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Affaire BINO : La vérité ?

lundi 18 juin 2012, par Komité pou Vérité asi Mò a Jak Bino

Du 18 au 29 juin 2012, se déroulera le procès de Ruddy Alexis, l’homme qui est désigné comme
l’assassin du syndicaliste Jacques Bino.

La mort de ce cadre syndical de la CGTG a suscité une très vive émotion en Guadeloupe. Dans une
certaine mesure, elle a précipité la signature d’un accord salarial destiné à mettre fin au mouvement
social de 44 jours, le plus important que la Guadeloupe n’ait jamais connu.
Afin que le temps n’efface point le nom de Jacques Bino de la mémoire collective et afin qu’il reste
irrémédiablement attaché à l’histoire du LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon) dont il était membre,
l’accord portera le nom de Jacques Bino.
Le procès de Ruddy Alexis permettra-t-il d’élucider les causes et les circonstances de la mort de
Jacques Bino ? Ruddy Alexis est-il l’auteur de ce crime ? En réalité n’a-t-on pas cherché à fabriquer
un coupable afin d’apaiser l’opinion publique en apportant des réponses rapides et définitives à ses
questionnements ?

Les conditions de l’interpellation de Ruddy Alexis, la conduite de l’enquête et de l’instruction telles
que nous avons pu en avoir connaissance, la mascarade de reconstitution, en plein jour, ne
paraissent pas de nature à faire la lumière sur ce qui s’est passé dans la nuit du 17 au 18 février
2009.

Le 26 février au matin, lorsque la Police investit son domicile pour l’arrêter, Rudy Alexis ne s’y
trouve pas. Informé du fait qu’il est recherché et que son épouse et sa fille, âgée de deux ans, sont
retenues par la Police, il se présente au SRPJ (Service Régional de Police Judiciaire) situé au Morne
Vergain, pour savoir ce qu’on lui veut et pour que sa famille soit immédiatement relâchée. Il est
placé en garde à vue, arrêté et jeté en prison : il est accusé d’être l’assassin de Jacques Bino.

Depuis, il n’a cessé de clamer son innocence. En dépit de cette vérité, tout est fait pour que l’on
pense qu’il a avoué et reconnu les faits après s’être livré à la Police. 39 mois de prison dont 26 en
isolement total ne parviennent à le briser et à l’amener à reconnaître des faits qu’il semble bien ne
pas avoir commis.

De même, le Procureur de l’époque, Jean-Michel Prêtre, a affirmé devant un parterre de journalistes,
à l’occasion d’une conférence de presse, qu’on avait trouvé au domicile de Ruddy Alexis des balles
brenneke, comme celle qui a tué Bino. Il nous a été donné de savoir qu’il s’agit là d’une contre-vérité
manifeste. En effet, lors de la perquisition, il n’a été trouvé chez Ruddy Alexis, pas plus de balles
brenneke que l’arme ayant pu servir à tuer Jacques Bino.

Ensuite, il est étrange que ceux qui étaient considérés comme les principaux « comparses » de
Ruddy Alexis et qui ont dit l’avoir accompagné lors de cette nuit fatale, n’aient pas été placés
comme lui en détention.

Peut-on fonder un dossier d’accusation sur leurs seules déclarations d’autant qu’il nous revient
qu’elles ont été des plus incohérentes, qu’elles ont évolué d’audition en audition, qu’elles se
contredisaient entre elles, apportant chacune une version différente et originale ? Nous avons le
sentiment qu’il s’est agi de ce qu’on pourrait appeler une symphonie de mensonges que les
responsables de l’instruction aurait pris la tâche d’harmoniser. Nous apprenons que ceux-là même
qui avaient reconnu avoir participé à certains faits, pour le moins délictueux, ont bénéficié d’un nonlieu,
en fin d’instruction. La question que nous ne pouvons manquer de nous poser, est de savoir à
quel prix.

D’autres pistes possibles se devaient d’être examinées avec attention, il apparaît aujourd’hui qu’elles
ont été immédiatement verrouillées ou très vite abandonnées.

Et, il y a eu cette reconstitution, caricaturale : à 7 heures du matin, en plein jour donc, dans une
ambiance apaisée, alors que les faits se sont déroulés en pleine nuit dans la confusion la plus totale
(barrages, scènes d’émeute et de pillages...). On ne peut dire en ayant organisé les choses de la sorte
que l’on a voulu réellement reconstituer les faits, c’est-à-dire les reprendre tels qu’ils se seraient produits, concrètement, et les réinscrire dans leur contexte.

Même là, les incohérences qui ont pu se manifester à l’occasion de cette douteuse opération n’ont
pas eu d’effet sur les conclusions de l’instruction. Il ressort de l’ensemble des éléments qui nous
parviennent que tout a été fait pour fabriquer un coupable même s’il fallait faire entrer de force les
faits dans la boîte d’une culpabilité que l’on aurait préétablie.

Après un premier coupable qui, chance pour lui, fut rapidement disculpé par son ordinateur et les
messages qu’il envoyait au moment des faits, il fallait trouver un autre « bon client ». Alors, pour
diaboliser Ruddy Alexis sont ressorties des affaires anciennes dans lesquelles il aurait été impliqué
quand bien même y aurait-il eu prononcé d’un non-lieu. Le fait d’avoir eu maille à partir avec la
Justice à une période de sa vie, fait-il de quelqu’un un éternel coupable ? Faut-il reconstruire la
réalité pour faire de lui un zombie permanent ?

Il faut savoir que Ruddy Alexis a battu le record en matière de détention provisoire : 39 mois. Il a
mis en jeu sa santé, sa vie, en prenant le risque de deux grèves de la faim. Il a dû attendre trois mois
avant que ses parents obtiennent un permis de visite. Il a été maintenu en isolement total pendant 26
mois. Malgré les avis favorables de l’Administration pénitentiaire, la Chancellerie, seule habilitée à
prendre une décision en la matière, se montrait inébranlable. La raison d’État sans doute... ?

La période d’isolement ne prendra fin qu’à la suite d’un recours administratif.

La réalité est que, depuis une dizaine d’années, avant ce mois de février 2009, Ruddy Alexis menait
une vie saine, équilibrée, orientée vers le monde naturel, s’intéressant aux philosophies orientales
tout en renouant avec la religion de ses parents, cultivant son jardin, au sens propre et au sens
figuré, se consacrant pleinement à la famille qu’il avait constituée. Rien à voir avec le « bon client »,
le coupable idéal qu’on s’attache à nous décrire.

Les pistes ont visiblement été brouillées. Toute la lumière doit être faite sur cette affaire et le vrai
coupable trouvé. La mort de Jacques Bino est une plaie ouverte dans le mouvement social
guadeloupéen, une de plus. Notre histoire est syncopée de crimes contre des militants, crimes qui
pour la plupart n’ont jamais été élucidés.

Prendre en charge notre histoire commence par la connaissance de la vérité sur les faits.

Dans le cas d’une affaire aussi sensible que celle qui nous préoccupe aujourd’hui, la manifestation
de la vérité est indispensable à l’équilibre de notre société. Sans quoi, le prolongement des doutes et
des suspicions conduira le malaise ambiant à alimenter la fabrique des fantasmes délétères.

C’est pour cette raison que des syndicalistes, des citoyens soucieux de justice, des amis de Jacques
Bino ont estimé nécessaire de créer un « Comité pour la vérité sur la mort de Jacques Bino ».

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