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Actualité de la phylakocyônie (les chiens de garde aboient ...)

de : Philippe Jovi mercredi 26 septembre 2012 - 11h34 - Signaler aux modérateurs
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Aux dernières nouvelles, Richard Millet n’a pas mieux réussi à nous rendre Anders Breivik sympathique que Caroline Fourest n’est parvenue à nous faire détester Tariq Ramadan. Pourtant, ni l’un ni l’autre n’avaient ménagé leur peine, au point même d’avoir sans doute mordillé un peu la ligne blanche comme en témoignent leurs évictions, récentes et presque simultanées, de ces deux temples de la political correctness que sont la maison Gallimard pour le premier, la Fête de l’Humanité pour la seconde. Cela dit, comme il n’appartient pas à la philosophie de commenter l’"actualité", au sens journalistique de ces lieux communs que le matraquage médiatique nous enjoint de considérer comme importants puis de colporter et de commenter au Café du Commerce ou dans l’abribus, autrement qu’en la faisant apparaître pour ce qu’elle est, à savoir l’expression la plus vulgaire de la doxa, voire de la bêtise, je me propose ici de montrer en quoi les personnes sus-désignées sont, typiquement, ce que Paul Nizan appelle, dans son ouvrage éponyme, des "chiens de garde"1 de la pensée bourgeoise et leur démarche intellectuelle, si l’on veut bien me permettre ce néologisme grinçant à consonance délicieusement pathologique, de la phylakocyônie (du grec ho tou phulakos kuôn, "le chien de garde") consistant à entretenir le mythe du danger que fait peser sur la bonne bourgeoisie dominatrice et sûre d’elle la religion musulmane en particulier et, en général, toutes les religions.

