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L’hégémonie culturelle n’est pas irréversible !

vendredi 13 juillet 2007

Le mouvement électoral du printemps 2007 est significatif de l’aboutissement d’un processus marqué par l’hégémonie culturelle de la classe dominante (car il existe toujours une "classe dominante" !).

La poussée droitière de l’électorat qui assure au libéralisme sa pérennité s’explique en grande partie par la constante pression que subissent les citoyens via les moyens de diffusion dont disposent, à tous niveaux, décideurs et opérateurs d’une classe aujourd’hui beaucoup plus diffuse qu’aux siècles derniers.

Entre société du spectacle et société de l’information les esprits sont soumis à la rude épreuve du gavage médiatique par lequel le système en place modèle tous les schémas de pensée et tend à leur substituer un mécanisme de purs réflexes. Les conditions sont réunies pour abolir progressivement l’esprit critique et formater l’opinion à la main (invisible) des pouvoirs. Après les méthodes de décervelage cyniquement évoquées par Patrick Le Lay , PDG de TF1 (1), celles du formatage interviennent avec d’autant plus de facilité.

Le glissement de la "disponibilité cérébrale" vers l’absorption passive des thèmes et développements propres à l’idéologie dominante peut s’observer quotidiennement. Pour prendre un exemple les adeptes des jeux vidéo sont soumis à un modelage comportemental inquiétant. Tony Fortin, dans le dernier numéro du Monde Diplomatique , décrit remarquablement les techniques de marquage intellectuel utilisées par les concepteurs des jeux de stratégie guerrière et il en vient à la conclusion suivante :

"…le joueur n’est pas seulement l’observateur des ce régimes "ennemis", il devient le plein acteur de leur renversement, restaurant ainsi l’hégémonie des valeurs libérales dans un monde utopique, une sorte de matrice désormais débarrassée de toutes ses sources de tension. De cette façon, les jeux vidéo tentent désespérément de réenchanter une idéologie qui a tant contribué à désenchanter le monde."

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L’hégémonie du libéralisme, qui nous est depuis longtemps sournoisement puis aujourd’hui brutalement imposée, résulte d’une pluralité de stratagèmes convergeant en faisceau vers le renforcement du pouvoir d’Etat. Antonio Gramsci nous a montré que l’un de ces stratagèmes, sans doute le plus subtil et le plus redoutable, poursuivait un objectif qui constitue aussi l’une des conditions essentielles de pérennité du pouvoir et du système qu’il représente : l’hégémonie culturelle.

On peut lire çà et là, depuis quelques temps, que "l’hégémonie culturelle a changé de camp", la gauche — et singulièrement le Parti Socialiste — n’ayant pas réussi à maintenir son emprise intellectuelle sur les populations qui jusqu’ici trouvaient en elle les repères adaptés à leurs aspirations.

La situation est en réalité beaucoup plus grave, l’hégémonie culturelle n’ayant pas réellement changé de camp mais simplement de registre. En effet, l’hégémonie culturelle de la classe dominante n’est pas subitement apparue au fil de l’irrésistible ascension de Sarkozy. Elle n’a, en fait, pas connu d’interruption (sauf peut-être de façon embryonnaire et très furtivement en 1981-82) et les intervalles de pouvoir accordés à la gauche au cours des deux dernières décennies n’ont en rien marqué quelque arrêt à sa progression. Les alternances de régimes n’ont alors pas eu pour corollaire le transfert d’hégémonie culturelle d’une classe à l’autre. Les classes laborieuses n’ont pas été en mesure de l’imposer au pouvoir qu’elles-mêmes avaient mis en place, et ce même pouvoir s’est gardé d’en prendre l’initiative.

C’est curieusement le libéralisme qui, en offensives continues, a mené la fameuse "guerre de position" prônée par Gramsci et l’on est parvenu à cette étrange inversion de rôles : l’idéologie libérale se trouve à présent en mesure de conduire "la guerre de mouvement" initialement prévue par le penseur italien au bénéfice des classes laborieuses. Et c’est cette guerre de mouvement que mènent bel et bien les libéraux sous la houlette du consortium politico-économique Sarkozy-Medef.

