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La Fragile Armada : la marche des zapatistes, en 2001 au Mexique, filmée de l’intérieur

samedi 19 novembre 2005 - 1 com

Dans la roue de Marcos
"La Fragile Armada" de Jacques Kebadian et Joani Hocquenghem ; 2h14

de René SOLIS

Sur le zócalo ­la grand place ­ de Mexico, une foule écoute un discours du sous-commandant Marcos. Nous sommes le 11 mars 2001 et la Marche de la dignité indienne, entamée par les zapatistes deux semaines plus tôt, touche à sa fin. A la tribune, Marcos égrène les noms des soixante et quelque peuples indiens qui vivent sur le sol mexicain. Mais la caméra semble s’en désintéresser. Plantée au milieu de la foule, elle ne quitte pas le visage d’une jeune fille en lutte contre le sommeil.

La chaleur, la fatigue, la voix monotone de l’orateur pèsent sur ses paupières. Elle finit par s’endormir contre l’épaule de son père. Ainsi se termine la Fragile Armada, le film de Jacques Kebadian et Joani Hocquenghem, à la fois vaincu par l’épuisement et rattrapé par le cinéma, comme apaisé d’avoir définitivement pris la tangente. La jeune fille n’est pas anonyme : elle s’appelle Karem. Angel, son père, est instituteur à Nezahualcoyotl dans la banlieue de Mexico. Tous deux ont suivi la Marche depuis son départ de San Cristobal de la Casas, au Chiapas.

Le 25 février 2001, vingt-quatre dirigeants zapatistes, dont le sous-commandant Marcos, accompagnés de plusieurs centaines de sympathisants, ont entamé leur périple en autobus. Objectif : Mexico. A chaque étape, des discours, des meetings, des rencontres. Principale revendication : l’application des accords de San Andrés, signés en 1996, qui prévoyaient une large autonomie pour les peuples indiens du Mexique. Hocquenghem et Kebadian sont montés dans l’un des autobus de la caravane. Le premier, écrivain, journaliste, traducteur, vit au Mexique depuis 1975. Le second, après avoir été assistant de Robert Bresson, a entamé sa carrière de documentariste en 1967 par un film sur Trotski. Ni naïfs ni revenus de tout, ils ont filmé de l’intérieur cette traversée du Mexique dont ils sont la fois témoins et acteurs.

Une double position qui fait le charme d’un film commencé sur un ton plutôt militant (rappel historique en voix off, interviews, extraits de discours édifiants), et gagné, au fur et à mesure du périple, par un irrésistible besoin d’évasion. Par la fenêtre du bus, l’oeil rôde, attentif aux détails du paysage et aux visages entraperçus. Le soir, à l’étape, la caméra, vite lassée de se planter face aux orateurs, se promène dans la foule, fixe des pigeons posés sur le chapeau d’une statue monumentale de Zapata, ou surprend au petit matin sur une place de village des voyageurs hébétés réveillés par une chanson de Julio Iglesias.

Elle apprend à mieux connaître ses compagnons de route : Rogelio, l’étudiant libertaire qui vend la Guillotina, le journal qu’il rédige avec des copains, Angel et sa fille, et d’autres encore, montés pour un bout de chemin, dont le vieux délégué des Kikapoo, un peuple chassé des bords du lac Michigan au XIXe siècle et dont huit cents descendants vivent aujourd’hui au nord du Mexique. Le tout rythmé par les fanfares, les klaxons, les appels à l’insurrection pacifique et les récits légendaires qui jalonnent ce qu’Hocquenghem appelle « la piste de l’insoumission ».

http://www.liberation.fr/page.php?Article=338664#

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