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NOUVELLES D’ITALIE : HAPPY END POUR L’ONCLE GIULIO DANS L’AFFAIRE MORO

samedi 10 janvier 2004 - Contacter l'auteur

L’inoxydable, comme on appelle là-bas Giulio Andreotti, 84 ans, grand ponte
de la démocratie chrétienne, 7 fois président du Conseil, 21 fois ministre,
sénateur à vie, vient d’être le 30 octobre dernier, entièrement et
définitivement innocenté par la cour de cassation de Rome. Un précédent
jugement, de la cour d’appel de Perugia, en novembre 2002, l’avait condamné
à 24 ans de prison. Quel magnifique retournement de situation, on en reste
saisi ! A n’en pas douter, cet homme doit pouvoir compter sur d’excellents
amis.

Mais de quoi-t’est-ce-qu’on accuse-t’on-mon-pauvre -client ? Souvenez-vous,
allons ! Dans les années 80, un certain Tommaso Buscetta (aujourd’hui
décédé), parrain repenti de la Cosa Nostra, accuse formellement Andreotti
d’avoir commandité le meurtre du "journaliste d’investigation" Peccorelli
qui enquêtait sur l’affaire Aldo Moro. Vous vous souvenez peut être de ce
président de la Démocratie Chrétienne dont l’enlèvement et l’assassinat
furent revendiqués par les Brigades Rouges en 1978 ? A cette époque
lointaine, l’État italien est confronté depuis dix ans à une lutte sociale
intense (une sorte de Mai 68 en version longue). Grèves, occupations
d’usines, sabotages, émeutes frisant l’insurrection se succèdent. Pour
rétablir la paix sociale, la bourgeoisie hésite entre différentes options :
certains au sein de la démocratie-chrétienne (dont Aldo Moro) prônent le
rapprochement avec le Parti Communiste Italien (PCI) afin de lui donner les
moyens de jouer avec plus d’efficacité son rôle d’éteignoir des révoltes.
D’autres, parmi les petits camarades de Moro misent sur des recettes de
retour à l’ordre plus traditionnelles, plus éprouvées, c’est le choix de la
"stratégie de la tension", à l’œuvre depuis plusieurs années déjà dans la
péninsule : services spéciaux et fascistes italiens, gentiment encadrés par
la CIA, organisent des attentats hyper-sanglants qui sont attribués par la
police et la justice aux anarchistes, aux autonomes, à
l’ultra-gauche -l’objectif étant de discréditer les révolutionnaires aux
yeux de la population et une fois leur culpabilité "dûment" établie de les
mettre sous les verrous.

Dans les hautes sphères, la perspective d’une paix sociale négociée avec le
PCI a été jugée suffisamment dérangeante (sans doute trop contraire aux
intérêts américains, très importants en Italie) pour que l’on décide
d’écarter le porteur du projet politique de "compromis historique". Les
velléités des Brigades Rouges de porter un coup décisif à l’État arrivent à
point nommé ; de roués manipulateurs sauront leur apporter l’aide nécessaire
à ce coup d’éclat. L’hyperprofessionnalité avec laquelle l’opération
d’enlèvement du président Moro est menée révèle à elle seule que les
brigadistes n’ont pas agi seuls (mitraillage intégral de l’escorte de la
voiture présidentielle, seul Aldo Moro reste indemne) ; la suite de
l’histoire est du même acabit : le lieu de détention de l’otage présidentiel
échappé, des semaines durant, à la plus gigantesque battue jamais organisée
(notre grand disparu était vraisemblablement bien "à l’abri" dans un lieu
diplomatiquement inviolable).

Le rapt, puis l’exécution du président donnent le signal d’une énorme
répression dont tout le monde va faire les frais. L’objectif triple de la
machination est atteint : élimination d’un gêneur, démantèlement d’un groupe
de lutte armée et criminalisation générale des radicaux. L’ordre règne (pour
un certain temps).

Notre cher "Oncle Giulio" a sans aucun doute trempé dans ce règlement de
comptes au sommet de l’État. Le meurtre du journaliste Peccorelli n’aura pas
empêché ses thèses de se répandre, sans aucune conséquence réellement
fâcheuse (hormis le désagrément de multiples et fastidieux procès) pour
l’Inoxydable. Honorable correspondant probable de la Cosa Nostra en milieu
politique, grand ami des américains, "l’Oncle Giulio" est parfaitement
indéboulonnable, il aura régné plus d’un demi-siècle sur la péninsule.

En quoi cette affaire présente-t-elle de l’intérêt pour l’étude des mœurs
étatiques ? Elle nous prouve, si besoin était, qu’en cas de nécessité l’État
n’hésite pas à sacrifier sur l’autel de ses Raisons ses plus grands commis,
fussent-ils de rang présidentiel (cf Kennedy, Rabin, etc.).

La récurrence de telles machinations (au sein des pseudo-démocraties
occidentales) et l’ampleur des connivences qu’elles présupposent (entre le
crime organisé et l’appareil d’État de l’oligarchie politique) devraient
suffire à elles seules à faire apparaître les rêveries citoyennistes d’un
État virginal au service de l’intérêt général pour ce qu’elles sont : des
élucubrations naïvement utopiques, fondées sur la méconnaissance de la
nature profonde de l’État, qui est de servir des intérêts bien particuliers
(de même que l’essence du commerce est de dégager du profit et d’ignorer
toute équité sous peine de mort).

Jamais totalement élucidées, ces affaires obéissent aussi à une loi du genre
 : plus le scandale éclate et plus l’opacité se fait. Singeant les truands
qu’ils emploient pour leurs basses œuvres, les politicards respectent la
consigne du silence, l’omerta. Si l’opposition proteste bien un peu, dans ce
genre de circonstances, on évite en général, soigneusement, d’essayer
d’évaluer le degré d’implication des rouages étatiques dans la conception et
la réalisation de la "conjuration", pour la bonne raison que ces rouages
pourront resservir.

Les conclusions judiciaires enfin (acquittement, non-lieu ou autre
blanchissement d’actions fort sales) contribuent -et c’est aussi une
fonction de ces affaires- à donner le sentiment aux misérables sujets que
nous sommes qu’il est vain de vouloir se mesurer aux maîtres : leur
puissance sans limite leur garantit une impunité totale.

Aux comploteurs de haute volée, la mansuétude et le pardon ; aux révoltés,
aux militants, le châtiment des longues années d’emprisonnement sans espoir
qu’une cour de cassation ne vienne jamais abréger leur souffrance.

"Peuple trop oublieux, si jamais tu te lèves, ne sois pas généreux", comme
le dit la chanson.

# Gimli

Mots clés : Italie / Justice-Droit /
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