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AGROTOXIQUES : le drame et la lutte des travailleurs de la canne à sucre

de : RISAL
vendredi 19 mai 2006 - 10h07 - Signaler aux modérateurs
Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine

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Nicaragua Agrotoxiques : le drame et la lutte des travailleurs de la canne à sucre par Giorgio Trucchi 19 mai 2006

Le temps, comme conception et rythme de vie, possède une forme très particulière au Nicaragua. Il est fréquent d’entendre parler de « l’heure nica » qui institutionnalise le « tout en retard ». J’arrive à Chichigalpa, dans l’ouest du pays, pour rencontrer les ex-travailleurs de la canne à sucre qui souffrent des effets des agrotoxiques utilisés par tonnes dans les plantations de canne à sucre de la région. Durant les cinq dernières années, 1 383 morts par insuffisance rénale chronique (IRC) [1] ont été comptabilisés et nombreux sont les ex-travailleurs qui sont dans un état de santé grave et au chômage. Personne ne leur offre d’emploi et ils doivent se débrouiller pour pouvoir survivre.

En arrivant, je rencontre un groupe important, impatient, avec l’envie de parler, de serrer des mains, de regarder droit dans les yeux, de donner des petites tapes sur l’épaule. Cela fait déjà une demi-heure qu’ils m’attendent et, même si je suis arrivé à l’heure, je me rends compte que cette fois-ci, « l’heure nica » n’a pas fonctionné, parce que l’envie et le besoin urgent de parler, de raconter leurs histoires douloureuses et de me faire participer à leur lutte, comptent plus que les rituels et l’idiosyncrasie d’un peuple. Plus tard, Pedro Rivas Varela, l’une des victimes, me dira : « Pour nous, c’est important que le monde sache et connaisse ce qui se passe ici, et l’on a besoin que notre lutte soit soutenue au niveau international ».

Chichigalpa est un tout petit village, mais bien connu dans tout le Nicaragua parce que son nom est associé à la production de sucre et de rhum. Ici, en 1898, le chef d’entreprise Alfredo Francisco Pellas fonda la raffinerie San Antonio, l’une des plus grandes raffineries de canne à sucre d’Amérique centrale, et les entreprises Nicaragua Sugar State et Compañía Licorera de Nicaragua S.A., donnant ainsi naissance à la tradition de l’une des familles les plus puissantes de la région.

Des dizaines de milliers de travailleurs ont donné les meilleures années de leurs vies en « se tuant » dans les immenses plantations de canne à sucre qui forment la raffinerie San Antonio et ses alentours (environ 55.000 pâtés de maisons), nombre d’entre eux en sont sortis gravement atteints d’IRC et ont été renvoyés, laissés-pour-compte, d’autres sont morts sans avoir pu obtenir une pension que leurs veuves réclament désormais.

Nous nous réunissons dans la maison de Carmen Ríos, veuve et présidente de l’Asociación Nicaragüense de Afectados por IRC "Domingo Téllez” (Association nicaraguayenne de malades d’IRC), l’une des organisations d’ouvriers de la canne à sucre qui se sont formées ces dernières années.

Les gens arrivent, se penchent, regardent à l’intérieur de la maison et, lentement, entrent et cherchent un endroit où s’asseoir, prêts à parler, à raconter leurs vies. Des histoires qui vont au-delà du drame, parce qu’elles sont aussi une expression de lutte et de résistance.

Rufino Benito Somarriba a 53 ans et a travaillé à la raffinerie San Antonio de 1975 à 1984. Il est assis en face de moi, presque allongé dans sa chaise, il me regarde et parle à voix basse.

« J’ai travaillé comme saisonnier à répandre de l’herbicide pendant plusieurs années et on ne m’a jamais embauché comme travailleur fixe. Je portais la pompe d’arrosage sur mon dos. Le poison coulait et me mouillait tout le corps.

« Je travaillais de 9 heures du matin jusqu’à 15 ou 16 heures sans pause. Je devais parcourir de grandes distances dans la raffinerie, il fallait traverser des rivières et des mares, et je ne savais pas qu’elles étaient polluées.

« On suait beaucoup et l’eau à boire se terminait rapidement, il me fallait donc boire de l’eau de la rivière ou de l’eau que l’on utilisait pour l’arrosage.

« Je n’avais jamais pensé que cette eau pouvait être polluée ou que le liquide qui me mouillait le corps allait me laisser dans l’état où je me trouve aujourd’hui. Peut-être que c’est dû au retard culturel dans lequel nous vivions, mais eux, ils en ont profité et ils ne nous ont rien dit. Jamais ils ne nous ont donné d’équipement pour nous protéger, seulement un petit masque qui ne servait à rien.

