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Mythes, contes et légendes de la forêt magique de MédiaLand

dimanche 25 juillet 2004 - Contacter l'auteur

( Viktor Dedaj, vdedaj@club-internet.fr )

PROLOGUE

L’hérétique rampa encore quelques mètres dans le sous-bois, sans prêter attention aux ronces qui lui déchiraient les vêtements. Il s’arrêta pour souffler un peu et en profita pour tendre l’oreille. Les rumeurs du village s’étaient estompés et personne ne semblait encore avoir remarqué son absence. Tant mieux. Il jeta un coup d’oeil autour de lui et se dit que l’endroit lui convenait parfaitement pour effectuer la mission qu’il s’était fixée. Alors, lentement, méthodiquement, il se mit à sélectionner et à ramasser les objets les plus appropriés pour les empiler délicatement en une construction bancale et vaguement pyramidale. Il consulta sa montre. Il avait le temps.

* * * *

IL ETAIT UNE FOIS, dans le lointain royaume de Neoliberalia, un paisible village qui s’appelait Audimat. Le village d’Audimat était entouré de tous parts par une forêt magique qui s’appelait Médialand. La forêt de Médialand était immense et personne n’en connaissait la taille exacte. Certains prétendaient qu’elle s’étendait à l’infini. D’autres affirmaient qu’elle débouchait sur les terribles Gorges de la Déchéance. On racontait qu’il existait une clairière et, au centre de la clairière, se dressait une Maison Blanche. On murmurait à voix basse que, dans la Maison Blanche, vivait un sorcier puissant et méchant. En réalité, on ne savait pas grand chose de la forêt magique de Médialand, sinon qu’elle était là, de tous côtés, à l’infini.

Même avec l’oeil le plus perçant, juché sur l’arbre le plus majestueux, on ne pouvait distinguer qu’une étendue sombre qui semblait se fondre avec l’horizon et les brumes lointaines.

De temps en temps, un esprit aventurier et indépendant se présentait à la lisière de la forêt magique et proclamait sa ferme intention d’y pénétrer et d’en explorer le contenu et les limites. Mais les habitants du village Audimat se contentaient de hocher la tête, sans chercher à l’encourager, car ils savaient que rares étaient ceux qui revenaient d’une telle expédition pour raconter leur aventure. Et parmi ceux-là, encore plus rares étaient ceux qui en revenaient intacts. Certains se terraient dans un silence morose et refusaient de parler, refusaient de se laver et restaient couchés toute la journée au lieu de participer aux tâches communautaires. D’autres s’agitaient sur la place centrale et tenaient des propos incohérents aux autres habitants du village. Mais personne ne revenait totalement indemne d’une virée dans la forêt magique de Médialand. Et comme on ne connaissait pas la nature du trouble qui affectaient ces esprits intrépides, on n’avait logiquement pas de traitement à leur proposer. Les éminents spécialistes dépêchés sur place se grattaient la tête et préconisaient, plutôt perplexes, "beaucoup d’exercice et des promenades dans les bois". En entendant cette dernière phrase, les esprits malades éclataient d’un rire hystérique. Alors on laissait les malades tranquilles tandis que la forêt, elle, continuait de grandir.

Nombreuses étaient les légendes qui couraient sur la forêt magique de Médialand. On disait par exemple que les arbres étaient reliés entre eux par les racines et qu’en réalité toute la forêt n’était occupée que par quelques entités qui faisaient jaillir des excroissances à partir de racines communes. Un arbre n’était donc en réalité que l’extension visible de quelques entités invisibles et souterraines. Et il est vrai aussi qu’il suffisait d’examiner la flore avec un oeil critique pour se rendre compte de la ressemblance troublante des plantes entre elles. Et même certains habitants du village paisible d’Audimat avaient fini par se rendre compte qu’il y avait de plus en plus de plantes et de moins en moins de variété dans la forêt magique de Médialand. Aussi, lorsqu’une maladie mystérieuse frappait une souche, on pouvait constater qu’elle se répandait avec une vitesse foudroyante à tous les arbres du voisinage, ce qui semblait confirmer la légende.

On disait aussi que la forêt était douée d’une forme d’intelligence et plus d’un habitant du village d’Audimat avait une histoire à raconter à ce sujet. Comme celle du vieux forgeron qui avait cru bon un jour de scier la branche d’un arbre encore debout et comment la forêt toute entière était devenue soudainement menaçante, comme par solidarité. Les feuilles s’étaient mises à trembler les unes après les autres, à l’unisson. Puis les autres branches s’étaient mises à ployer sous le poids des reproches distillés. Puis finalement la forêt toute entière fit bloc.

