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Les lager chinois qui fabriquent le rêve occidental

jeudi 2 juin 2005 - Contacter l'auteur - 4 coms

de Federico Rampini traduit de l’italien par karl&rosa

Pour confectionner une paire de Timberland, vendues en Europe 150 euros, dans la ville de Zhongshan un garçon de 14 ans gagne 45 centimes d’euro. Il travaille 16 heures par jour, il dort à l’usine, il n’a ni congé annuel ni assurance maladie, il risque l’intoxication et vit sous l’oppression de patrons bourreaux. Pour fabriquer une paire de jogging Puma, un Chinois reçoit 90 centimes d’euro : le prix en Europe est de 178 euros pour le modèle avec le logo de la Ferrari. Dans l’usine-lager qui produit pour Puma, les rythmes de travail sont si intenses que les mains des travailleurs sont péniblement déformées par l’effort continu.

Les ouvriers chinois qui fournissent nos magasins - l’armée prolétaire qui fait marcher la "fabrique du monde" - commencent à parler. Ils dévoilent leurs conditions de vie à une organisation humanitaire, ils livrent les preuves de l’exploitation inhumaine, du travail des mineurs, des violences, des maladies. Certains journaux chinois rompent l’omerta. Il y a des grèves spontanées, dans un Pays où le syndicat unique est du côté des patrons. Des fragments d’une histoire qui est l’autre visage du miracle asiatique viennent à la surface, une histoire de souffrances dont les complicités s’étendent du gouvernement de Pékin aux multinationales occidentales.

La fabrique du "scandale Timberland" se trouve dans la riche région méridionale du Guangdong, le cœur de la puissance industrielle chinoise, la zone d’où démarra il y a un quart de siècle la conversion accélérée de la Chine au capitalisme.

L’entreprise de Zhongshan s’appelle Kingmaker Footwear, ses capitaux sont taiwanais, elle compte 4 700 salariés dont 80% sont des femmes. Des mineurs de 14 et 15 ans y travaillent aussi. La plupart de la production est destinée à un seul client, Timberland. Kingmaker Footwear est un fournisseur qui travaille sur licence, autorisé à fabriquer les célèbres chaussures pour la marque américaine. Les témoignages directs sur les terribles abus perpétrés derrière les murs de cette usine ont été recueillis par l’association humanitaire China Labour Watch, engagée dans la bataille contre l’exploitation des mineurs et les violations des droits des travailleurs.

Les preuves sont écrasantes. Face à ces révélations, le quartier général de la multinationale a du faire son mea culpa. Il l’a fait en sourdine ; certainement pas avec l’emphase avec laquelle il avait publicisé le prix de "meilleure entreprise de l’année pour les relations humaines" que lui avait octroyé la revue Fortune en 2004. Mais la direction admet maintenant explicitement, à travers une déclaration officielle signée par Robin Giampa, directeur des relations extérieures de Timberland : "Nous sommes conscients que cette fabrique a eu des problèmes concernant les conditions de travail. Nous sommes engagés actuellement à aider les propriétaires de la fabrique à s’améliorer".

Mais les "problèmes concernant les conditions de travail" n’ont pas émergé pendant les inspections régulières dans ses usines chinoises que Timberland effectue (deux fois par an), ni ne se dégagent des rapports de son représentant permanent dans l’entreprise. Il a fallu les témoignages désespérés que les ouvriers ont confiés aux activistes humanitaires, en risquant le licenciement et la perte de leur salaire si leurs identités sont découvertes. "Dans chaque rayon il y a des garçons de 14 à 16 ans qui travaillent", disent les témoignages internes : une exploitation de mineurs qu’en théorie la Chine a mis hors la loi. La journée de travail commence a 7h30 et s’achève à 21h avec deux pauses pour les repas du midi et du soir, mais au-delà de l’horaire officiel les heures supplémentaires sont obligatoires.

Les mois de pointe d’avril et de mai, quand Timberland augmente les commandes, "le roulement normal devient de 7 à 23h, avec seulement un dimanche de repos toutes les deux semaines ; les heures supplémentaires augmentent davantage et les travailleurs passent jusqu’à 105 heures par semaine dans l’usine". Les informateurs à l’intérieur de l’usine ont fourni 4 exemplaires de fiches de paie à China Labour Watch. La paie mensuelle est de 757 yuan (75 euros) "mais 44% sont déduits pour couvrir les frais du gîte et du couvert". Le gîte et le couvert signifient des chambrées où s’entassent 16 travailleurs sur des lits de camp métalliques et une cantine où "50 travailleurs ont été empoisonnés par des germes de bambou pourris". Dans l’usine, les patrons entretiennent un climat d’intimidation "y compris les violences physiques ; une ouvrière de 29 ans, battue par son contremaître, a été hospitalisée, mais l’entreprise ne lui paie pas les frais médicaux".