« Je devais aussi entrer dans les lacs artificiels, où convergeaient les eaux noires, hautement polluées, qui sortent au bout du processus industriel du sucre, et ouvrir les vannes pour irriguer les champs. Un travail dur et sale, parce que l’eau empestait et me trempait tout entier en me laissant une grande sensation de démangeaison sur tout le corps. Nous l’appelons la « merdeuse ». Une fois, en sortant de cette eau, je me suis rendu compte que mon pénis saignait.

« En 2002, j’ai su que j’étais malade. Ma tension s’est envolée et tout mon corps me faisait souffrir, mais surtout la nuque. J’avais déjà arrêté de travailler à la raffinerie et ils m’avaient transféré à la fabrique de liqueur.

« Ils m’ont fait des examens et je suis sorti « foutu », avec 5,2 de créatinine. Actuellement, je suis à 16 mais il y a eu des moments où je suis monté à 24. »

La créatinine est une valeur qui détermine la fonctionnalité des reins et la valeur normale est inférieure à 1. Les personnes affectées racontent qu’à la suite de la découverte des nombreux cas d’IRC, la raffinerie San Antonio décida de déplacer plus de 5 000 personnes qui travaillaient et vivaient sur les terrains de l’entreprise et ses alentours, obligeant les travailleurs à faire des analyses dans sa propre clinique. Si une personne sortait avec une créatinine de 1,2 et plus, elle était immédiatement renvoyée ou bien on lui refusait le travail saisonnier, tout en lui conseillant d’avoir recours à l’Institut de sécurité sociale (INSS) pour commencer les démarches pour la pension.

Parfois, ceux qui ne se « laissaient pas faire » étaient embauchés sous contrat, sans aucun type de droits à des prestations. Comme ils ne pouvaient pas se retourner contre l’entreprise, on pouvait les exploiter encore un peu...

Pedro Joaquín Rivas Varela s’engage dans la discussion et parle de sa situation. « J’ai 42 ans et j’ai commencé à travailler à la raffinerie avec 0,4 de créatinine. J’en ai aujourd’hui 2,3.

« Je me souviens que le travail était très dur. Je commençais à 6 heures du matin et je terminais après avoir coupé au minimum 2 hectares de canne à sucre. Nous travaillions pieds nus et nous n’avions même pas de temps pour manger. On marchait avec notre besace sur le dos, et on mangeait sans arrêter de travailler, sinon tu n’avais pas le temps de terminer le travail. « Nous ne pouvions pas nous organiser en syndicat ou protester, parce que nous étions des saisonniers et ils te renvoyaient immédiatement.

« À 10 heures du matin, la citerne d’eau arrivait et c’est là que nous allions prendre de quoi boire. L’eau de la raffinerie elle-même. Toutes ces maladies sont connectées avec l’eau de la raffinerie, polluée par la grande quantité de pesticides utilisée.

« Les avionnettes passaient entre 6 et 7 heures du matin, parce qu’il y avait peu de vent et que la rosée de la nuit humidifiait la terre et facilitait la pénétration du pesticide.

« Tout cela se produisait pendant que nous étions en train de travailler et ils répandaient le poison sans se soucier de notre présence. Les maisons des personnes qui vivaient à côté des plantations étaient aussi affectées.

« Aujourd’hui, ils continuent à répandre un poison que nous appelons « mûrisseur » (« madurador ») et qui permet à la canne à sucre d’accélérer son processus de maturation. Ils le répandent plusieurs fois avant la récolte et cela fait de gros dégâts.

« Parfois, les travailleurs s’évanouissaient et on les emmenait à l’hôpital pour leur donner du sérum, mais ils revenaient ensuite aux champs pour reprendre le travail. En 1998, quand l’entreprise a su qu’environ 3 000 personnes étaient affectées, elle a retiré les familles qui vivaient dans ou près de la raffinerie et a commencé à pratiquer des examens cliniques sur tous ceux qui se présentaient pour participer à la récolte de la canne à sucre.

« En 2000, cette même entreprise a admis que l’eau était polluée. Ce qui nous inquiète le plus, c’est que le ministère de la Santé était parfaitement au courant de la situation. Au Nicaragua, il existe la loi 274 qui réglemente l’usage d’herbicides, de pesticides et d’agrotoxiques synthétiques, mais elle n’a pas été appliquée. Rien n’a été fait. « 


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