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Saddam Hussein récompensait ses "amis" en barils de pétrole

mardi 27 janvier 2004 - Contacter l'auteur

Le journal irakien "Al-Mada" a publié une liste des personnes bénéficiaires des largesses du raïs. Onze Français sont cités, dont Charles Pasqua. Un responsable du ministère du pétrole affirme que des "poursuites en justice" seront engagées pour récupérer "l’argent du peuple irakien"

Saddam Hussein récompensait ses amis étrangers, notamment tous ceux qui étaient les zélateurs de son régime et s’en faisaient les ambassadeurs. Cela était connu. Plus de dix mois après la chute de la dictature irakienne, des éléments de preuve ont été publiés pour la première fois, dimanche 25 janvier, par un journal indépendant Al-Mada (L’Horizon).

Sur une pleine page, ce nouveau quotidien étale dans son 45e numéro, la liste de plus de 270 personnalités connues ou inconnues, de sociétés, de parlementaires, d’associations, des journalistes, des partis politiques qui ont profité des largesses du raïs déchu. Fac-similé à l’appui, ce journal dénonce "la plus grande opération de corruption" de l’ancien régime. Et il affirme que "des millions de barils de pétrole ont été offerts à des individus qui n’ont rien à voir avec les activités pétrolières". Au total, 16 pays arabes, 17 européens, 9 asiatiques et 4 d’Afrique et d’Amérique du Sud et du Nord sont concernés par cette opération de récompense.

Abdel Saheb Salmane Qotob, sous-secrétaire au ministère du pétrole, nous a confirmé ces informations précisant que parmi les personnalités impliquées figurent deux premiers ministres, deux ministres des affaires étrangères ainsi que des fils de ministres et de chefs d’Etat. "Le ministère va dévoiler tous les noms et les poursuivre en justice pour récupérer l’argent du peuple irakien", a-t-il indiqué, ajoutant que "les informations nécessaires étaient recueillies pour les soumettre à Interpol et les poursuivre car Saddam Hussein a acheté les consciences et dilapidé la richesse pétrolière de l’Irak".

Pour la France, pas moins de onze noms sont publiés avec la quantité de barils de pétrole qui leur a été allouée. Parmi eux, écrits avec une orthographe parfois approximative et comprenant quelques incertitudes sur les prénoms ou intitulés de sociétés et associations, figurent la société Adax, Patrick Maugein de Traficor ou Travicor, Michel Grimard, l’association d’amitié arabo-française, Charles Pasqua, Elias El-Ferzeli ou Ghazarli d’origine libanaise, Claude Kaspereit, Bernard Mérimée (ancien ambassadeur de France à Rome et à l’ONU), Bernard Desmaret et De Souza.

12 millions de barils auraient notamment été alloués à Charles Pasqua, quatre autres M. Kaspereit et trois à M. Mérimée tandis que Patrick Maugein aurait bénéficié de 25 millions de barils. Aucune autre précision n’est donnée. Les documents proviennent de la SOMO (State Oil Marketing Organisation), société de commercialisation du pétrole rattachée au ministère du pétrole.

UNE LETTRE DE LA SOMO

Georges Gallaway, ancien député travailliste aux Communes, figure en bonne place dans la liste. Son nom est mentionné dans six contrats et le journal publie une lettre de la SOMO en date du 31 décembre 1999, signée par Saddam Zbin, cousin de Saddam Hussein qui gérait cette société et dans laquelle il demande au ministère du pétrole de lui accorder des contrats. Apparemment, ce parlementaire britannique a été particulièrement bien traité. Mais il n’est pas le seul.

Dans cette très longue liste figure aussi Khaled, le fils du président égyptien Nasser, le fils du ministre syrien de la défense, le fils du président du Liban, Emile Lahoud, la fille du président indonésien Sukarno, Megawati, aujourd’hui premier ministre, l’église orthodoxe russe et le Parti communiste russe.

L’ultranationaliste russe Vladimir Jirinovski, lui aussi, est particulièrement bien loti (79,2 millions de barils). Des sociétés suisses, des ressortissants italiens, des députés jordaniens, des hommes politiques égyptiens, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), l’organisation de libération de la Palestine (OLP) sont cités. La liste n’est pas exhaustive.

Parmi les pays cités figurent entre autres : l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Arabie saoudite, l’Australie, Bahreïn, la Biélorussie, le Brésil, la Bulgarie, le Canada, la Chine, Chypre, l’Espagne, la Libye, la Malaisie, le Maroc, le Nigeria, Oman, le Panama, les Philippines, le Qatar, la Roumanie, la Turquie, l’Ukraine, le Yémen et la Yougoslavie.

