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Redécouvrons le Che inconnu
de : Antonio Moscato
dimanche 2 octobre 2005 - 16h09 - Signaler aux modérateurs
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de Antonio Moscato traduit de l’italien par Karl&Rosa

La polémique sur les inédits de Guevara, qui se poursuit dans plusieurs journaux, n’a pas aidé jusqu’ici à comprendre le problème essentiel, qui n’est pas celui de qui doit toucher les droits sur ses écrits mais celui des critères utilisés jusqu’ici pour retarder la publication des plus intéressants d’entre eux. Des écrits qui dévoilent une critique sévère de l’URSS en tant que "non socialiste" et une profonde réflexion sur la reproduction du modèle soviétique à Cuba, qui ne furent pas rendus publics à l’époque "par discipline".

Nombre d’inédits sont des transcriptions de brefs discours et d’interventions au ministère de l’Industrie, précieuses pour suivre son évolution. La plupart sont imprimés dans le tome VI de l’ouvrage El Che en la Revolucion cubana, dirigé par Orlando Borrego alors que le Che était en vie mais se trouvait au Congo (en réalité il le vit - se souvient Borrego - pendant son passage "clandestin" à Cuba en 1966). Un ouvrage en sept grands tomes, tirés à peu de centaines d’exemplaires hors commerce (selon certains 200, peut-être un peu plus) réservés aux dirigeants et interdits aux autres citoyens cubains.

Il ne s’agit donc pas de manuscrits enfouis dans des archives poussiéreuses où il aurait été difficile de les chercher, mais de tomes imprimés dans une édition restée quarante ans durant inaccessible aux citoyens communs et aux cadres intermédiaires du parti (une autre confirmation de la reproduction de quelques mécanismes typiques de l’URSS déjà dans le Cuba de 1966-1967 et pas encore éliminés). Un ouvrage si protégé des yeux indiscrets qu’un exemplaire donné par Aurelio Alonso à la Bibliothèque centrale dont il était le directeur, et placé naturellement dans les fonds non accessibles à tout le monde, avait disparu à peine une année après, quand il s’y était rendu pour le consulter.

Même Hildita, sa fille aînée, et le père du Che n’ont jamais pu l’avoir. Mais il y a autre chose. Le Che avait préparé aussi pour la publication deux textes dactylographiés : le bilan de son expérience au Congo et les critiques au Manuel d’Economie politique de l’Académie des Sciences de l’URSS. Le premier a attendu des décennies, pendant lesquelles on a fait de graves fautes politiques en soutenant des régimes africains colportés comme "socialistes", aussi parce qu’on a ignoré les réflexions de Guevara sur les dirigeants des mouvements de libération qu’il avait connus. Il n’est sorti qu’en 1994, incomplet, dans nombre de pays dont l’Italie - mais pas à Cuba - grâce à l’esprit entreprenant de Paco Ignacio Taibo II, et à Cuba plusieurs années après. Etant donné qu’ il a été finalement possible de le lire, il est possible aussi de comprendre les raisons d’une censure si prolongée.

Les Critiques au Manuel d’Economie politique de l’Académie des Sciences de l’URSS attendent encore d’être publiées. Pourquoi ? Nous essayerons de le découvrir en en lisant quelques passages importants.

Les écrits inédits (hormis quelques journaux de guerre et des notes de lecture) remontent tous à la période 1962-1966 : des années de grande maturation à cause le la "crise des missiles" (bien connue) et de la "crise des ORI" (moins connue). Quelques traces sont repérables aussi dans des écrits édités, dont certains assez faciles à trouver mais également ignorés par les "bigots" qui cultivent le mythe d’un Castro plus infaillible que le pape et refusent d’analyser historiquement les différentes phases de la politique de Cuba, en justifiant à tout moment chaque acte de son groupe dirigeant. Ces "bigots", dont j’ai vérifié l’attitude factieuse il y a à peine un an quand ils interrompirent avec tapage une discussion sur Cuba à la Bibliothèque Feltrinelli de Rome, refusent d’admettre que la pensée de Guevara ait connu elle aussi une évolution en arrivant même à parler, au Séminaire afro-asiatique d’Alger (février 1965) de complicité des "pays socialistes" avec l’impérialisme.

