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De la diabolisation de l’islam

jeudi 14 avril 2011 - Contacter l'auteur - 4 coms

De
Marine Le Pen à Éric Zemmour ou Claude Guéant, la stigmatisation actuelle de
l’islam se pare des beaux atours de « la laïcité » et des
« droits des femmes ». Extraits du B.a.-ba philosophique de la politique pour interroger des évidences
de nos modes de raisonnement courants...

Mon
petit B.a-ba philosophique de la
politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni
journalistes
(éditions Textuel, collection
« Petite Encyclopédie Critique », 144 pages, mars 2011
)
se fixe un quadruple objectif :


renouer un lien
philosophique entre la politique et les questions concernant le sens et la
valeur de l’existence ; autrement dit, lui redonner une qualité spirituelle, en un sens non
nécessairement religieux, dans l’horizon laïc de la séparation des pouvoirs
publics et des pouvoirs religieux comme de la garantie de la diversité des
croyances et des incroyances ;


mettre à
distance les discours les plus convenus sur la politique (ceux des énarques,
des professionnels de la politique, des patrons et des journalistes les plus
asservis aux évidences de « l’actualité » et de la religion de
l’immédiateté), afin d’interroger de manière critique les vocabulaires et les
modes de raisonnement dominants pour dire et penser la politique ;


esquisser des
pistes alternatives dans le registre de la critique sociale comme dans
celui d’une philosophie politique émancipatrice ;


rendre appropriables
par des citoyens non spécialisés des ressources puisées dans la philosophie et dans
la sociologie.

Parmi
les « logiciels » dominants à interroger, il y en a un qui sert tout
particulièrement de conducteur à la diabolisation actuelle de l’islam, à
l’extrême-droite, à droite et même à gauche, et qui plus largement apparaît
fort actif parmi les professionnels de la politique, les technocrates, les
médias ou les intellectuels : l’essentialisme
(du mot « essence »). Il ne
faut toutefois pas comprendre l’essentialisme de manière essentialiste, comme
quelque chose d’homogène et de permanent (une « essence »). Ce qui
serait auto-réfutant : la critique de l’essentialisme se réfuterait
elle-même en recourant elle-même à une forme essentialiste. On a aujourd’hui un
contexte spécifique d’activation de l’essentialisme : une conjoncture
politique, à l’approche d’échéances présidentielles, de compétition au sein de
l’espace professionnel de la politique entre le FN et des secteurs importants
de l’UMP autour de l’usage électoraliste de ressources xénophobes visant tout
particulièrement les musulmans, dans un climat plus ancien de relative islamophobie
en France et en Occident.

********************************************

B.a-ba
philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni
politiciens, ni patrons, ni journalistes

(extraits, pp.89-93)

Se défaire de la magie des essences

Une
tendance lourde marque encore aujourd’hui les appréhensions savantes et
ordinaires du monde : chez les énarques, les politiciens, les patrons et
les journalistes, mais aussi chez les philosophes, les sociologues ou les
militants : ce qu’on appelle « l’essentialisme »
(d’« essence ») ou « le substantialisme » (de « substance »).
Cette tendance tend à faire surgir des obstacles intellectuels dans notre essai
de mise en place de rails plus ajustés sur le double chemin de la critique
sociale et de l’émancipation.

De Wittgenstein à la critique de la
philosophie politique traditionnelle

Le
philosophe Ludwig Wittgenstein associe cette erreur de raisonnement à un écueil
langagier : il parle alors de la « recherche d’une substance qui
réponde à un substantif »(1). Un substantif, c’est un mot comme
« l’amour », « la politique », « le voile
(islamique) » ou « le sarkozysme ». Or, de manière courante, on
a tendance automatiquement à chercher derrière chaque substantif une substance

ou une essence, c’est-à-dire une
entité homogène et durable, avant même de s’être renseigné un peu plus
précisément ou d’avoir mené une enquête. Wittgenstein parle aussi
significativement de « constant désir de généralisation »(2) ou
encore de « mépris pour les cas particuliers »(3). Avec
l’essentialisme s’exprime une tentation à la généralisation hâtive et abusive,
qui nourrit des manichéismes concurrents.

