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Dans la cage d’un présent éternel ?

mercredi 30 mai 2012

Dans la cage d’un présent éternel ?

Négatif, mai 2012, n° 16
Bulletin irrégulier de critique sociale

Nous sommes emprisonnés par les mots avant que de l’être par les choses. Il faut pouvoir nommer les choses afin de les reconnaître en leur essence.

Dans L’Homme unidimensionnel, Herbert Marcuse, avant d’utiliser dans le fil de son raisonnement le concept d’unidimensionnalité, qui apparaît dès le titre de la première partie, « La société unidimensionnelle », emploie l’adjectif « totalitaire » pour désigner la « société industrielle » en son stade de développement du début des années soixante. Comment Marcuse en arrive-t-il à utiliser ce concept de « totalitarisme », forgé dans les années vingt pour désigner le fascisme italien, puis le nazisme et le stalinisme, afin de caractériser le système de domination contemporain dans son ensemble et en particulier, de manière à la fois provocante et lucide, les sociétés capitalistes occidentales officiellement démocratiques ? Quels points communs trouver entre ces dernières et par exemple le régime dit « soviétique » quelques années après la mort de Staline ?
Dès l’introduction au titre évocateur (L’engourdissement de la critique : une société sans opposition), Marcuse s’explique sur le sujet : « Dans cette société l’appareil de production tend à devenir totalitaire dans ce sens qu’il détermine, en même temps que les activités, les attitudes et les aptitudes qu’implique la vie sociale, les aspirations et les besoins individuels. » (1) Que signifie « une société sans opposition » ? S’agirait-il d’une société où est écrasée d’une main de fer toute forme de critique ? Pas nécessairement, répond par avance Marcuse. « Le totalitarisme n’est pas seulement le fait d’une forme spécifique de gouvernement ou de parti, il découle plutôt d’un système de production et de distribution parfaitement compatible avec un « pluralisme » de partis, de journaux, avec la « séparation des pouvoir », etc. » (2). Ce qui permet à Marcuse de réunir sous le même vocable des régimes en apparence aussi différents, ce n’est donc pas en premier lieu le degré de terreur exercé par certains d’entre eux, la comparaison ne tiendrait pas à ce niveau.
C’est plutôt cette tendance à vouloir uniformiser les « attitudes » et les « aspirations » notamment grâce à l’arsenal de moyens techniques dont dispose la domination : « Devant les aspects totalitaires de cette société, il n’est plus possible de parler de ‘‘neutralité’’ de la technologie. […] la société technologique est un système de domination qui fonctionne au niveau même des conceptions et des constructions des techniques. » (3). Il s’agit donc de faire en sorte que les individus qui vivent dans cette société n’aient plus d’autre horizon que celui qui aura été défini pour eux, sans qu’ils en aient conscience ; qu’ils ne désirent rien d’autre que prendre leur place dans un univers totalement clos, dans une sorte de présent éternel sans histoire, sans futur, sans extériorité ; un univers à une seule dimension, qui adapte les hommes à cette forme de carcan invisible pour les réduire à n’être plus que des spécimens d’homme unidimensionnel.
Entre autres symptômes de cette mutation Marcuse repère au début des années soixante la tendance à l’intégration dans le système de ceux qui étaient censés représenter pour lui le danger principal, à savoir les membres de la classe ouvrière : « les ‘‘cols bleus’’ s’assimilent aux ‘‘cols blancs’’, les syndicalistes s’assimilent aux dirigeants des usines » (4). Sans doute Marcuse surestime-t-il alors la capacité intégratrice du système à ce moment-là, sans doute existe-t-il aussi des différences importantes selon les pays. La révolte de 1968 en France peut apporter un démenti à ses propos, mais aussi, dans la foulée, une confirmation partielle.
Démenti d’abord, parce que ce ne sont pas des êtres entièrement soumis et consentants qui se mettent en grève par millions, sous l’impulsion, cependant, des étudiants ; confirmation ensuite, illustrée par l’incapacité des grévistes à s’engouffrer dans la brèche et leur docilité à se laisser finalement reconduire vers les pointeuses par des syndicats qui ont très vite su reprendre la main.

