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Greve des saisonniers agricoles OMI dans les Bouches du Rhone

lundi 8 août 2005 - Contacter l'auteur - 1 com

Avant propos :

Cet article sur la récente grève de saisonniers agricoles marocains et tunisiens
sous contrat OMI dans les Bouches-du-Rhône en France, sera publié dans le
prochain numéro d’Archipel, le mensuel du Forum Civique Européen.

http://www.forumcivique.org/

Le Forum des Luttes Sociales (AC !, Confédération Paysanne, DAL, Droit-paysan,
Sud-Solidaires, Collectifs Sans-papiers, ... et autres), réuni à la mi-juillet
à Pernes les Fontaines (Vaucluse), a voulu exprimer sa solidarité avec ces
travailleurs saisonniers sous contrat OMI.
Nous avons tous souhaité nous déplacer pour exprimer notre solidarité,
rencontrer les travailleurs saisonniers et témoigner de leurs épouvantables
conditions de travail.

Communiqué du F.L.S. :

"Le forum de luttes, lors de ses rencontres d’été à Pernes, tient à exprimer sa
solidarité aux salariés saisonniers en grève à Saint Martin de Crau.
Il est intolérable que les 240 ouvriers agricoles marocains et tunisiens soient
l’objet d’une surexploitation par la SEDAC et soient traités indignement.

Nous revendiquons, avec eux, le respect du droit du travail, notamment le
paiement de leurs heures supplémentaires, l’amélioration de leurs conditions de
travail et un logement."

Première grève de saisonniers OMI

de Nicholas Bell

Chaque jour, des milliers de voitures filent à toute vitesse sur
l’autoroute reliant Salon de Provence à Arles, traversant la plaine de
la Crau. A quelques centaines de mètres, pas loin de la sortie
« St-Martin-de-Crau », derrière des haies de peupliers, se cache une
réalité à peine imaginable.

Le Mas de Poscros fait partie de l’empire de Monsieur Laurent Comte, le
plus grand producteur de pêches en France, qui avec ses 1700 hectares
fournit 11% du marché national. Comme chaque empire, celui de M. Comte
a besoin d’esclaves.

A Poscros il s’agit d’environ 120 saisonniers agricoles maghrébins qui
vivent entassés dans les vieux bâtiments du mas, sans eau potable, avec
seulement deux douches et des toilettes infectes qui fuient. Ils
doivent tout acheter, les draps et couvertures, les assiettes, le gaz
pour faire la cuisine. et même leurs outils pour le travail.

Onze heures de sueur et de poussière par jour, dont sept payées, trois
comptées comme heures supplémentaires à régler plus tard et une heure
« gratis ». On ne leur fournit pas d’échelles ni d’escabeaux pour la
récolte et ils doivent grimper dans les arbres ou monter sur des
caisses, ce qui provoque souvent des accidents. Chaque ouvrier récolte
au moins 300 caisses de 20 kg par jour. Ca fait six tonnes de pêches
par jour par personne. Pour cela, chacun reçoit à peine 40 euros.
Officiellement le salaire est d’environ sept euros de l’heure, mais le
patron déduit 62 euros par personne par mois pour le « logement ».

Pendant que la plupart font la récolte, d’autres traitent les arbres
juste à côté avec des sulfateuses pleines de pesticides. Les ouvriers
craignent que certains de ces produits ne soient interdits, car les
étiquettes des emballages sont systématiquement enlevées. Il y a de
nombreux cas de maladies ou de malaises. Ceux qui font ces traitements
doivent travailler sans cabine sur le tracteur, ni masque ou vêtement
de protection. Ils sont contraints de s’abriter sous des tissus de
fortune rapidement trempés. Toute réclamation à ce sujet est suivie de
menaces de rupture de contrat.

Ces travailleurs « jouissent » d’un statut légal, le fameux contrat OMI,
octroyé par l’Office des Migrations Internationales, un organisme sous
contrôle de l’Etat français. Depuis maintenant 30 ans, des milliers de
Marocains, Tunisiens et Polonais, viennent chaque année pendant six à
huit mois, effectuer des travaux qu’aucun Français n’accepterait. M.
Comte est le plus important employeur de saisonniers OMI dans le
département des Bouches-du-Rhône : 240 Marocains et Tunisiens repartis
entre Poscros et la SEDAC, également sur la commune de
St-Martin-de-Crau, qui longe la N 568 qui mène à Fos.

Mais voilà, cette face cachée de nos pêches et abricots a été
brutalement mise en lumière grâce à une grève déclenchée le 12 juillet
dernier par la totalité de ces 240 saisonniers. Excédés par le refus du
patron, renouvelé lors d’une rencontre avec lui la veille, de respecter
ses promesses et de payer les 300 à 400 heures supplémentaires impayées
depuis 2004, ils ont spontanément décidé de cesser le travail,
fortement soutenus ensuite par la Confédération Générale du Travail
(CGT).

Dimanche 17 juillet, nous avons participé au rassemblement organisé sur
la SEDAC et avons pu rencontrer de nombreux travailleurs et visiter les
deux stations fruitières.