Cela
ne veut pas dire qu’il ne puisse pas y avoir des éléments communs au sein de
diverses réalités visées par un même terme, comme « l’amour ». Mais
on ne doit pas aplatir par avance les choses autour d’un seul axe qui en serait
« l’essence ». Pourquoi considérer, parce
qu’on recourt au substantif d’« amour », que ce terme renvoie
toujours au même type d’expérience ? Pourtant, mes expériences de
ce que j’appelle « amour » sont pour une part singulières,
décalées, jamais tout à fait les mêmes, renvoyant à une pluralité de registres :
les figures contrastées de « l’amour passion » ou de « l’amour
toujours », de l’amour nécessairement sexuel ou de l’amour
« platonique », ou encore de l’amour pour un parent, pour un ami ou
pour une bien-aimée. Un penchant essentialiste risque donc d’écraser les
différences d’une galaxie d’expériences polyphoniques, susceptibles de révéler
des points communs mais aussi des dissemblances, au profit d’une tyrannie de
l’identité. « Désir de généralisation » et « mépris pour les cas
particuliers » : voilà bien la tyrannie essentialiste !

Ce
piège essentialiste se présente aussi sous la forme d’un univers magique, car
il prétend tout comprendre, tout expliquer, tout englober, sans guère
d’efforts. [...]

« Le voile islamique » comme
exemple

Un
essentialisme analogue alimente les constructions technocratiques,
politiciennes et médiatiques de nombre de problèmes dits « de
société ». Ces dernières années, « le voile islamique » s’est
ainsi transformé en une des essences les plus maléfiques traversant les débats
publics en France. Or, contrairement à ces visions essentialistes, « le
voile islamique » révèle quelque chose de plus composite et
contradictoire, en fonction des pays, des moments, des groupes et des personnes
concernées. Certes, on peut constater
que :

1) les origines religieuses du « voile
islamique » portent une forte tendance à la discrimination sexiste ;

2) l’obligation de porter « le voile » dans
des pays de culture musulmane qui ne connaissent pas ou peu le progrès
émancipateur de la séparation laïque des pouvoirs politiques et religieux
reconduit cette tendance, comme ses usages intégristes dans la nébuleuse
politique conservatrice qu’on appelle « l’islamisme » ;

et 3) certains usages du « voile » en
France vont dans les mêmes directions.

Cependant,
si l’on suit les enquêtes disponibles(4), ces usages ne constituent qu’une
partie de la diversité des usages en France du « voile islamique »,
qui n’est vécu dans nombre de cas significatifs ni comme une contrainte
patriarcale, ni comme une mise en cause de la séparation laïque des pouvoirs
politiques et religieux.

D’ailleurs,
ni la laïcité, ni le féminisme ne débouchent nécessairement sur une
essentialisation négative des pratiques diversifiées constitutives de
l’islam :

1) la laïcité, en tant que garantie publique de la
pluralité des croyances et des incroyances, peut tout à fait être ouverte sur
la diversité des cultures, comme l’a mis en évidence Jean Baubérot dans ses
différents travaux(5) ;

et 2) le féminisme, en déconstruisant les visions
dominantes du genre (la dichotomie masculin/féminin) - comme nous y invitent la
théoricienne américaine Judith Butler(6) et, dans son sillage en France, la
sociologue Nacira Guénif-Souilamas(7) - est susceptible de nous aider à
explorer la variété des identités constitutives de nos singularités
individuelles.

Or
la diabolisation essentialiste du « voile islamique » a conduit, lors
des élections régionales de mars 2010, à sonner un véritable hallali médiatique
et politicien contre...la seule candidate « voilée » sur l’ensemble du
territoire, en position d’ailleurs inéligible. Et journalistes, professionnels
de la politique ou militants - y compris et même beaucoup à gauche ! -
n’ont pas manqué de récuser la possibilité que cette candidate du Nouveau Parti
Anticapitaliste en Avignon, Ilham Moussaïd, puisse à la fois porter « le
voile » (dans son cas un simple foulard) et se définir comme
« anticapitaliste, féministe et laïque »(8). Même au sein du NPA les
blocages essentialistes furent significatifs. Comme si la singularité de chaque
être humain ne consistait justement pas en des personnalités plurielles,
composites, mixant différents bouts d’histoire et d’expériences, différentes
musiques et couleurs, différentes appartenances, qui mélangées font des
personnes uniques !

« Le
voile islamique » est l’objet d’un essentialisme courant à gauche et à
droite aujourd’hui. Si elles veulent balayer encore davantage devant leur
propre porte, et arrimer plus fermement l’effort pour « penser par
soi-même » à une composante du « penser contre soi-même », les
gauches critiques devraient étendre la critique à des formes d’essentialisation
particulièrement actives dans leurs discours, comme la diabolisation de
« l’Amérique » ou d’« Israël ». Reconnaître la prégnance du
capitalisme et de l’impérialisme au sein de la première et celle de
l’oppression coloniale dans le second ne devrait pas empêcher de reconnaître le
caractère composite et contradictoire des réalités américaines(9) ou
israéliennes(10), avec par exemple les ressources démocratiques et pluralistes
de leurs institutions publiques ou l’originalité critique d’une partie
significative de leurs cinémas respectifs.