Nizan définit les "chiens de garde" comme des individus qui, étant "les productions de la démocratie bourgeoise, édifient avec reconnaissance tous les mythes qu’elle demande"(les Chiens de Garde, Agone, 2012, p.60). Son postulat de départ est un postulat marxiste : "ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience [...]. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur quoi s’élève une superstructure juridique et politique à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées"(Marx, Critique de l’Économie Politique). En d’autres termes, la conscience humaine n’est pas déterminante mais déterminée. Marx n’est évidemment ni le seul, ni même le premier à adopter ce point de vue déterministe. Son originalité consiste à dire que le propre de l’homme étant la nécessité qui lui est faite par la nature d’avoir à produire ses moyens d’existence, ce qui est déterminant, ce sont les rapports économiques de production. Ce qui est déterminant, c’est donc "la structure économique de la société" qui est, notamment (mais pas uniquement) dans l’économie capitaliste, une structure inégalitaire, non seulement dans le partage des tâches (certaines tâches productives sont plus pénibles et moins valorisantes que d’autres), mais surtout dans le partage du produit de ces tâches (statistiquement parlant, ceux qui ont les tâches les plus pénibles et les moins valorisantes sont aussi ceux qui ont, quantitativement et qualitativement, la moindre part dans la répartition des richesses). D’où une tension permanente entre une classe dominante minoritaire qui a objectivement intérêt à justifier ("c’est grâce à nous que vous pouvez vivre"), à perpétuer ("il n’y a pas d’alternative"), voire à accentuer ("il faut libérer les énergies créatives") sa domination, et une (ou plusieurs, mais le capitalisme, montre Marx, simplifie les rapports de classes) classe(s) dominée(s) majoritaire(s) dont l’intérêt objectif est de prendre conscience de l’injustice d’une telle situation afin de l’abolir. Il s’ensuit une "lutte des classes", dans laquelle Marx voit le moteur de l’histoire en général et qui, en dehors de ses rares moments paroxystiques (révolutionnaires), demeure latente en ce qu’elle se résume dans les efforts faits par les idéologues professionnels issus de la classe dominante (ou qui, tout en étant issus de la classe dominée, collaborent objectivement avec la classe dominante) pour inculquer ce que Bourdieu appelle des habitus de classe dont la fonction est de rendre difficile, si ce n’est impossible, la prise de conscience par les dominés comme par les dominants du caractère intolérable de la situation inégalitaire et par conséquent une réaction appropriée à cette anomalie : "plus proche d’un inconscient de classe que d’une conscience de classe […], l’habitus est le produit de l’incorporation des structures objectives de l’espace social, ce qui incline les agents à prendre le monde social tel qu’il est, plutôt qu’à se rebeller contre lui"(Bourdieu, Langage et Pouvoir Symbolique, iii, 5). Dans le cas particulier de la société bourgeoise dans laquelle nous vivons depuis plus de deux siècles, "incorporer les structures objectives de l’espace social" et "prendre le monde social tel qu’il est, plutôt qu’à se rebeller contre lui", cela revient à entériner ce que Marx appelle "les superstructures juridiques et politiques" qui couronnent les rapports de production capitalistes, bref, à entériner le fait démocratique comme horizon indépassable de l’histoire de l’humanité. La tâche des "chiens de garde" va donc consister principalement à "élaborer une philosophie démocratique. Ce régime leur paraît le meilleur des mondes possible. Ils ont une peine infinie à penser qu’il puisse exister d’autres mondes, et leur contentement n’est point le résultat d’une comparaison et d’un choix. C’est ici l’achèvement de l’histoire des hommes"(Paul Nizan, op. cit., p.60). Les "chiens de garde" qui ne sont pas très différents de ces rhéteurs dont parle déjà Platon et qui servent à une opinion déjà obèse les bons gros hamburgers bien gras auxquels les fast-flood2 de l’information l’ont habituée, sont les meilleurs préservatifs de l’ordre social démocratique inégalitaire. Ainsi en est-il, notamment, des susnommés Caroline Fourest dont "la grande force [...] est d’enfourcher des chevaux de bataille largement majoritaires dans l’opinion et plus encore parmi les élites médiatiques"(Pascal Boniface, les Intellectuels Faussaires - le Triomphe Médiatique des Experts en Mensonge, éd. J.-C. Gawsewitch, 2011, p.106-107) et Richard Millet dont "la rhétorique perverse du dispositif [...] ne doit pas [être] dissoci[ée]de [...] ce tableau ahurissant de la littérature contemporaine – française, européenne, américaine –, qui ne serait qu’insignifiance, indigence, niaiserie, "ordure romanesque", [...] fruit, pêle-mêle, du multiculturalisme, de l’antiracisme, des droits de l’homme, de la "bien-pensance""(Annie Ernaux, le Pamphlet Fasciste de Richard Millet déshonore la Littérature, in le Monde, 10 septembre 2012). Les "chiens de garde" sont habiles : ils savent offrir au consommateur d’opinion le prêt-à-penser qui va plaire et qui, accessoirement, va bien se vendre. En tout cas, qu’il s’agisse de la démocratie antique ou de la démocratie bourgeoise, l’important, dans la démarche des "chiens de garde", c’est de présenter cet ordre et donc aussi l’adhésion majoritaire à celui-ci, comme anhistoriques, immuables, éternels. Et comme cet ordre social est en réalité historique, précaire et révocable, l’illusion d’éternité, d’immuabilité et d’anhistoricité dépendra donc essentiellement d’un type d’habitus qui impressionne de manière particulièrement efficace les diverses formes de conscience : le mythe. En effet "l’ambition de toute mythologie est de fonder en raison les divisions arbitraires de l’ordre social, et d’abord la divi­sion du travail, et de donner aussi une solution logique ou cosmologique au problème du classement des hommes"(Bourdieu, Leçon sur la Leçon). Bourdieu assigne clairement au mythe une double fonction : d’une part faire oublier à ceux qui en sont les victimes tout autant qu’à ceux qui en bénéficient (et qui pourraient en concevoir de la "mauvaise conscience") que les inégalités sociales sont arbitraires, oublier qu’elles sont le fruit des choix faits à un certain endroit et à un certain moment, oublier donc qu’elles n’ont rien de nécessaire et que, en particulier, elles pourraient tout aussi bien ne pas être ; d’autre part faire apparaître le "classement des hommes", c’est-à-dire la stratification sociale en classes inégales comme le résultat "logique" d’un mécanisme intelligent mais neutre qui, tel le démon de Maxwell, mettrait de l’ordre (social) sans dépenser d’éner­gie donc, en particulier, sans produire de friction, de conflit. Pour ces deux raisons, le mythe, pas plus que l’erreur, le mensonge ou l’illusion, ne se donne jamais pour tel. Mieux que cela, depuis les Lumières, le mythe se veut toujours rigoureux et scientifique, sauf que, comme le montrent abondamment quelques exemples aussi fameux que caricaturaux, "partout, sous l’appareil scientifique, le socle mythique affleure : [par exemple] “il y a des peuples guerriers braves et actifs, d’autres efféminés, paresseux et timides” – Montesquieu, l’Esprit des Lois, xvii, 3 -"(Bourdieu, Langage et Pouvoir Symbolique, iv, 1). Montesquieu aurait voulu justifier a priori la colonisation, il ne s’y serait certainement pas pris autrement !