Et même si le vieux forgeron prenait bien soin, à chaque veillée le soir autour du feu, de rajouter des détails plus terrifiants les uns que les autres, il n’en demeure pas moins que tous les habitants du village prenaient ses propos très au sérieux. Car tous sentaient au fond d’eux-mêmes que la forêt ne plaisantait pas. Et le vieux forgeron, comme tous les autres habitants du village, avait donc pris l’habitude de ne ramasser que le bois mort. Alors on laissait la forêt tranquille tandis que la forêt, elle, continuait de grandir.

Il faut dire aussi que les habitants du village d’Audimat ne se posaient pas trop de questions sur la densité croissante de la forêt ou sur leur propre encerclement lent mais inéluctable. Ils préféraient mener des vies paisibles et bien tranquilles parce que la menace leur semblait bien lointaine. Et puis, pourquoi se faire du souci, puisqu’il y avait encore les "Chemins" ?

L’origine des Chemins était un mystère. Tout ce que l’on savait d’eux c’est qu’ils existaient et qu’ils devaient être aussi vieux que la forêt elle-même. Personne ne savait qui les avait tracés, mais ils permettaient de s’écarter du village et de parcourir confortablement certaines distances mais sans trop se fatiguer, ce qui présentait un avantage non négligeable pour la petite communauté paisible d’Audimat. Et, paradoxalement, plus la forêt s’étendait, et plus les Chemins de Communication étaient bien tracés, plus faciles à emprunter, plus confortables intellectuellement. On pouvait même dire qu’il devenait de plus en plus difficile de s’en écarter...

Si les Chemins pouvaient varier en largeur, en direction, en revêtement, ils avaient néanmoins un caractéristique commun (que certains habitants d’Audimat avaient remarqué, mais pas tous) : tous les Chemins menaient nulle part ou bien tournaient en rond et ramenaient le voyageur curieux à son point de départ. C’est ainsi que la plupart des habitants du village s’étaient convaincus qu’il n’existait pas d’autres villages au-delà des chemins tracés, à part quelques hameaux pittoresques - à visiter de préférence en famille.

Les hérétiques, eux, persistaient à affirmer qu’un autre monde était "possible", pour ne pas dire "envisageable". Ou tout simplement "souhaitable". J’ai personnellement un faible pour "indispensable" mais là votre humble conteur transgresse un tabou et intervient directement et personnellement dans le déroulement de cette histoire et ça ne se fait pas. Pardon.

Les spécialistes, tout occupés à leur grattage de tête, ne trouvaient rien de mieux que de leur renouveler le conseil d’aller faire une promenade dans les bois pour s’aérer et se changer les idées. Jusqu’au jour où on les prit finalement au mot et une promenade dans les bois fut effectivement organisée. Et c’est là que cette histoire s’arrête car on ne connaît pas la suite. Frustrant, non ?

Mais aujourd’hui encore on peut observer quelques ruines du village d’Audimat. Quant à la forêt de Médialand, elle a disparu depuis longtemps, remplacée par une végétation variée et luxuriante où différentes essences se côtoient. Il n’est d’ailleurs même pas certain que cette forêt abominable ait réellement existé un jour, pas plus que le royaume de Neoliberalia. Mais l’histoire s’est transmise de génération en génération et certains affirment qu’elle a un fond de vérité. Mais si cette histoire commence par "il était une fois", c’est bien pour une raison précise : c’est que tout ça n’existe plus.

* * * *

EPILOGUE

Il empila d’abord les petites brindilles, bien sèches pour éviter de faire trop de fumée. Ensuite, par dessus, du bois un peu plus gros. Une fois sa tâche accomplie, et toujours couché sous les ronces, il tendit la main vers une de ses poches pour en extraire une boite. Il l’ouvrit et prit le temps de choisir une allumette. Puis il referma soigneusement la boite. Une friction. Rien. Une autre friction, plus ferme. Quelques étincelles jaillirent, sans plus, et l’allumette se brisa en deux. "Et merde". Il recommença mais choisit cette fois-ci deux allumettes. Il les frotta ensemble, d’un geste vif. Parfait. Il approcha la flamme défaillante de la base du tas de bois. Quelques volutes de fumées s’échappèrent, vite remplacées par des flammes vives. Il recula de quelques pas. Les flammes montèrent. Il recula encore. La pile de bois s’enflamma. Il se mit debout. Puis les premières branches du premier arbre prirent feu. La forêt gémit. Tout autour, au même moment et en différents points, d’autres flammes jaillissaient, allumées par d’autres mains. La forêt de Médialand poussa un cri de rage. Et c’est à ce moment-là, et à ce moment-là seulement, que l’hérétique se mit à courir.

Viktor Dedaj "hé, on dirait un vrai conte de faits" Juillet 2004

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