conflit
avec le désir de faire passer un message de "relations publiques"",
avait-il déclaré à la radio israélienne.

Reprenant cette version avec un remarquable psittacisme, les médias
consensuels en Israël, eux aussi, se montrèrent beaucoup plus soucieux de
"l’impact désastreux en matière de relations publiques" que d’exprimer une
quelconque horreur ou une quelconque forme de protestation contre
l’immoralité de l’acte et la cruelle ironie se dégageant de cette mise en
scène.

Yoram Peri, professeur de sciences politiques et de médiologie à
l’Université de Tel-Aviv voit dans les "PR", les "Public Relations" "un
problème fondamental dans la vie israélienne."
"Nous ne pensons pas commettre quoi que ce soit de mal...", explique-t-il
dans une interview accordée au quotidien britannique The Guardian, "... en
revanche, nous pensons que nous nous expliquons mal, et que les médias
internationaux sont antisémites."

Obsédés par la manière dont Israël est perçu, bien plus que parce
qu’Israël fait réellement, les Israéliens, dit Peri, sont essentiellement
préoccupés du fait "que nous ne savons pas expliquer ce que nous faisons.
Quand nous discutons des choses horribles qui se passent en Cisjordanie,
nous ne parlons pas du problème lui-même, mais (uniquement) de la manière
dont il sera perçu."

Reconnaissant le cynisme, l’apathie et l’acquiescement dominants chez la
majorité des Israéliens, vis-à-vis de la cruelle oppression des
Palestiniens, l’ex-députée à la Knesset Shulamit Aloni a déclaré, au cours
d’une interview récente accordée à la publication irlandaise The
Handstand, que "cette grossière insensibilité" menace la société
israélienne de désintégration.
Faisant référence aux Allemands, à l’époque du régime nazi, elle a ajouté
 : "Je commence à comprendre pourquoi une nation toute entière a pu dire :
"Nous ne savions pas"".

Je me demande, personnellement, si viendra le temps où un metteur en scène
célèbre, bardé de prix internationaux, aura le courage de braver le
terrorisme intellectuel et les tactiques d’intimidation prévisibles, en
produisant une adaptation palestinienne du " Pianiste ", afin de dénoncer
le cocktail vireux israélien, composé pour moitié de racisme, et pour
moitié d’impunité ?

Source : http://counterpunch.org/
Version française sur www.ism-france.org
Traduction : Marcel Charbonnier


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Il s’agira encore du projet de Constitution Européenne, analysé et commenté par Saïd BOUAMAMA et les animateurs de l’émission
"C’est pour avancer un jour que toujours nous reculons" (proverbe socialiste)

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