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Mayotte : quand la liberté et l’humanité font naufrage...

samedi 31 mars 2012, par Tibo 50

« Je fais la navette entre Anjouan et Mayotte à bord de kwasas¹ depuis 2003. J’ai ma famille là-bas [ Mayotte] et c’est là-bas que j’ai construit ma vie. A chaque fois je suis reconduit et à chaque fois j’y retourne. C’est dire que ce n’est pas ma dernière traversée ! »² s’exprimait ainsi Fayad Halidi, un des rescapés du naufrage d’une embarcation de migrants, le 16 janvier dernier sur les côtes nord de Mayotte. Un drame au bilan très lourd puisqu’il a fait plus de douze morts et disparus dont un nourrisson de quelques mois.

Douze jours plus tard un nouveau naufrage de kwassa-kwassa, toujours au nord de l’île faisait cinq morts et des dizaines de disparus. Deux nouveaux drames venant s’ajouter à la trop longue liste de naufrages et de victimes en mer dans ce bras de mer large de 70km. Une bande de mer qui sépare le tout nouveau 101ème département français des trois îles voisines de l’archipel des Comores. Un nouveau DOM français que la communauté internationale ne reconnaît pas et que les Comores ne cessent de dénoncer comme étant occupé illégalement par la France depuis 37 ans.

En effet en 1975, l’archipel des Comores, dans l’Océan Indien, au beau milieu du Canal du Mozambique, proclamait son indépendance. Mais dans un scrutin plutôt obscure et toujours contesté, Mayotte restait sous le joug de la France qui l’administre depuis. Malgré les injonctions et condamnations régulières de l’ONU (la dernière de l’assemblée Générale de l’ONU interviendra en 1992), de l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) et de la Ligue Arabe (dont les Comores sont membres), la France maintient depuis cette date sa présence, arguant le principe d’autodétermination des peuples à disposer d’eux-même (affirmé notamment par la Charte des Nations Unies de 1945).

En 1995 la France décide d’accélérer le mouvement de développement de l’île et prend un certain nombre de mesures qu’elle juge « utile » afin d’arriver à ces fins. C’est ainsi que le 1er janvier 1995, le tandem Balladur-Pasqua, respectivement Premier Ministre et Ministre de l’intérieur, instaure un visa pour réglementer la circulation entre Mayotte et les trois autres îles de l’archipel. Une fermeture des frontières qui intervient après des siècles de libre circulation entre les îles, mouvement tellement ancien qu’il n’est pas une famille qui soit dispersée sur l’ensemble des îles de l’archipel.

Cette barrière de 1995 sépare durablement des familles qui traditionnellement circulaient librement dans l’archipel. Un verrouillage des frontières qui s’applique aux hommes mais également aux marchandises avec l’instauration de barrières douanières sur les échanges dits « traditionnels » entre les îles des Comores et Madagascar. C’est cette situation qui, combinée à la politique du chiffre instaurée par Nicolas SARKOZY dans la nouvelle politique d’immigration au début des années 2000, qui favorise le développement de la « question » ou plutôt du « problème migratoire » à Mayotte. Un blocage qui sédentarise une partie des populations des Comores d’un côté ou de l’autre de ce mur...

Le durcissement des contrôles frontaliers et l’augmentation exponentielles des reconduites à la frontière poussent les migrants à prendre la mer via des passeurs prêts à prendre tous les risques pour gagner les côtes de Mayotte, comme le soulignait Fayad... C’est ainsi que Mayotte totalise un triste record de reconduites avec pas moins de 21 762 reconduites en 2011 contre quelques 4000 en 2004, dont plus de 5000 enfants mineurs. Une situation désastreuse qui transforme ce bras de mer en l’un des plus vastes cimetières marins du monde, dans une indifférence quasi-généralisée de la France métropolitaine, pas un gros titres de la presse nationale , pas une « Une » consacrée à Mayotte si ce n’est l’affaire du Centre de Rétention en 2008. A tel point que François Chérèque, le secrétaire général de la CFDT de passage quatre jours à Mayotte le 28 janvier 2012 dernier , soulignait ainsi que « Mayotte, c’est la honte pour Paris : avouer qu’aux yeux de tous, des gens meurent dans des eaux françaises… Si ça s’était passé à Lampedusa, ça aurait fait les gros titres ! » (source Malango du 1er février 2012). Et effectivement ces drames sont loin de faire les gros titres dans la plupart des médias métropolitains mais aussi et c’est sans nul doute plus inquiétant dans la presse locale, qui ne consacre que quelques lignes dans la rubrique faits divers à ces drames si révélateurs d’une situation et de politiques mortifères.