Notes :

(1)
Dans L. Wittgenstein, Le Cahier bleu (manuscrit dicté à des étudiants en
1933-1934), dans Le Cahier bleu et Le Cahier brun, Paris, Gallimard,
1965, p.51.

(2)
Ibid., p.68.

(3)
Ibid., p.70.

(4)
Voir notamment Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, Le foulard et la
République
, Paris, La Découverte, 1995, et Ismahane Chouder, Malika
Latrèche et Pierre Tevanian, Les filles
voilées parlent
, Paris, La Fabrique, 2008.

(5) Voir, entre autres, J. Baubérot, Une laïcité interculturelle. Le Québec,
avenir de la France ?
, La Tour d’Aigues, éditions de l’aube, 2008,
ainsi que son blog « Laïcité et regard critique sur la société ».

(6)
Dans J. Butler, Trouble dans le genre.
Pour un féminisme de la subversion
(1re éd. : 1990),
préface d’Éric Fassin, Paris, La Découverte, 2005.

(7)
Voir N. Guénif-Souilamas, « Répertoires d’individuation et gisements
identificatoires : une boîte à outils extensibles », dans P. Corcuff,
C. Le Bart et F. de Singly (éds.), L’individu
aujourd’hui. Débats sociologiques et contrepoints philosophiques
, Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2010, pp.283-292.

(8)
Voir P. Corcuff, « Le NPA, le foulard et l’émancipation : avec Ilham
Moussaïd », Mediapart, 12 février 2010
.

(9)
Voir, par exemple, P. Corcuff, « Obama et nous. Grandeur et
points aveugles du discours sur la question raciale aux
États-Unis », Mediapart, 10 novembre 2008
.

(10)
Sur le soutien à la lutte du peuple palestinien dans le refus de la
diabolisation d’Israël, voir P. Corcuff, « Phil noir 15 » (chronique
à partir du polar), dessin de Charb, www.lezebre.info, mars 2008.

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*
Sur le B.a-ba philosophique de la
politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni
journalistes
, voir aussi sur Mediapart, dans l’édition Petite Encyclopédie
Critique : « Á contre-courant de la politique
du buzz : une gauche des cerveaux lents et des cerfs-volants ? »,
par Philippe Corcuff, 11 mars 2011
.

 

* Sur l’essentialisation actuelle de l’islam et sur la diversité des pratiques auquel il renvoie, voir aussi sur Mediapart :

. l’entretien de l’universitaire Nancy Venel avec Clément Sénéchal : "L’islam des jeunes français : un "instrument social"", 5 avril 2011

. "L’idéologie antimusulmane se construit pierre à pierre", par Esther Benbassa, 6 avril 2011

. "Laïcité négative : une islamophobie sans voile", par Eric Fassin, 10 avril 2011 

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/110411/de-la-diabolisation-de-l-islam

Mots clés : Discriminations-Minorités / Philippe Corcuff / Religions-Croyances /

Messages

  • La religion est la nevrose obsessionnelle de l’humanité.

    • Non, camarade, tu te goures et gravement.

      Les religions ont vu le jour dès les premières organisations humaines et sociales. Elles constituent un ensemble de réponses complexes aux "mystères" de l’univers.
      Il faut lire les textes dits mythologiques (et pas seulement gréco-latins) pour le mesurer. Du reste, faire cet effort permet de prendre conscience que les civilisations les plus anciennes concernent le monde méditerranéen et chinois. Elles sont au départ de l’agriculture et de l’architecture. Pour comptabiliser la production, elles inventent l’écriture, puis la poésie et la mythologie ; le commerce nécessite des déplacements toujours plus lointains et exige une activité artisanale, pré industrielle, de très haute technicité. Toutes ces activités économiques fondent la connaissance préscientifique prise en charge par les prêtres, les scribes et les religions.

      Le judaïsme particularise la notion de peuple élu et de terre promise, sauf que chaque peuple protohistorique se sent issu d’un dieu ou d’un ensemble de dieux, dont il partage la langue et la culture. N’importe quel peuple est le peuple élu de son dieu ou de ses dieux. Tout comme toute terre est la terre promise à un peuple, quel que soit ce peuple et quel que soit le continent. Les anciennes religions ne nous parlent pas des dieux, mais des hommes à un moment donné de leur organisation sociale : type d’économie, forme du pouvoir, rapports sociaux, d’autant que ces hommes, inscrits dans une économie très largement rurale et agricole, relient toujours leurs activités terrestres à tout l’univers sur lequel ils se montrent intarissables d’observations pertinentes.