Il était très impressionnant de constater la détermination et la rage
de ces Marocains et Tunisiens, dont certains travaillent en France avec
des contrats OMI depuis dix ou quinze ans, souvent chez ce même patron,
M. Comte. Toute la colère retenue si longtemps et le sentiment
d’impuissance face aux injustices, à l’intimidation et au mépris qui
forment les fondements même de ce modèle d’exploitation agricole (il
est bien révélateur que le terme de « ferme » a cédé la place à celui
« d’exploitation ».) ont été exprimés publiquement pour la première fois.
Car c’est la première grève de saisonniers OMI de l’histoire, et cela
s’est passé chez le plus grand des patrons.

En se mettant en grève, ces 240 hommes savaient qu’ils prenaient un
grand risque. Venir travailler en France dans un cadre légal, donc sans
prendre le risque d’une traversée en patera vers l’Espagne, est un « 
privilège » très convoité au Maroc et en Tunisie, vu l’écart des
réalités économiques et salariales. Mais tout ouvrier OMI qui, à ce
jour, a levé la tête et réclamé tout simplement les droits « garantis »
par son contrat et l’Etat français, ou qui a contesté les mauvais
traitements subis, a dû renoncer à tout espoir de revenir en France
l’année suivante. Le fait que ces contrats soient nominatifs accorde au
patron les mêmes pouvoirs d’intimidation et de pression qu’il aurait pu
exercer auprès d’un clandestin, mais dans un cadre « légal ».

Ces pressions dépassent souvent l’ouvrier lui-même, car les menaces
d’exclusion du « marché OMI » peuvent s’étendre à des membres de sa
famille ou à des habitants de son village d’origine. Par exemple,
Naima, une des premières personnes à porter plainte contre les abus
qu’elle a subis pendant dix ans d’emploi sous contrat OMI, a dû
constater qu’une dizaine de membres de sa famille avaient par la suite
perdu leur emploi chez son patron.

C’est pourquoi il a été très important que ces grévistes aient reçu un
très large soutien de la CGT et des autres organisations membres du
Collectif de Défense des Travailleurs Etrangers dans l’Agriculture
provençale (CODETRAS)[1]. Confronté à la première grève dans ses
entreprises, Laurent Comte a tout de suite menacé de déposer le bilan.
Mais une semaine plus tard, il a dû céder sur plusieurs points lors
d’une rencontre organisée par le Préfet à Marseille le 18 juillet. Le
lendemain matin, les ouvriers reprenaient le travail.

L’entreprise s’est engagée à payer les arriérés jusqu’en août. Pour
leur part, les services de l’Etat ont promis de remplacer dans les huit
jours les logements les plus insalubres (pour environ 90 ouvriers) et
d’installer des sanitaires corrects (j’imagine que l’Etat adressera la
facture à M. Comte.). Selon l’accord signé, tous les outils, échelles,
vêtements de protection, etc. seront fournis dans un délai d’une
semaine. Les personnes responsables pour les traitements
phytosanitaires n’ont pas repris le travail et ne le feront qu’après
confirmation par l’Inspection du Travail que les protections adéquates
ont été prévues. Dernier point très important : le Préfet s’est engagé à
n’accepter aucun « primo-contrat » OMI dans le département en 2006 tant
que tous les grévistes n’ont pas retrouvé un emploi, chez Comte ou dans
une autre entreprise.

Il va falloir rester très vigilant pour assurer que tous ces
points soient respectés. Et puis, les exploitations fonctionnant dans
les mêmes conditions ne manquent pas. Jusqu’à présent, les autorités
françaises ont toujours répété que de tels abus étaient des
exceptions[2]. Cette grève et les témoignages d’ouvriers d’autres
entreprises venus au rassemblement de solidarité prouvent que ce n’est
pas le cas. D’ailleurs, depuis la reprise de travail à la SEDAC,
d’autres saisonniers OMI se sont mis en grève.

Derrière toute cette histoire, ce qui est en jeu est ce modèle
d’agriculture hyper-productiviste et dévoreuse d’hommes et de
pesticides, une agriculture qui ne peut fonctionner que grâce à la mise
en servage de migrants venant des pays pauvres à la périphérie de notre
riche continent.

[1] Le CODETRAS regroupe l’ASTI de Berre, l’Association de Coopération
Nafadji Pays d’Arles, ATTAC Martiques, la CFDT, la CGT, la CIMADE, la
Confédération Paysanne, la CREOPS, Droit Paysan Aureille,
l’Espace-Accueil aux Etrangers, le Forum Civique Européen, la FSU 13,
la LDH du Pays d’Arles et le MRAP 13.

Pour tout contact : CODETRAS, BP 87, 13303 Marseille Cedex 3, 04 95 04 30 98, codetras@espace.asso.fr

[2] Pour plus d’informations sur la complicité des autorités, voir
l’article de Patrick Herman, « Trafics de main-d’ouvre couverts par
l’Etat » dans Le Monde Diplomatique de juin 2005.

Mots clés : Agriculture - Pêche / Emploi-chômage / FR - Sud Ouest (05) / Grêves /

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