La gauche et la pensée qui l’accompagne se sont progressivement laissé séduire par les sirènes libérales. En témoignent, entre autres symptômes d’assuétude, les politiques culturelles des années roses. D’une manière générale l’absence de propositions significativement marquées à gauche, l’adhésion à l’économisme dans la gestion des dossiers, l’extraordinaire retenue à l’égard de la culture dite "populaire" sont caractéristiques pour le moins d’un renoncement face à l’hégémonie culturelle libérale.
Notant dès 1985 que "l’idéologie libérale est à la mode", Joffre Dumazedier lançait quelques avertissements qui sont restés sans effet :

"… la culture populaire est surtout réduite à des cultures d’origine traditionnelle. Bien des raisons expliquent et justifient cette définition, mais elle occulte tout le mouvement de popularisation permanente des cultures d’origine savante qui seul pourrait réduire l’abîme qui divise la culture nationale. Dans le mouvement social de la première moitié du XXème siècle, la culture populaire avait un double sens : promotion de la culture du peuple et popularisation de la culture savante…N’est-ce pas imprudent d’avoir privé la culture populaire de l’un de ses deux sens ? Aujourd’hui, dans les discours officiels, ces deux cultures sont indépendantes. Elles sont face à face, immobiles. N’est-ce pas au contraire dans leur confrontation réelle et conflictuelle qu’une chance peut exister pour un progrès de la démocratie culturelle. Evidemment, ces différentes considérations sont très rares dans les discours de la majorité ou de l’opposition entre 1959 et 1986. N’y a-t-il pas là aussi comme une sorte d’accord tacite malgré des différences réelles ?" (2)

"une sorte d’accord tacite"… La gauche avait abdiqué pour développer une politique culturelle intégrant quelques objectifs d’ordre social mais factuellement structurée à droite.

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Lorsqu’on évoque la "diffusion culturelle" on a généralement en tête les schémas classiques de la transmission du savoir ou de l’appréhension des œuvres d’art. Certes les résultats cumulatifs de la recherche comme ceux de la création doivent être partagés. Mais, sachant que les capacités d’assimilation diffèrent selon les conditions sociales des cibles de la diffusion, on arrive rapidement à ce que produit toute opération de gavage, en l’occurrence une sorte d’asphyxie intellectuelle.

Les industries "culturelles", au bénéfice desquelles se sont rapidement transformées au cours des dernières décennies les structures mêmes de l’encadrement politico-administratif, tirent évidemment parti de la confusion des genres. Visant au plus facile et donc au plus rentable, elles organisent insidieusement le réflexe du "tout voir, tout entendre et tout savoir" à partir du schéma désormais classique de la séduction et de la "révélation".
Ce que Dumazedier appelle "la popularisation de la culture savante" ne saurait justifier ces survols enjôleurs auxquels nous invitent les émissions "vulgarisatrices" de la télévision. Les variations du tourisme dit "culturel" ne répondent que très artificiellement aux nécessités de popularisation. Les diverses formules d’université populaire, qui remportent un succès sans doute mérité, remplissent une fonction de "passeur", qui est loin d’être négligeable. Mais qu’y a-t-il au cœur du dispositif de transmission de ces savoirs ? En quoi l’accumulation de connaissances diversifiées contribue-t-elle à l’émancipation de celles et de ceux qui les enregistrent ? Sans doute les Lumières ont-elles éclairé la bourgeoisie mais ont-elles libéré la classe laborieuse ? Elles lui ont appris à voir, à entendre. Lui ont-elles réellement appris à comprendre, à penser ? L’accumulation de savoirs n’aboutit pas obligatoirement à la connaissance.

Comme le fait observer l’universitaire marocain Mahdi Elmandjra :

"Nous créons des connaissances à une cadence jamais égalée dans la civilisation humaine. Pourtant nous nous sommes montrés, jusque là, incapables de maîtriser le savoir pour le rendre plus pertinent socialement et plus accessible au grand public. C’est le fossé humain dont souffrent nos sociétés…Il est donc nécessaire de mettre en œuvre de nouveaux systèmes d’apprentissage pour développer les structures mentales et les rendre aptes à assimiler les changements fondamentaux occasionnés par la technologie de l’information."
La gauche dispose-t-elle aujourd’hui d’un programme lui permettant de favoriser l’émergence de ces "nouveaux systèmes d’apprentissage" ? (3)

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L’hégémonie médiatique à laquelle concourt actuellement l’ensemble des partis politiques (comme vient de le démontrer la pénible campagne des élections présidentielles), donne une idée de la déperdition en matière de pratique réflexive au sein des appareils politiques. Elle nous instruit également sur le peu de capacité réflexive des cibles visées.