De fait, Marcuse comprend bien que dans ce qu’il nomme la « société industrielle » du début des années soixante, la tendance à la domination totale n’a pas disparu, loin de là, qu’elle se présente sous des formes nouvelles, que la modernité met à son service des moyens techniques de contrôle extrêmement efficaces. Les moyens sont un outil déterminant, mais l’essentiel, plutôt que dans les moyens, réside dans les fondements mêmes de la société dite « libérale ». Dès 1934, dans « La lutte contre le libéralisme dans la conception totalitaire de l’État » (5), Marcuse défendait l’idée que le libéralisme et l’« État autoritaire total » (dans ce cas le fascisme italien, le nazisme) partageaient la même structure de base, à savoir « une organisation économique privée de la société garantie elle-même par la reconnaissance de la propriété privée et de l’initiative privée de l’entreprise » (6) ; que « les revendications fondamentales du libéralisme - nous pourrions bien parler aujourd’hui des apanages de la démocratie parlementaire – qui découlent de sa conception économique (comme la liberté d’expression et de la presse, le caractère public de la vie politique, le système représentatif et le parlementarisme, la séparation et l’équilibre des pouvoirs n’ont pratiquement jamais été réalisées entièrement : selon la situation sociale, elles furent réduites ou même écartées. »
Il n’y a là rien de vraiment surprenant puisque, poursuit Marcuse, le libéralisme et ce qu’il appelle le nouvel antilibéralisme, autre mot pour désigner avant tout le nazisme, partagent une sorte de foi commune dans les lois naturelles qui, avec des nuances, conduisent à la justification d’un ordre immuable dont ces régimes seraient, chacun à leur manière, l’expression logique et aboutie. En allant très vite, ce que partagent les régimes totalitaires et les sociétés libérales, c’est l’idée qu’il existe des données fondamentales immémoriales inscrites dans « l’espèce » ou « la nature humaine », et qu’il serait vain de vouloir transformer. La domination telle qu’elle se présente n’est jamais que la mise en forme de ces données fondamentales. L’homme ne serait donc pas un être en développement qui se crée chaque jour, qui a du moins la possibilité de le faire, mais un être soumis à des lois préétablies dont il faudrait au contraire faciliter l’application. L’Économie et ses fameuses lois ne seraient jamais que la version actualisée, souhaitable, incontournable d’une nature qu’il serait fou de vouloir contester.
Au début des années soixante, lorsque Marcuse écrit L’Homme unidimensionnel, le contexte est fort différent de celui où il rédige l’article de 1934 que nous venons de citer. La crise des années trente est passée, l’expansion économique et la modernisation de l’économie et des sociétés des pays occidentaux battent leur plein dans « l’euphorie » de l’après-guerre. La « promesse d’ « une vie de plus en plus confortable pour un nombre de gens toujours plus grand » (7) est un argument de vente intégrateur et explique pour une large part le fait que « les ‘‘cols bleus’’ s’assimilent aux ‘‘cols blancs’’ ». À ce moment-là, la classe dominante peut miser sur la croissance de cette période faste pour faire « partager » sans douleur excessive sa vision du monde, ce qui n’était évidemment pas le cas trente ans plus tôt. L’utilisation du concept d’« unidimensionnalité » manifeste l’intention de Marcuse d’employer un mot nouveau pour tenir compte des conditions nouvelles, même s’il n’abandonne pas complètement le terme « totalitaire », qui, jusque vers 1960 (8), sert communément pendant cette période de guerre froide, à désigner la seule URSS. Sa critique datant du début des années trente lui paraît toujours opérante, et sans doute plus qu’avant, puisqu’il a sous les yeux l’exemple d’une société marchande qui ne fait qu’en confirmer l’actualité.