Ces divulgations ont provoqué dans les pays voisins, soit des réactions indignées, les uns invoquant la diffamation ou le complot politique, soit des justifications selon lesquelles il s’agissait d’affaires légales réalisées en bonne et due forme. Autant que l’on puisse le savoir, les personnes choisies recevaient des attributions pour un certain volume de barils qui étaient ensuite revendus à des sociétés. Les intéressés touchaient au passage une commission dont le pourcentage n’est pas connu.

QUE L’ANNÉE 1999

Au siège du journal, Abdul Zahra Zeki, directeur adjoint de la rédaction, confirme l’authenticité des documents et affirme que ceux-ci ne concernent que l’année 1999 et que d’autres existent pour les années ultérieures. Comment sont-ils arrivés en possession du journal ? Pas de réponse.

Ce qui est sûr est que le siège de la SOMO, à l’inverse du ministère du pétrole, avait été pillé après la chute de Bagdad et que d’énormes quantités de dossiers avaient été volées. Toute la question est désormais de savoir si les énormes profits qu’a engendré le programme Pétrole contre nourriture, sous l’égide des Nations unies, va désormais sortir au grand jour.

Les quotas de pétrole n’ont été alloués à des particuliers qu’à partir de la troisième phase. Les deux premières étaient réservées exclusivement aux sociétés faisant officiellement commerce du pétrole.

Ce fut la porte ouverte aux abus. "Saddam Hussein a transformé notre pays en une copieuse table ouverte sur laquelle se servaient tous les valets obéissants et serviles", écrit Al-Mada.

Michel Bôle-Richard

Patrick Maugein : "C’est délirant !"

Patrick Maugein, homme d’affaires français à la tête de la firme pétrolière Soco International, réputé proche de Jacques Chirac, dément catégoriquement les informations irakiennes. "Je n’ai jamais reçu 25 millions de barils de pétrole offerts par les Irakiens, c’est délirant et absolument impossible, explique-t-il au Monde. En 1999, les ventes de pétrole étaient monitorées par l’ONU. A l’embarquement des navires, il y avait des inspecteurs. Pas une raffinerie au monde n’aurait accepté une cargaison clandestine. A l’époque, j’avais simplement une participation dans une raffinerie italienne, qui avait acheté, légalement, des cargaisons de pétrole."

M. Maugein affirme en outre n’avoir jamais rencontré Saddam Hussein : "J’avais simplement des relations avec Tarek Aziz, le vice-premier ministre, que je voyais souvent à Paris, et les ministres successifs du pétrole. Je connais bien l’Irak, j’ai toujours été dans le pétrole là-bas. Et ce n’est pas dans leurs habitudes d’offrir des cargaisons. Les Irakiens, contrairement aux Africains, ne laissaient aucune marge sur la table."

Charles Pasqua : "On essaye de m’éclabousser"

Interrogé par Le Monde, mardi 27 janvier, Charles Pasqua a déclaré n’avoir " jamais rien reçu de Saddam Hussein, ni pétrole ni argent". "Je ne suis pas, et n’ai jamais été, un ami de Saddam Hussein", a ajouté le député européen (RPF), rappelant qu’"à l’époque de la guerre du Golfe, en 1991, le groupe RPR que je présidais avait pris position pour l’intervention contre le régime irakien". "Je m’étonne qu’une nouvelle fois, à un moment où je me relance politiquement, on essaye de m’éclabousser", a précisé M. Pasqua.

Selon l’ancien ministre de l’intérieur, il est cependant "tout à fait possible que des gens, notamment des politiques, aient touché des fonds du régime baassiste. Mais ne regardez pas dans ma direction, voyez plutôt du côté de ceux qui furent catalogués, il y a longtemps, comme des soutiens à Saddam Hussein", a ajouté M. Pasqua. Evoquant une "éventuelle manipulation des services américains", M. Pasqua a conclu : "Si j’avais touché de l’argent de Saddam, avec toutes les investigations qui ont été menées par des juges d’instruction français, cela se saurait !".

Une liste, déjà, dans l’affaire Elf

Les révélations du journal Al-Mada rappellent un précédent, apparu dans l’affaire Elf. Une liste de 44 salariés - dont certains apparaissaient sous des noms de code - d’Elf Aquitaine international (EAI), la filiale helvétique du groupe pétrolier, avait été adressée anonymement à la justice française, fin 1997. Outre la maîtresse de Roland Dumas, Christine Deviers-Joncour, des personnalités politiques, proches de Charles Pasqua et de François Mitterrand, y étaient suspectées d’avoir bénéficié d’emplois fictifs, qui auraient été dispensés par Alfred Sirven, directeur des "affaires générales" du groupe. La liste des "mandataires" d’EAI incluait des sociétés et des décideurs étrangers - notamment un député conservateur anglais. Les juges durent faire tri entre les collaborateurs qui fournirent à Elf de véritables prestations, ceux qui œuvrèrent au service personnel de M. Sirven et ceux qui n’exercèrent aucune activité.

Le Monde

Mots clés : Energie / International /
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