Maintenant, je voudrais aborder expressément le mythe auquel se réfèrent conjointement Richard Millet et Caroline Fourest. Ce mythe s’exprime de la manière suivante : "Qu’une immigration chrétienne soit préférable à une immigration musulmane, voilà qui me paraît relever du bon sens, tout comme le fait que la France ne doive pas se renier elle-même pour maintenir la paix civile menacée par ces minorités"(Richard Millet, l’Opprobre, Gallimard, 2008, p.85) ; "Au terme d’une longue enquête comparative, nous [...] avions aussi identifié quels facteurs expliquaient précisément le surcroît de dangerosité de l’intégrisme musulman"(Caroline Fourest, Frère Tariq, Grasset, 2004, intro.) Paix civile menacée par l’Islam, "dangerosité" (sic ! le mot "danger" n’évoque sans doute pas assez le danger !) de l’intégrisme musulman. Bref, le mythe en question, c’est, si l’on m’autorise ce nouveau néologisme, et pour rester dans le champ lexical de la cynégétique, l’islamodakie (du grec dakos, "bête féroce, chien méchant"), autrement dit l’idée que l’Islam est menaçant, agressif, dangereux, nocif pour la démocratie bourgeoise. On identifie sans peine la prétention des auteurs à la parole experte : l’islamodakie relève du simple bon sens chez celui-là, d’une longue enquête comparative chez celle-ci. Chez d’autres "chiens de garde", elle s’autorisera de l’histoire : "La Croisade à l’Envers dure depuis trop longtemps, mon cher. Et elle est bien trop nourrie par la faiblesse de l’Occident, par la timidité de l’Occident, par la non-clairvoyance de l’Occident […]. Ses soldats, ses croisés, ont désormais conquis leurs positions et les tiennent comme leurs ancêtres tenaient l’Espagne et le Portugal du IX° au XIV° siècle"(Oriana Fallacci, la Rage et l’Orgueil, Plon, 2002, p.105)  ; de l’esthétique : : "Quand on lit le Coran, on est effondré ... effondré ! La Bible au moins, c’est très beau, parce que les juifs ont un sacré talent littéraire ... ce qui peut excuser beaucoup de choses. Du coup, j’ai une sympathie résiduelle pour le catholicisme, à cause de son aspect polythéiste. Et puis il y a toutes ces églises, ces vitraux, ces peintures, ces sculptures ..."(Michel Houellebecq, Lire, septembre 2001, cité par Vincent Geisser, la Nouvelle Islamophobie, la Découverte, 2003, p.43-44) ; de l’éthique : "Exaltation de la violence : chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame, tel se révèle Mahomet à travers le Coran [...]. Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran [...]. Quand le judaïsme et le christianisme sont des religions dont les rites conjurent la violence, la délégitiment, l’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine"(Robert Redeker, le Figaro, 19/09/06) ; voire de la beaufitude raisonnante : "En France, on aimerait bien réduire ces émeutes [de Villiers-le-Bel à l’automne 2005] à leur dimension sociale, les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation, contre la discrimination dont ils souffrent, contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. Regardez ! En France il y a aussi des immigrés dont la situation est difficile — des Chinois, des Vietnamiens, des Portugais — et ils ne prennent pas part aux émeutes. C’est pourquoi il est clair que cette révolte a un caractère ethnique et religieux"(Alain Finkielkraut, Haaretz, 18 novembre 2005). On pourrait continuer longtemps à égrener les perles bien lisses d’un chapelet de justifications rationnelles d’une peur de l’Islam parmi lesquelles sont toutefois disséminés souvent les tessons acérés de la haine de l’Islam : "Je ne supporte pas les mosquées en France, je le dis, je ne peux pas voir ça en peinture"(Richard Millet, ce Soir ou jamais, France 3, 07/02/2012) ; "Négocier avec eux est impossible. Raisonner avec eux impensable. Les traiter avec indulgence ou tolérance ou bien espoir, un suicide. Et qui croit le contraire est un pauvre con"(Oriana Fallacci, op. cit.) ; "La religion la plus con, c’est quand même l’islam"(Michel Houellebecq, op. cit.) ; "Ce sont des faiblesses qu’il [l’Islam] veut exploiter au moyen « d’idiots utiles », les bonnes consciences imbues de bons sentiments, afin d’imposer l’ordre coranique au monde occidental lui-même"(Robert Redeker, op. cit.) ; "J’ai rencontré l’autre jour une jeune professeur d’un collège de Nanterre qui m’a dit que les jeunes filles musulmanes aiment le lycée parce que c’est le seul endroit où elles peuvent enlever leur foulard. Elles ne se l’enlèvent pas, elles se l’arrachent. Elles sont obligées de le remettre pour aller au gymnase, parce que celui-ci n’est pas dans l’établissement et qu’elles sont surveillées par des imams qui patrouillent à la sortie des cours pour vérifier qu’elles portent bien leur foulard"(Alain Finkielkraut, l’Arche, juin-juillet 2003). Et si tel est le cas, si le "chien de garde" éprouve à ce point le besoin de montrer les dents et de râler avec hargne, c’est bien parce