Tristes constats, d’autant plus que l’argument du développement au bénéfice de tous qui a accompagné cette politique de fermeture des frontières, a volé en éclat au dernier semestre de 2011, durant les grèves « contre la vie chère » qui ont bloqué l’île durant plus de 46 jours. Parmi leurs revendications les grévistes fustigeaient la quasi absences d’échanges « légaux » et anciennement traditionnels avec les Comores, mais aussi avec Madagascar. Même si le prétexte de l’immigration responsable des maux de la société mahoraise a tenté d’être mis sur le devant de la scène lors de ces mobilisations, cet épouvantail n’a guère fait recette et ne satisfait en rien une population exténuée par une situation ubuesque : celle qui les avait conduits à rendre vulnérables leurs proches à la violence de la politique de lutte contre l’immigration clandestine portée comme condition au développement. On estime que la moitié des 200 000 habitants de ces 350km² de territoire français au beau milieu de l’Océan Indien est d’origine « étrangère ». Sur ces 100 000 personnes pas moins de 60 000 seraient sans-papier, soit près d’un tiers de l’île !

La politique de lutte contre l’immigration développée depuis la fin des années 90 revêt à certains égards des accents terrifiants, qui semblent parfois faire de ce territoire une terre de non-droit. Ainsi le 25 janvier dernier, le tribunal correctionnel de Mamoudzou condamnait deux policiers de la Police Aux Frontières (PAF) à 6 mois de prison avec sursis adjoints de 6 mois de mise à pied et 500 euros d’amendes. Des policiers qui s’étaient rendus coupables de violences sur une femme sans papier retenue au Centre de rétention de Dzaoudzi qui avait dû être hospitalisée avec 5 jours d’ITT (Interruption Temporaire de Travail). Une situation loin d’être une exception, malheureusement, tant les affaires de maltraitance et de violences policières sont courantes sur ce territoire de la République une et indivisible³... Des faits qui ont poussé la vice-procureure de la république Hélène Bigot à s’exprimer ainsi lors de l’audience du 25 janvier : "Je n’ose imaginer que qui que ce soit dans cette salle puisse sous-entendre qu’un quelconque comportement puisse justifier la violence des coups portés" (propos recueillis le 26 janvier 2012 par l’hebdomadaire Mayotte Hebdo). Faut-il voir dans ces comportements des forces de l’ordre un prémisse d’illustrations relative aux accusations régulièrement portées par les rescapés de naufrages ? Celles des associations locales des droits de l’Homme qui accusent également de violences des autorités françaises dans le secours à ces naufrages sur les côtes nord de l’île de Mayotte ? Violences aggravées par des secours jugés très tardifs par les rescapés et ces mêmes associatifs ? Fayad HALIDI (un rescapé du naufrage du 16 janvier 2012) soulignait ainsi dans Al Watan « Il faisait sombre quand les secours se sont décidés à venir nous aider (…) Après le naufrage, vers seize heures, deux pêcheurs ont été les premiers à venir sur les lieux. Une heure après, un hélicoptère de la police est venu survoler l’endroit, sans rien faire de plus. Il est reparti, pour revenir une heure après, quand le crépuscule était déjà tombé. Un des leurs, un blanc, a été particulièrement brutal avec nous. ». Un sauvetage pour le moins particulier qui s’est soldé par des reconduites expéditives vers les Comores.

Dans un communiqué la Cimade de Mayotte (www.cimade.org) indiquait ainsi que « le lendemain midi, après un très bref passage au centre de rétention, une partie [des rescapés] étaient expulsés. Les autres le seront le lendemain. ». Une reconduite « express » qui souligne une fois encore les difficultés pour les migrants de faire valoir leurs droits et de saisir la justice, car dans ce 101ème département français, c’est toujours la législation d’exception qui prédomine... Une situation pour le moins préoccupante voir révoltante dans cette « verrue de la République » ( comme le titrait Libération en 2008) pour les associations et une partie de la population qui réfute de plus en plus ces violences et ces « incidents » liés à une politique d’immigration faite d’objectifs chiffrés qui semble avoir atteint des paroxysmes de violence et d’inhumanité.

T.L.

¹ Barque traditionnelle de 6à 9 mètres transportant marchandises et reconvertit pour l’occasion en bateau de transport de migrants...

² Témoignage recueillis et publié par EL Watan du Lundi 23 janvier 2012.

³ Pas moins d’une dizaine d’affaires visent directement les forces de l’ordre dont quatre concernent des violences à l’encontre de migrants.

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