Lorsque Guy Debord fait paraître La Société du spectacle, en 1967, trois ans après L’Homme unidimensionnel de Marcuse, livre qui n’est pas encore sorti en France (9), les conditions générales sont similaires. Le concept de spectacle, tel qu’il le définit dans la première partie de son livre, présente des points communs avec celui de « société unidimensionnelle ». L’angle est différent, mais c’est le même univers dans lequel l’espace et le temps investis par la marchandise se referment sur eux-mêmes. Là où Marcuse parlait de « société sans opposition », sans opposition réelle, extérieure au monde de la marchandise, Debord évoque un spectacle « sans réplique » (10), une « occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l’économie » (11). L’adjectif « totalitaire », comme chez Marcuse, apparaît lié à la notion de spectacle comme suit : « Le spectacle est ce discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C’est l’auto-portrait du pouvoir à l’époque de sa gestion totalitaire des conditions d’existence. » (12) Comme chez Marcuse la « société industrielle » concerne aussi bien le monde occidental que les pays dirigés par des partis « communistes », le terme de spectacle inclut l’Ouest et l’Est. Mais Debord fait cependant la distinction entre le « spectaculaire concentré », celui qui règne dans les pays dits communistes, pour lesquels il continue d’utiliser assez fréquemment le terme « totalitaire », et le « spectaculaire diffus », en vigueur dans les pays occidentaux.
Une vingtaine d’années plus tard, lorsque paraissent les Commentaires sur la société du spectacle, une époque s’est close : celle de l’euphorie capitaliste et par là même de la croyance en une amélioration infinie des conditions de vie. Cette forme d’adhésion dont parlait Marcuse a largement disparu. La réaction post-soixante-huitarde bat son plein. C’est précisément au moment où il était devenu évident que le système de domination marchand ne pourrait plus continuer longtemps à faire la danse du ventre, vers le milieu des années soixante-dix, que les puissants avaient mis tout en œuvre pour reprendre les choses en main, et qu’avaient été redécouvertes les vertus de repoussoir de l’URSS totalitaire, au moment de la parution de L’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne. Les idéologues étaient alors devenus intarissables sur les mérites de la « démocratie » dans sa version libéral-capitaliste, le « pire des systèmes à l’exception de tous les autres », comme s’il avait fallu par avance masquer son devenir autoritaire et repousser les critiques qui ne manqueraient pas de naître. Avec la « démocratie » - libérale, parlementaire, représentative, encadrée comme de bien entendu -, l’humanité était censée avoir atteint ce qu’un auteur inspiré nommerait peu après « la fin de l’histoire ». Ce qu’il fallait démontrer, c’est que l’URSS était la preuve de la faillite des « idéologies », auxquelles s’opposait la fameuse « démocratie » sous sa forme existante. Cette démocratie-là n’était pas, bien sûr, une idéologie, mais le triomphe de la Raison dans l’histoire, montée sur le cheval d’un système qui en était le seul vecteur possible, ayant pour seule fin les affaires, les affaires qu’on allait faire, des affaires sans fin. Le « grand bond en arrière » (13), dont les effets se sont faits sentir très rapidement dans certaines contrées du monde, ont atteint la France au début des années quatre-vingt, vers 1982-83, avec une dégradation rapide des conditions de vie et une atmosphère idéologique de plus en plus irrespirable. La distinction entre le « spectaculaire diffus » et le « spectaculaire concentré » n’étant plus opérante et Debord les fusionne dans le concept de « spectaculaire intégré » : « Quand le spectaculaire était concentré la plus grande partie de la société périphérique lui échappait, et quand il était diffus, une faible part ; aujourd’hui, rien. Le spectacle s’est mélangé à toute la réalité, en l’irradiant. » (14) C’était en 1988.