qu’il pressent l’insuffisance patente du pouvoir de conviction de son aboiement. Le cas le plus typique car le plus caricatural me semble, à cet égard, être celui de l’intellectuel qui, loin d’apporter les preuves factuelles de l’imminence du péril qu’il prophétise, se contente, tel l’assistant de Sar Rabindranath Duval dans le sketch de Pierre Dac et Francis Blanche, de l’affirmation, assénée en boucle : "je peux le faire", laquelle, sur un plateau de télévision, s’accompagne toujours du mouvement inquisiteur de l’index vengeur pointant un volume autographe truffé de signets délateurs. C’est ainsi, par exemple, que Caroline Fourest, que Pascal Boniface, dans les Intellectuels Faussaires - le Triomphe Médiatique des Experts en Mensonge (cité supra) qualifie de "serial menteuse" (sic !) peut tranquillement asserter sans la moindre preuve que "des associations qui demandent des gymnases pour organiser des tournois de basket réservés aux femmes, voilées, pour en plus lever des fonds pour le Hamas"(Convention du PS sur l’Egalité réelle, 11/12/2010) ou bien que Tariq Ramadan est un démagogue rusé adepte du double discours, démocrate et moderniste dans les media occidentaux mais un fondamentaliste abject face à ses partisans dans les mosquées (ce Soir ou jamais, FR3, 17 novembre 2009). Dans tous les cas, le mythe de l’islamodakie, de cette religion musulmane toujours prête à mordre, sinon à baver de rage3, a le double avantage de justifier, par son vernis de rationalité, la peur de l’Islam au niveau des élites, et par son matériau psycho-affectif sous-jacent, la haine de l’Islam, chez des masses. Peur plus ou moins modérée de l’Islam chez les intellectuels : "ce qui apparaissait, il y a encore quelques années, comme l’émanation d’une pensée xénophobe et marginale [...] acquiert désormais une publicité, voire une notoriété qui s’exercent comme une forme de "contrainte sociale" : tout intellectuel français, homme public ou penseur médiatique, se doit d’avoir un discours "responsable" sur l’islam et les musulmans, au risque d’être taxé d’islamophilie ou d’angélisme"(Vincent Geisser, op. cit., p.64). Haine archaïque et violente de l’Arabe chez les masses dont le déchaînement de folie meurtrière d’Anders Breivik le 22 juillet 2011 en Norvège n’est que l’illustration tristement paroxystique. Bêtise chez les uns. Méchanceté chez les autres. Racisme chez les uns et les autres. Ce bon vieux racisme auquel ont recours, depuis la nuit des temps, toutes les classes dominantes fragilisées pour manipuler la légitime rancoeur de la classe exploitée, l’éloigner des véritables sources de leur exploitation et la canaliser vers la haine d’une fraction facilement identifiable (par leur langue, leurs traits physiques, leurs coutumes vestimentaires ou alimentaires, leur religion, etc.) de leurs compagnons de misère réputée ronger le tissu social à la manière d’un virus ou d’un cancer. Anticipant l’analyse marxienne de la nature du salariat, Rousseau nous avait expliqué que la misère était l’effet d’une division inégalitaire du travail telle que les plus riches sont assez riches pour pouvoir acheter les plus pauvres, lesquels sont suffisamment pauvres pour être contraints de se vendre aux plus riches. Les racistes, qu’ils fassent profession de la bêtise intellectuelle caractéristique de ces privilégiés ou de la méchanceté réactive qui est souvent l’expression désespérée de la misère, nous expliquent au contraire que les ennemis irréductibles des exploités en jean ou en tee-shirt sont ... les exploités en djellabah ou en niqab ! On se croirait dans les Souvenirs de la Maison des Morts de Dostoïevski ou, pire, dans si c’est un Homme de Primo Levi : chaque prisonnier du camp se méfie comme de la peste de son compagnon de détention tandis que le kapo, lui, est presque considéré avec bienveillance ! Bref, Millet, Fourest et, d’une manière générale, toute la meute bien dressée et bien organisée des "chiens de garde", "dissimule le vrai visage de la domination bourgeoise. Elle ne sert point le Vrai [...], l’Universel [...], l’Éternel [...], mais la lutte contre une indignation et une révolte qui se font jour. Elle sert à détourner les exploités de la contemplation périlleuse pour les exploiteurs, de leur dégradation, de leur abaissement"(Paul Nizan, op. cit. p.109). Ce faisant, ces "chiens de garde", qui font partie de la classe des privilégiés, des exploiteurs, font d’une pierre deux coups : d’une part ils maintiennent l’ordre social en trompant l’opinion au lieu de l’éduquer, d’autre part, ils promeuvent leurs propres intérêts (eh ! dame ! pour être dévot, pardon, dévoué, on n’en est pas moins homme !) bien compris en vendant leur camelote sous l’emballage flatteur de l’information (ou de la littérature, ou de la science, ou quoi que ce soit d’autre, pourvu que cela ait une vague ressemblance avec, comme le dit Nizan, le Vrai, l’Universel, où l’Éternel).