Mais c’est surtout à Cuba qu’il n’est pas facile de lire les écrits de ces années-là. Quand j’ai séjourné, de nombreuses années durant, plusieurs mois à Cuba pour des activités de solidarité, j’ai découvert que dans les bibliothèques périphériques on ne pouvait pas consulter de recueils du Granma, hormis ceux des trois dernières années. Il était impossible de consulter des magazines et des quotidiens de la deuxième moitié des années Soixante, les plus vivaces et intéressantes, sauf à la Bibliothèque centrale José Marti à La Havane.

Le problème ne se limite donc pas aux inédits, que nous allons présenter dans les jours à venir par une série d’articles - mais qui, en grande partie, bien qu’ayant un énorme intérêt pour ceux qui veulent étudier les différentes phases de la pensée de Guevara, ne sont certainement pas faciles à déchiffrer pour le lecteur profane s’ils sont publiés en bloc (il faudrait des notes explicatives pour les nombreuses références allusives, des introductions, etc.) - mais concerne aussi et surtout les critères d’étude systématique de tous ses écrits, non subordonnés à des choix arbitraires de qui que ce soit (des éditions Mondadori de Berlusconi ou d’une commission de censeurs cubains...).

J’ai toujours polémiqué avec ceux qui reprochaient abstraitement à Castro son lien avec l’URSS : ce lien créait plusieurs problèmes, mais il était inévitable. A qui d’autre pouvait s’adresser Cuba après que les Etats-Unis avaient coupé brusquement les achats de sucre et les livraisons de pétrole et de tant de marchandises qu’un pays semi colonial doit importer de l’étranger ? Le problème est que de 1971 (après l’échec de la "Grande zafra" des dix millions de tonnes de sucre, qui voulait pourtant réduire la dépendance de l’URSS) à 1986 le prix payé a été une assimilation idéologique, pas totale mais très lourde.

Non seulement Guevara reste dans cette période de quinze ans comme pure icône du "guérillero héroïque", mais des revues comme Pensamiento critico sont fermées et même la publication d’une première anthologie des écrits de Gramsci est bloquée. Les cadres "idéologiques" soviétiques veillaient sur l’orthodoxie. Certes, Fidel Castro a eu le grand mérite, par la rectificacion de 1986, de se détacher de l’URSS de Gorbatchev qui précipitait vers le capitalisme. Il l’a fait avec des méthodes discutables (interdiction de circuler pour les revues soviétiques en langue espagnole, qui pendant la perestroïka étaient devenues très recherchées par les Cubains) mais grâce à ce détachement Cuba n’a pas été entraînée par l’ "effondrement" comme d’autres pays. Dans ces années-là il y a eu la "redécouverte" de Guevara, puis tout a été bloqué.

Critiquer cela signifie-t-il converger avec l’impérialisme, comme l’insinuent les "justificationnismes" acritiques et dogmatiques et même la propagande facile de Cuba, qui a attaqué même Galeano ou Saramago, parce qu’ils avaient osé mettre en doute la justification de la répression ? Non. L’impérialisme a fait disparaître l’exemplaire du livre de Debray, Revolucion en la revolucion, que Guevara avait annoté pendant la lutte en Bolivie, pour éviter que d’autres révolutionnaires puissent bénéficier des observations critiques de ce livre qui a fait tant de dommages par son interprétation abstraite et intellectuelle de la révolution cubaine.

Personne d’autre ne doit bloquer l’accès aux écrits du Che. Nous en avons besoin non pas pour le sanctifier (d’autres le font, en le soustrayant à l’histoire) mais pour le lire comme Guevara conseillait de faire avec Lénine, avec lequel il était pourtant en désaccord sur la NEP (un désaccord dû à mon avis à une connaissance insuffisante du débat de ces années-là) : le lire tout entier, jusqu’à la dernière ligne, depuis 1917, pour comprendre l’expérience fondamentale de l’histoire du mouvement ouvrier. Le lire, sans nécessairement accepter toutes ses conclusions, disait le Che. Nous devons pouvoir faire la même chose avec son œuvre.

A suivre

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