Un mois de salaire est toujours gardé par l’entreprise comme arme de chantage : si un travailleur s’en va, il le perd. D’autres mensualités sont retardées sans explication. L’été dernier le non payement d’un mois de salaire a provoqué deux jours de grève.
Le fournisseur de Puma est lui aussi dans le Guangdong, dans la localité de Dongguan. Il s’appelle Pou Yuen, un colosse avec 30 000 salariés. Dans un seul établissement, l’usine F, 3000 ouvriers font des chaussures sportives sur commande pour la multinationale allemande. La lettre d’un ouvrier décrit sa journée-type dans l’usine : "Nous sommes soumis à une discipline de type militaire. A 6h30 nous devons bondir debout, nettoyer nos chaussures, nous débarbouiller et nous habiller en 10 minutes. Nous courons à la cantine parce que le petit déjeuner est maigre et les derniers ont la pire nourriture, à 7h pile il faut pointer, sinon il y a une amende sur la fiche de paie. A 7h chaque groupe marche en file indienne derrière le contremaître et récitant en chœur la promesse de travailler diligemment. Si nous ne récitons pas à haute voix, s’il y a des erreurs dans le défilé, nous sommes punis. Les contremaîtres hurlent sans cesse. Nous devons subir, quiconque fait mine de résister est chassé. Nous, les ouvriers, nous venons de lointains villages de campagne. Nous sommes ici pour gagner de l’argent. Nous devons supporter en silence et continuer à travailler. (...) Dans les rayons confection, tu peux voir les ouvriers qui collent les semelles des chaussures. En regardant leurs mains tu comprends depuis combien de temps ils travaillent ici. Les formes des mains changent complètement. Ceux qui voient ces mains sont effrayés. Ces ouvriers ne font rien d’autre que coller... Un jeune de 20 ans en parait 30 et semble être devenu stupide. Son seul espoir est de n’être pas licencié. Il fera ce travail toute sa vie, il n’a pas de choix. (...) Nous travaillons de 7 à 23h et la moitié d’entre nous souffre de la faim. A la cantine il y a de la soupe, des légumes et du bouillon. (...) Les commandes de Puma ont augmenté et le temps pour manger à la cantine a été réduit à une demi-heure. (...) Dans les dortoirs nous n’avons pas d’eau chaude en hiver". Un autre témoignage révèle que "quand arrivent les hommes d’affaires étrangers pour une inspection, les ouvriers sont prévenus, les chefs nous font nettoyer et désinfecter tout, laver le sol ; ils sont très pinailleurs".

Des mineurs à la chaîne de montage, des usines gérées comme des prisons, des salaires à peine suffisants pour survivre, des ouvriers empoisonnés par des substances toxiques et les accidents du travail : un massacre. Derrière ces plaies, il y a une longue chaîne de causes et de complicités. Le travail des enfants est souvent un choix obligé pour les familles. 800 millions de Chinois vivent encore dans les campagnes, où le revenu moyen peut être inférieur à 200 euros par an. Pour les plus pauvres, envoyer leurs enfants, et surtout leurs filles à l’usine, n’est pas le choix le plus cruel : dans le riche Guangdong fleurit aussi un autre marché du travail pour les petites filles, celui de la prostitution. Les émigrants qui arrivent des campagnes finissent dans les mains d’un capitalisme chinois prédateur, avide et sans scrupules, dans un pays où les règles sont souvent piétinées. A la Kingmaker, qui produit pour Timberland, les ouvriers disent ne même pas savoir "s’il existe un syndicat ; les représentants des travailleurs ont été nommés par les dirigeants de l’usine".

Les entreprises qui travaillent sur licence des multinationales occidentales, comme Kingmaker et Pou Yuen, ne sont pas les pires. Encore plus bas, il y a les petits patrons chinois qui produisent pour leur propre compte. Pour le quotidien Nanfang de Canton, les deux journalistes Yan Liang et Lu Zheng ont réussi à pénétrer dans un district de l’industrie textile où le travail des mineurs est la règle, dans le comté de Huahu. Ils ont rencontré Yang Hanhong, 27 ans, petit entrepreneur qui recrute les ouvriers dans son village natal. Il a 12 mineurs parmi son personnel. Son investissement en capital consiste à acheter des ciseaux et des aiguilles, avec lesquels les gamins coupent et cousent les finitions des vêtements. "La plupart de ces enfants - écrivent les deux reporters - souffrent d’herpes à cause de la pollution des colorants industriels. Comme leurs yeux sont toujours contraints à fixer le travail des aiguilles, ils ont tous des maladies de la vue. A la lumière du soleil, ils peuvent pas garder ouverts leurs yeux enflammés. Il se plaignent de maux de tête chroniques. Liu Yiluan, 13 ans, ne peut pas s’endormir sans avaler 2 ou 3 analgésiques chaque soir. Son patron dit que Liu lui coûte trop en médicaments.