Enfin, sans méconnaître la spécificité, notamment géopolitique, du mythe de l’islamodakie, je ne voudrais pas terminer sans tenter de l’inscrire dans ce qui me semble être l’un des mythes bourgeois les plus rémunérateurs pour nos "chiens de garde", celui de l’incompatibilité du fait religieux en général avec le fait démocratique, et que l’on pourrait appeler la hiérodakie ("menace exercée par le sacré"). À première vue, qualifier de mythique une telle menace peut paraître surprenant. Marx lui-même n’a-t-il pas fait de la religion "l’opium des peuples", autrement dit la drogue des opprimés, drogue qui, loin de les libérer, renforce au contraire leur aliénation ? Certes, mais restituons le texte et le contexte de cette formule fameuse dont l’emploi à tort et à travers finit par occulter la profondeur : "la misère religieuse est à la fois l’expression de la misère réelle et, d’autre part, la protestation contre cette misère. La religion est le soupir de la créature accablée, le cœur d’un homme sans cœur, comme elle est l’esprit des temps privés d’esprit. Elle est l’opium du peuple. La suppression de la religion comme bonheur illusoire du peuple est une exigence de son bonheur réel. L’exigence de renoncer aux illusions sur sa condition est l’exigence de renoncer à une condition qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est ainsi virtuellement la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole"(Marx, Critique de la Philosophie du Droit de Hegel). Que nous dit Marx exactement ? D’abord que la religion, indissociable de la misère (pour lui "religion" et "misère religieuse" sont synonymes) est un symptôme : expression de la misère et protestation contre cette misère. Autrement dit, là où il y a religion, nous dit Marx, on peut être sûr qu’il y a des hommes qui à la fois souffrent réellement mais aussi tentent illusoirement de lutter contre cette souffrance. Le "soupir" de celui qui souffre, lui, est bien réel, mais le "coeur" (par exemple la charité, la compassion) et l’"esprit" (par exemple l’idée que Dieu est amour, ou vérité, ou justice) sont des illusions : il n’y a, dans les religions, ni coeur, ni esprit. Pourquoi ? Pour deux raisons. D’abord parce que la conscience religieuse est, comme toute forme de conscience, déterminée par l’infrastructure socio-économique des rapports de production (cf. supra). C’est-à-dire que la raison d’être de la conscience religieuse en particulier est de justifier ceux-ci de sorte que si, par hypothèse, ils sont générateurs de souffrance, la protestation sous forme de sentiments moraux à l’égard d’autrui ou de confiance aveugle en un être suprême ne peut avoir pour fonction que de perpétuer ces rapports sociaux générateurs de souffrance et, en aucun cas, de les abolir. Dès lors, la phrase clé de ce passage me semble moins être l’analogie rabâchée ad nauseam de la religion qui serait au corps social ce que la morphine est au corps biologique, que l’évidence selon Marx que "la suppression de la religion comme bonheur illusoire du peuple est une exigence de son bonheur réel". Bref, l’analogie vraiment éclairante, ici, c’est que, de même qu’il est vain de lutter contre les symptômes d’une maladie sans lutter contre ses causes profondes, de même il est absurde de lutter contre les religions autrement qu’en luttant contre une condition humaine qui a besoin des religions, ce qui ne veut rien dire d’autre pour Marx que révolutionner les rapports de production et abolir la misère. Alors, pour en revenir à notre sujet initial, à supposer que la religion, toute forme de religion, représente un danger pour le bonheur de l’humanité, encore faudrait-il, dans l’optique marxiste, y voir un danger symptomatique : ce n’est pas la fièvre qui tue le malade, c’est l’infection bactérienne dont la fièvre est le signe clinique. Donc prétendre, comme le font certains "chiens de garde" (ceux qui, en général se proclament "de gauche", d’ailleurs !) que la religion, toute religion, est une menace pour la démocratie, cela est un mythe, un autre mythe, un nouveau contre-feu qui capte l’attention des masses et les éloigne de la considération des vrais problèmes. Et encore, je ne développe pas ici, faute de place, le thème bien connu des rapports incestueux entre politique et religion en général (rappelons-nous Platon : "vous êtes tous frères dans la Cité, leur dirons-nous, [...] mais le dieu qui vous a formés a fait entrer de l’or dans la composition de ceux d’entre nous qui sont capables de commander, aussi sont-ils les plus précieux, de l’argent dans la compo­sition des gardiens, du fer et de l’airain dans celle des laboureurs et des autres artisans" - République, III, 415a), et, spécialement, entre la démocratie bourgeoise et la religion chrétienne. Marx montre que, loin d’être incompatibles, loin de représenter un péril l’une pour l’autre, elles se prêtent une mutuelle assistance, l’une s’occupant du salut du "citoyen" ici-bas, l’autre de celui de l’"homme" dans l’au-delà, l’une et l’autre s’accordant à merveille sur le terrain idéal des "droits de l’homme et du citoyen" : "de même que les chrétiens sont égaux au Ciel et inégaux sur terre, les membres du peuple sont égaux dans le Ciel de leur monde politique et inégaux dans l’existence terrestre de la société bourgeoise"(Marx, Critique de la Philosophie du Droit de Hegel).