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, de nouvelles étapes dans la dégradation des conditions de vie, dans la sophistication des moyens de contrôle, dans l’attitude et le discours décomplexés des puissants ont été franchies. Nous ne pouvons en faire la liste exhaustive, elle serait sans fin. Le spectacle s’est fait à la fois plus prégnant et plus visqueux. Ce que nous vivons depuis quelques années, au nom de la rationalité économique, était encore difficilement imaginable il y a quatre décennies. Ou alors, dans certains univers décrits de façon métaphorique par la science-fiction. C’est ce monde, c’est ce régime politique que l’on continue cependant à appeler « démocratique » ; un monde, un système dont Marcuse dès le début des années trente avait décelé les potentialités autoritaires, et dont la pérennité ne s’assurait alors plus qu’à travers la dérive vers le fascisme, le nazisme ; ce monde « démocratique » qui permet de nos jours que les résultats d’un référendum soient contournés, lorsqu’ils gênent le développement du « libre marché » ; ce monde où la liberté d’expression devient insidieusement problématique ; ce monde où l’on vote « démocratiquement » des lois scélérates ; ce monde dans lequel la brutalité et les humiliations sont devenues monnaie courante ; où des êtres, par dizaines, voire par centaines, se suicident sur leur lieu de travail parce qu’ils sont à bout, écrasés par la logique managériale de la rentabilité maximale, de la déshumanisation ; parce que dans ce monde du travail, il est normal que la « démocratie » reste à la porte ; ce monde du travail, qui est à la fois la carotte et le bâton pour ceux qui travaillent comme pour ceux qui n’ont pas cette « chance », de plus en plus nombreux ; ce monde, où les sollicitations marchandes transforment la vie quotidienne en laboratoire, en terrain d’expérimentation de la soumission, colonisent les yeux, l’ouïe, le goût.
Aujourd’hui le libéral-capitalisme ne peut plus cacher son vrai visage. La crispation autoritaire croissante, doux euphémisme, l’ « oubli » des principes « démocratiques » figurant dans les constitutions successives et que non sans naïveté beaucoup avaient pu croire inscrits dans le marbre, tout cela montre que les puissants rallongent la laisse - exceptionnellement - ou la raccourcissent - c’est la règle - selon leurs besoins économiques et politiques immédiats. « On ne parle à tout instant d’État de droit que depuis le moment où l’État moderne dit démocratique a cessé d’en être un. » (15)
La « démocratie » telle qu’on la connaît, où en fin de compte quelques-uns décident pour tous, pour le plus grand bien de l’économie marchande, n’est qu’un moment de l’éternelle domination. Si le sport a pris tant d’ampleur aujourd’hui, c’est que sa logique est calquée sur celle de la domination : si tu peux écraser l’autre, fais-le, il faut lui montrer qui tu es. Ce n’est qu’une tendance, naturellement, de même que la volonté de domination totale n’est qu’une tendance, qui n’a jamais réussi à éteindre le désir de liberté toujours renaissant.
La volonté de domination totale n’est pas seulement un délire idéologique momentané. Elle est inscrite au cœur même de l’éternelle domination, quels que soient ses avatars, plus ou moins désastreux, plus ou moins « démocratiques ».
Transformer le monde est une tâche politique, mais surtout poétique. Le sens des mots y participe.

Extrait de Négatif, bulletin irrégulier de critique sociale, mai 2012 - n° 16

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Notes

1 Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, Paris, Minuit, 1989, p.21.

2 Ibid., p.29.

3 Ibid., p.21.

4 Ibid., p 45.

5 Article repris dans Culture et société, Paris, Minuit, 1980.

6 Ibid., p.69.

7 L’Homme unidimensionnel, p.49.

8 Comme le fait remarquer Enzo Traverso dans Le Totalitarisme, Paris, Seuil (Points Essais), 2001, p.51, chapitre intitulé « Antitotalitarisme et anticommunisme : la guerre froide ».

9 La première édition de la traduction française date de 1968.

10 Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Champ libre, 1971, p 12.

11 Ibid., p.14.

12 Ibid., p. 16.

13 Cf. Serge Halimi, Le grand bond en arrière, Paris, Fayard, 2004.

14 Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Paris, Éditions Gérard Lebovici, 1988.

15 Ibid., p79.

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