Si jamais un patron est pris en flagrant délit d’exploitation du travail de mineurs, que risque-t-il ? Une amende de 10.000 yuan (mille euros), c’est-à-dire un petit pourcentage des profits de ces entreprises. La révocation de la licence, au contraire, n’intervient que si un enfant "devient invalide ou meurt au travail". De toute façon, les nouvelles de procès et d’amendes de ce type manquent cruellement. La bataille contre l’exploitation du travail des mineurs ne semble pas être une priorité pour les forces de l’ordre.

Parmi les marques étrangères, Timberland et Puma sont l’échantillon représentatif d’une réalité plus vaste. Pour les opinions publiques occidentales, les multinationales rédigent leurs Social Reports, ces "rapports sur la responsabilité sociale de l’entreprise" dont Nike a été le précurseur. Elles promettent la transparence sur les conditions de travail dans les usines de leurs fournisseurs. Quitte à "découvrir" avec regret que leurs inspecteurs n’ont pas vu, que les abus continuent. Plusieurs audits dénoncent le fait qu’en Chine maintenant est en train de proliférer la contrefaçon des fiches de paie, les fausses fiches horaires, les fausses relations des inspecteurs sanitaires : des formulaires avec des timbres et des chiffres faussés pour simuler des salaires et des conditions de travail meilleurs, des documents à donner aux multinationales pour qu’elles aient la conscience tranquille. Dans son dernier Rapport Social, Nike dit de ses usines chinoises que "la falsification par les managers des livres de paie et des registres des horaires est une pratique commune".

Le rôle de belle au bois dormant ne convient pas aux multinationales. Leurs inspecteurs peuvent même être naïfs mais les chiffres, les comptes sur le coût du travail on sait bien les lire en Amérique et en Allemagne (et en France et en Italie). Puma sait qu’elle dépense 90 centimes d’euro pour une paire de sneakers, les mêmes sur lesquelles l’entreprise investit ensuite 6 euros en de coûteuses sponsorisations sportives. Timberland sait qu’elle paye un demi euro l’ouvrier qui confectionne des chaussures à 150 euros.

Hu Jintao, président de la République populaire et secrétaire général du parti "communiste" chinois, a accueilli lundi à Pékin des centaines de top managers, d’industriels et de banquiers étrangers venus pour le Global Forum de Fortune. Le discours de Hu face aux représentants du capitalisme mondial a été interrompu par des applaudissements. Le quotidien officiel China Daily l’a résumé par un grand titre en première page : "You come, you profit, we all prosper". Vous venez, vous faites des profits, et nous prospérons tous. Qui est compris"tous"...ce n’est pas évident mais de quel côté se trouve Hu Jintao, ça , c’est clair.

http://bellaciao.org/it/article.php...

http://www.repubblica.it/2005/e/sez...

Mots clés : Dazibao / International / Pauvreté-Précarité /

Messages

  • Voila le vrai visage du Capitalisme !!

    Le Lagger ! Primo Levi ne s’etait pas trompe : la competition et la guerre des uns contre les autres n’est pas humaines, elles n’existent que dans des institutions faites pour cela.

    Mais les Chinois eux aussi se revolteront et surprendront le monde !

  • C’est un déni du respect de l’humain. Mais nous entretenons cette situation en tant que consommateurs avertis de cette situation nous sommes dans une société de consommation du pas cher et de la marque. Problème de conscience morale,d’ éthique ou de moyens financiers ?
    Je pense que nous venons de répondre ce dimanche 29 mai 2005. Est-ce suffisant ?

    • Bien sûr ce n’est pas suffisant le 29... Il n’y a pas de société sans consommation, et les marques c’est cher. Ce n’est pas nous qui sommes fautifs en achetant des chassures qui nous plaisent, ce sont les exploiteurs qui ramassenrt au passage des sommes fabuleuses. Il volent à la fabrication, ils volent à la vente... pour dégager des paradis spéculatifs qui gangrennent le monde entier.

      Pourquoi ne pas imprimer cet article, en faire un tract et aller avec des potes le distribuer à la sortie des magasins ? Si on réfléchit, on peut trouver plus percutant, j’en suis sûr. On peut même penser mettre quelques solutions au bout. L’idée d’un autre monde. Ca, faut s’y mettre.

      Helge

  • J’avais déjà entendu parler des conditions de travail des pauvres bougres qui vivent dans des pays comme la Chine, la Birmanie et bien d’autre. Mais un exemple détaillé comme celui-là fait vraiment froid dans le dos !

    J’ai eu l’impression de lire du Zola ou du Dickens ! J’ai remonté le temps jusqu’au XIX siècle lorsque c’était en Europe que ce genre de capitalisme sévissait. Malheureusement, ce n’est pas que de la littérature.

    L’immonde torchon que l’on nous a soumis par référendum et auquel j’ai évidement voté non nous promet un avenir aussi radieux qu’en Chine "concurrence libre et non faussée" …

    Excusez-moi, je vais gerber …

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