Oui mais justement, objectera-t-on avec raison, la religion, toute religion, n’est-elle pas de facto sinon de jure, une grande pourvoyeuse de mythes et, à ce titre, ne constitue-t-elle pas, sinon une menace directe pour le bien-être de l’humanité, du moins une entrave sérieuse à la recherche de la vérité et donc, indirectement, à la prise de conscience par les exploités de la réalité de leur exploitation ? L’une des plus hautes ambitions des philosophes des Lumières n’a-t-elle pas été d’inciter les hommes à oser savoir, à oser se servir de leur entendement, comme disait Kant, en séparant le bon grain de la connaissance scientifique rigoureuse d’avec l’ivraie du mythe et de la superstition dont ils localisaient, pour une part essentielle, l’origine dans le discours religieux ? Wittgenstein et Durkheim m’ont convaincu qu’ils ont tous (y compris Marx) tort sur un point précis : les croyances religieuses n’ont pas vocation à entrer en concurrence avec les connaissances scientifiques et ne sont donc pas, à proprement parler, des mythes. En effet, "quand on parle de religion, on emploie des expressions telles que "je crois que telle ou telle chose va arriver", mais cet emploi est différent de celui que nous en faisons dans les sciences. Toutefois, la tentation est grande de penser que nous employons ces expressions de cette dernière façon. Parce que nous parlons de preuves, parce que nous parlons de preuves par expérience. Nous pourrions même parler d’événements historiques. [...] Le christianisme ne repose pas sur une base historique au sens où ce serait la croyance normale aux faits historiques qui pourrait lui servir de fondement [...]. Dirais-je que [les croyants] sont déraisonnables ? Non je ne les appellerais pas ainsi. Je ne dirais pas pour autant qu’ils sont raisonnables, c’est évident. Car pour tout le monde "déraisonnable" implique blâme [...]. Vous diriez qu’ils raisonnent faux dans le cas où ils raisonneraient d’une manière sem­blable à la nôtre et feraient ce qui pour nous correspondrait à une faute [...] : tel coup est une faute dans un jeu particulier et non dans un autre"(Wittgenstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i). Passage extrêmement important qu’il convient de paraphraser soigneusement. Dire "je crois que Dieu existe" ou "je crois que Mahomet, ou Jésus, ou Moïse, etc. a fait telle ou telle chose", cela n’a pas du tout le même usage que dire "je crois que le boson de Higgs existe" ou bien "je crois que Napoléon a fait telle ou telle chose", de même que, en dépit d’une identité lexicale, la dame au jeu d’échecs n’a pas le même usage que la dame au jeu de tarots. Car les "je crois que" (credo in unum deum chez les Chrétiens ; ’ashâdou inna lâ illaha ill’allâh chez les Musulmans ; shema Israël, Hachem Elokenou, Hachem Ekhad chez les Juifs, ...) n’ont pas le statut d’hypothèses scientifiques ou historiques. Ces affirmations n’ont donc pas, sous peine de nullité, à être corroborées par des preuves. Ce sont des professions de foi. Alors, est-il déraisonnable d’avoir la foi, ou, comme le fait aussi remarquer Alain, de croire sans preuve, voire contre les preuves lorsqu’il y en a ? Pas du tout, répond Wittgenstein. Cela dit, ce n’est pas, pour autant, raisonnable, évidemment. En fait, le problème ne se pose pas en ces termes : "raisonnable" ou "déraisonnable" sont des jugements appréciatifs ou dépréciatifs qui ont cours dans certains jeux de langage mais pas dans d’autres. Une croyance scientifique (une hypothèse) peut, par exemple, être qualifiée de déraisonnable si elle n’est pas réfutable par l’expérience, donc si son auteur ne se préoccupe pas des conditions de sa vérité. Mais qui veut étendre l’argument à la croyance religieuse (la foi) se trompe de jeu de langage4 : une croyance religieuse n’est ni raisonnable, ni déraisonnable, précisément