L’un des maîtres mots de notre temps se trouve être "la modernité" qui, jusque dans les structures politiques de la gauche, trouve un étrange écho. Ce que le concept recouvre reste vague et le slogan permet surtout de rejeter les trop fameux "archaïsmes" dont il est commode d’affubler les adversaires au sein de son propre camp. Reste que ce concept de "modernité" est tout à fait emblématique de ce tropisme habilement utilisé par le libéralisme pour susciter les changements comportementaux susceptibles de lui être profitables. Mais le plus inquiétant est que le tropisme en question occulte le plus souvent le raisonnement et que l’adhésion à un mouvement d’ensemble ne se justifie plus alors que par la crainte d’en être exclu. La pensée s’obscurcit sous la pression de la "modernité" telle qu’elle est servie par ses thuriféraires.

Jean-Claude Guillebaud voit dans la régression de la pensée un phénomène "consubstantiel à la modernité" et observe que

"L’évidence sur laquelle on s’attarde trop peu, c’est l’accumulation, au-delà d’un pluralisme de façade, de mécanismes qui concourent au même résultat : unifier l’opinion, la conformer." (4)

On ne saurait mieux décrire ce qui, en creux, laisse transparaître et la faillite de la pensée et l’absence d’éthique dans la démarche de ceux qui, cédant aux artifices du pouvoir, substituent l’image, le cliché, à l’analyse, à la démonstration.

*

L’hégémonie culturelle de la classe qui depuis trop longtemps nous gouverne de fait, quelle que soit la tendance du pouvoir en place, n’est pas irréversible.

L’honneur de la gauche serait de rebrousser chemin, de reprendre la voie et la voix de la présentation critique, objective, de réapprendre à décortiquer, pour elle et pour ses interlocuteurs, la simple réalité comme les problématiques les plus complexes, à exposer en toute clarté les faits non seulement tels qu’ils se présentent mais dans leur vérité fondamentale.

Il ne s’agit pas de simplement prendre l’opinion à témoin ni d’attendre qu’elle s’exprime a priori sur des sujets qui le plus souvent la dépassent et n’émergent en elle qu’au fil de ce dont l’imprègnent les médias. Il n’est pas non plus question de susciter les plus artificiels débats à partir d’une actualité plus ou moins débarrassée de ses complexités.
Il s’agit de recomposer le discours de la gauche à partir des options sur lesquelles les classes dominées avaient fondé leurs espoirs et que la droite a maintenant insidieusement réussi à intégrer à son propre discours.

Il s’agit de reprendre l’analyse des conditions objectives qui permettent au libéralisme de faire les avancées significatives que l’on constate quasiment partout en Europe.
Il s’agit d’exposer sans ambiguïté les objectifs successifs et les méthodes de la lutte contre ce même libéralisme ambiant et d’associer dès lors citoyennes et citoyens à la poursuite de ces objectifs.

Le renversement de tendance est à ce prix et la conquête d’un pouvoir conforme à nos aspirations passe par ce retour à l’authenticité d’une démarche dont nous avons depuis trop longtemps perdu le sens.

François-Noel Simoneau

(1) "…pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible." (Patrick Le Lay, in "Les dirigeants français face au changement", Baromètre 2004, éditions du Huitième jour.)

(2) J. Dumazedier : Planification et développement culturel : réflexions d’un sociologue sur l’expérience française d’André Malraux à Jack Lang (1959-1986), in "Economie et Culture, La Documentation Française, Paris, 1988"

(3) Mahdi Elmandjra : Impact de l’environnement socioculturel sur le développement de la technologie de l’information, L’Economiste, 13.02.1992.

(4) J. Cl. Guillebaud, La Trahison des Lumières, Le Seuil - Points, 1995, p. 218

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