      Les religions ne sont pas en cause. C’est la lutte des classes qui se joue, aussi, à l’intérieur de croyances et de rituels.

    • Les religions ont vu le jour dès les premières organisations humaines et sociales.

      Ca on n’en sait rien.

      Notre espèce a plus ou moins 500 000 ans avec nos capacités cognitives actuelles, la présence prouvée de religions c’est 10 000 ans (et encore on ne sait si c’était partagé par toutes les sociétés de l’époque).

      Il existe quelques traces plus vieilles montrant des aspects qui peuvent faire penser qu’il y avait dans certains endroits des aspects cérémoniels, mais on ne sait si ceux-ci étaient religieux. Décorer une sépulture ce n’est pas forcement croire en dieu. Ni n’exprime forcement une croyance ou une superstition.

      Donc tout ça, les religions, c’est un tout petit morceau de l’histoire de l’humanité. Les religions telles qu’on les connait (post-chamanisme) sont très récentes, et les monothéismes encore plus récents d’une façon massive.

      Les textes mythologiques datent d’hier... et ne représentent pas quelque chose de précurseur. En + ces textes sont tous apparemment surgis bien après le surgissement agricole, ...

      Maintenant OK sur le fond et les cheminements.

      Sur les croyances, elles ne sont pas des constructions hors sol. Ce sont les hommes et les femmes, les sociétés réelles qui font les religions. Les religions n’ont aucune autonomie par rapport aux hommes.

      Ce que je veux dire, c’est que si on se place du côté des textes religieux pour apprécier l’itinéraire de croyants on se trompe completement. On ne comprend pas alors, que même dominantes dans des sociétés, les sociétés fonctionnent différemment dans le temps.

      Une partie de la gauche traite la question des religions comme si celles-ci tenaient debout toutes seules, en dehors des croyants. Et on voit alors des combats épiques face à des moulins à vent (de prières).

      Sans résoudre du tout la question de savoir ce qui est important : les classes, les couches sociales, les pratiques des hommes et des femmes, etc.

      Et surtout on ne traite pas là la question de comment à grande échelle on résout le problème de l’évolution politique des hommes et des femmes, qu’ils croient en dieu ou pas (celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas).

      Par contre, ce qui est concret dans la période actuelle c’est la recherche par une classe, la bourgeoisie au travers de la possession des grands médias, et de courants politiques, les fascistes et une grosse partie de la droite , de construire des divisions dans la classe populaire, les fachos parce que c’est leur fond de commerce et qu’ils sont pro-bourges sur le fond , et la droite parce qu’ils préfèrent que les travailleurs se jètent à la gorge des musulmans plutôt qu’à la gorge des bourgeois.

      A gauche , ceux qui feignent de voir un danger islamiste servent les capitalistes et les fachos. Ca ne signifie pas qu’il n’y ait pas de combat à mener contre des pensées et pratiques réactionnaires parmi les croyants. Mais que ça n’a pas grande importance actuellement parmi les musulmans.

      L’islamophobie actuelle est une construction raciste face à laquelle jusqu’à une partie des anars la gauche patauge.

      Après il y a une partie de la gauche qui veut bien lutter contre le racisme mais à condition que cette lutte se fasse sans les victimes et surtout que ceux-ci ne se rassemblent pas , n’expriment pas un point de départ de résistance collective à une oppression spécifique qui les frappe (qu’ils soient croyants ou pas...).

      Insoutenable

    • Tu dis, en effet, l’essentiel. Les religions ne sont qu’humaines et reproduisent les antagonismes de classe.

      Il faut même préciser que l’Islam est à la fois temporel et spirituel, qu’il délivre une vision totalisante du monde et de l’univers. Plus largement, la civilisation arabo-musulmane est une religion raffinée, brillante mais qui a stoppé le développement social des pays concernés. Ce qui a favorisé leur colonisation face à des sociétés moins brillantes mais plus dynamiques à un moment donné de l’Histoire.

      C’est l’Islam populaire qui est aujourd’hui stigmatisé en Occident. Et à travers cet Islam populaire c’est l’Islam tout entier qui est visé. L’Occident réitère son attitude coloniale et ignorante. Loin d’être curieux des civilisations différentes, il répand sa haine, son ignorance et son intinct raciste de domination.

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