parce qu’elle n’a aucun rapport avec la vérité. "Le discours religieux est une partie intégrante de l’action religieuse et non une théorie"(Wittgenstein, Leçons sur la Croyance Religieuse, i) : le discours religieux a pour fonction de manifester quelque chose qui fait problème, et non pas de dire5 quelque chose qui serait susceptible d’être vrai ou faux. Ainsi, le credo caractéristique de chacun des trois monothéismes, est-il la manifestation de ce qui, dans une communauté humaine donnée, à un moment donné, doit être considéré comme sacré : en l’occurrence, l’unicité d’un être transcendant duquel procède notre existence. Bref, "la seule raison qui conduise les hommes à vénérer une divinité, c’est le simple fait d’être unis dans une communauté de vie, […] le fait d’être nés ensemble"(Wittgenstein, Remarques sur ‘‘le Rameau d’Or’’ de Frazer, 12). La raison d’être du discours religieux, ce n’est pas la connaissance théorique, non plus que l’émotion esthétique ou l’arrêt juridique, c’est l’affirmation et la réaffirmation inlassable de ce qui, dans la communauté, doit être vénéré comme l’origine et le fondement de celle-ci sous peine de voir se distendre le lien social. Toute religion est une manière figurée, cérémonielle, emphatique de célébrer le lien social. ""Misère de l’homme sans Dieu !’’, disait Pascal. Misère de l’homme sans mission ni consécration sociale. En effet, […] je dirais : Dieu, ce n’est jamais que la société. Ce que l’on attend de Dieu, on ne l’obtient jamais que de la société qui seule a le pouvoir de consacrer. […] Le jugement des autres est le jugement dernier, et l’exclusion sociale la forme concrète de l’enfer et de la damnation"(Bourdieu, Leçon sur la Leçon). Dès lors, s’étonnera-t-on de la corrélation entre, d’une part l’accroissement de la misère, de l’exclusion, de la désolation6, d’autre part le succès grandissant de la religiosité, lorsque la religion se voit assigner les missions exorbitantes de nourrir, habiller, soigner, loger et consoler ? S’étonnera-t-on des progrès foudroyants de l’ignorance fanatique lorsque la religion, qui, encore une fois, n’a nul commerce avec la vérité, est enjointe d’instruire ? S’étonnera-t-on des flambées de sectarisme théocratique lorsque la religion finit par se voir sous-traiter toutes les tâches de l’État bourgeois défaillant, y compris les plus régaliennes comme la police, la justice ou l’armée ? Et s’étonnera-t-on que la religion majoritaire dans les communautés les plus méprisées, les plus exploitées, les plus humiliées par une bourgeoisie de plus en plus veule et cynique soit une religion peu encline à célébrer les valeurs de cette bourgeoisie ? De sorte que, si toute religion procède d’un besoin social de cérémonie ("l’homme est un animal cérémoniel qui accomplit, entre autres, des actions que l’on pourrait nommer rituelles" - Wittgenstein, Remarques sur “le Rameau d’Or” de Frazer, 7), d’un besoin social d’entretenir la flamme du sacré7 ("une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, par opposition à des choses profanes, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale appelée Église tous ceux qui y adhèrent" - Durkheim, les Formes Élémentaires de la Vie Religieuse, i), aucune religion n’a évidemment, par nature, vocation à tromper ses fidèles. Et s’il est arrivé, hélas trop souvent dans l’histoire, que tel fût le cas, que la religion fût effectivement "l’opium du peuple", c’est parce que les classes dominantes ne se sont pas privées de manipuler à leur profit ce besoin de religiosité si profondément enraciné dans le coeur de l’homme que c’est l’idée que l’on pourrait un jour se passer de religion qui apparaît comme un mythe. Cela dit, si l’on se mettait à énumérer les institutions qui ont été détournées de leur mission première pour servir les intérêts d’une classe aux abois ...

Aux abois ... Tiens, nous voilà revenus au thème des "chiens de garde" !

1 - Je ne vois pas l’utilité de nuancer en "nouveaux chiens de gardes" au sens où Serge Halimi, dans son ouvrage éponyme paru en 1997, ainsi que Gilles Balbastre et Yannick Kergot dans leur (excellent) film toujours éponyme sorti en 2012, accordent au pouvoir journalistique la fonction de cerbère de l’Hadès bourgeois, fonction dévolue à la philosophie idéaliste par Paul Nizan en 1932. La raison en est que ce que l’on entend en général aujourd’hui (et en tout cas dans les media) par "philosophie" n’est rien d’autre que de la philosophie journalistique ou du journalisme philosophique. Il s’ensuit que "si le niveau du journalisme philosophique ne dépasse guère celui du journalisme à sensation, il est normal que les « événements » philosophiques soient de plus en plus d’un type comparable à celui du fait divers ou du scandale"(Jacques Bouveresse, pourquoi pas des Philosophes, Agone, 2004, §ii).

2 - J’ai bien écrit fast-flood et non fast-food, suggérant une submersion, un déferlement, une invasion.

3 - "Muslim Rage". Tel est le titre de l’édition du 14 septembre 2012 de Newsweek !

4 - Se comporte en tyran, dirait Pascal : "La tyrannie consiste au désir de domina­tion, universel et hors de son ordre. [C’]est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre"(Pensées, B332).

5 - Dans le Tractatus Logico-Philosophicus, Wittgenstein établit une distinction entre les phrases qui "disent" ce qui est le cas quand leurs conditions de vérité se vérifient et celles qui "montrent" ou "manifestent" un problème de vie.

6 - Degré suprême de la solitude, comme le fait remarquer Hannah Arendt : être désolé, c’est être seul au milieu d’une foule hostile ou indifférente !

7 - Raison pour laquelle il est crétin, criminel et hypocrite de réclamer, comme le font parfois les "chiens de garde" les plus agressifs et les plus dégénérés un "droit au blasphème" (étymologiquement : "injure contre le sacré) ! C’est crétin parce qu’autoriser le blasphème contre une religion n’a pas plus de sens qu’"autoriser" le carré de l’hypoténuse d’un triangle rectangle à n’être pas égal à la somme des carrés des deux autres côtés ! Et c’est criminel parce que c’est un véritable viol des consciences : traîner dans la boue (fût-ce par le gras ricanement) les objets, les représentations, les symboles, les valeurs les plus hautes d’une communauté est une déclaration de guerre contre cette communauté ! Enfin c’est hypocrite parce que ce fameux "droit au blasphème" est généralement invoqué par la canaille dans le cadre d’une liberté de la presse réputée être ... une valeur sacrée lorsqu’elle est, précisément, un des mythes les plus scandaleux de notre époque ! Comme le fait remarquer Jacques Bouveresse dans Schmock ou le Triomphe du Journalisme (Seuil, 2001, p.33), "la seule de forme de liberté que la grande bataille pour la liberté de la presse a permis de conquérir est [...] contrairement à ce que l’on prétend, bien différente de la liberté de l’esprit, avec laquelle elle n’a plus guère de rapport, et se réduit en fait essentiellement à celle du marché, avec toutes les possibilités d’exploitation cynique de la crédulité de l’acheteur, de manipulation, de fraude, d’escroquerie et de tromperie sur la marchandise qui en résultent".

Philippe Jovi.

http://phiphilo.blogspot.fr/



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Commentaires de l'article
Actualité de la phylakocyônie (les chiens de garde aboient ...)
10 mars 2013 - 12h14

Il était temps : Aux dernières nouvelles, Richard Millet n’a pas mieux réussi à nous rendre Anders Breivik sympathique que Caroline Fourest n’est parvenue à nous faire détester Tariq Ramadan.






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