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Libéralisme, communisme, émancipation
de : Sagot-Duvauroux Jean-Louis
mercredi 5 décembre 2007 - 10h36 - Signaler aux modérateurs
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de Sagot-Duvauroux Jean-Louis, Philosophe.

Le libéralisme est convaincant. Ses idées, surtout l’idée que son règne est fatal, occupent une majorité de consciences. Elles ne les occupent pas sans raison.

L’influence du libéralisme tient d’abord au contenu positif de sa proposition politique. Il affirme que l’histoire de la liberté a trouvé son cadre. La démocratie représentative, la production capitaliste, la mondialisation des échanges, la consommation de masse, le maintien de la sécurité internationale par les puissances occidentales, l’unification de la culture humaine grâce à l’universalisation de ses valeurs en seraient l’indépassable horizon. Certes, il lui reste à faire pour étendre les libertés qu’il adoube. Il existe encore sur la planète beaucoup de régimes qui contreviennent au principe libéral. La liberté des consciences et des mœurs se heurte à de puissants vents contraires qui provoquent des turbulences au cœur même des cercles dirigeants.

Une part importante de la production et de la distribution des richesses est dirigée par des mécanismes mutualistes ou étatiques dont on nous dit qu’entravant la liberté du marché, ils nuisent à la prospérité globale. La sécurité de l’ordre mondial ainsi défini n’est qu’imparfaitement assurée. Le tableau peut être perfectionné, mais son cadre est tracé. Est-ce le paradis ? Nul ne le prétend. Pour s’imposer, la liberté libérale use abondamment du contrôle administratif, de la violence policière et parfois de la guerre. La liberté du marché creuse les inégalités ; elle entretient un rapport prédateur aux ressources naturelles. Le règne occidental déracine les modes de vie qui ne lui ressemblent pas.

Décrétant caduc tout mouvement vers davantage de liberté, le libéralisme élève partout, contre ces mouvements, des barrières et des contraintes qui dénaturent jusqu’aux droits sur lesquels il prétend fonder sa vocation à l’immortalité : droits de l’homme, droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, souveraineté populaire, etc. Beaucoup, beaucoup souffrent. Mais durant le XXe siècle, le paradis nous a été promis sous la figure du communisme au nom d’une liberté supérieure. Et le résultat n’a pas été probant, c’est le moins qu’on puisse dire. Le libéralisme puise dans cette défaite le plus fort de ses arguments. Il en déduit qu’aucun autre monde n’est possible, sauf en pire. L’émancipation humaine peut-elle franchir le bornage libéral sans se retourner en son contraire ? Telle est la question politique centrale de ce début de siècle.

Beaucoup d’humains, sans doute une large majorité, ne trouvent pas leur compte dans la clôture libéraliste de l’histoire. Quelques-uns refusent d’en admettre la fatalité. Mais ceux-ci ne pourront pas être à leur tour convaincants s’ils persistent à se définir par l’accumulation négative des anti : anti-libéral, anti-capitaliste, voire anti-occidental.

Je pense que l’émancipation humaine, vieux rêve autour duquel se sont construites des inventions politiques que nous aimons, est la bonne boussole pour avancer. Elle prend à bras le corps la question de la liberté, hier malmenée par des communistes, aujourd’hui confisquée par le libéralisme, cœur du débat. Elle propose d’en rouvrir l’histoire, de rouvrir l’histoire proprement politique de l’autonomie. Or, à ce point de l’aventure humaine, la liberté en marche débouche immédiatement là où bute le libéralisme, sur l’égalisation des conditions politiques, économiques, symboliques.

Pourquoi émancipation et non pas communisme ? Peu contestent qu’un inventaire sans concession doit être appliqué au communisme tel qu’il s’est concrètement développé dans ses perspectives, dans ses théorisations, ses organisations, ses histoires, ses engagements politiques, ses programmes, et aussi dans les institutions que les rapports de force lui ont permis d’établir. Peut-on faire l’inventaire du communisme au nom du communisme, s’inventer un communisme abstrait, pur et sans tâche qui n’a jamais existé nulle part et l’instituer en tribunal du communisme concret ? Ça me semble hasardeux, parce que ce pur idéal communiste a naguère été efficacement convoqué pour justifier les horreurs commises par des communistes. Par quel tour de passe-passe fournirait-il aujourd’hui une optique fiable à ceux qui veulent porter la critique sur ces horreurs ?

Quels qu’aient été ses vices ultérieurs, le communisme concret s’est originellement institué au nom de l’émancipation, tension politique millénaire en faveur de l’autonomie des individus et des collectivités. Il a dessiné des perspectives libertaires de haut vol : dépérissement de l’État et de l’entreprise capitaliste au profit de la libre association, abolition du salariat au profit de la libre activité, égal accès de tous aux richesses (à chacun selon ses besoins), disparition de la valeur d’échange et de la forme marchandise. Il a inscrit ces perspectives émancipatrices dans des histoires singulières, celles vécues par les classes ouvrières majoritairement masculines de pays industriels souvent impériaux. Mais dans le concret, le communisme a servi l’émancipation en même temps qu’il l’a combattue, sa perspective émancipatrice justifiant le totalitarisme de certaines de ses pratiques. Le communiste Ambroise Croizat institue la sécurité sociale (« à chacun selon ses besoins de santé ») par un « mouvement qui dépasse l’ordre des choses existant » (une des auto-définitions du communisme) et dans le même mouvement il est membre discipliné d’un parti qui vénère le tyran Staline.

C’est pourquoi je pense que le récurage critique auquel nous sommes aujourd’hui contraints doit placer son optique ailleurs, en deçà ou au delà du communisme, d’un point d’observation où l’on puisse comprendre la façon dont des objectifs libertaires qualifiés de communistes se sont si intimement imbriqués à des pratiques liberticides considérées elles-aussi comme identifiantes du communisme. Il me semble que l’émancipation est une bonne optique pour ça. Du sémaphore de l’émancipation humaine, on voit sans difficulté que le communiste Staline est un tyran et que les inventeurs communistes (et staliniens) de la sécurité sociale émancipent par cette belle invention politique (et communiste) l’accès de tous aux soins. On se place aussi d’un point de vue qui permet de s’affranchir des insolubles difficultés théoriques et pratiques qu’on rencontre dès qu’on veut rétrospectivement distinguer entre certaines formulations de Marx jugées adéquates et une histoire concrète qui les aurait trahies quoiqu’elle s’y soit constamment référée.

L’émancipation condamne-t-elle le communisme ? En dissout-elle la réalité et le vocable ? Non ! Elle permet d’en faire l’inventaire sous le rapport d’un choix politique, celui de la liberté, de l’autonomie. Elle le relativise. D’une certaine manière, elle lui rend une postérité désirable.

Par bien des aspects, le communisme est un des pôles du mouvement d’émancipation (en son axe, émancipation du salariat contre le pouvoir et l’exploitation capitalistes) au même titre que d’autres pôles d’émancipation - l’émancipation féminine, l’émancipation des peuples colonisés, etc. - qui ont eux aussi constitué des formes d’organisation particulières, des théorisations spécifiques, des institutions singulières, qui eux aussi doivent être soumis à évaluation sous le rapport de la liberté concrète qu’ils apportent.

L’émancipation invite ceux qui s’inscrivent dans la lignée politique du communisme (j’en suis) à mettre au pot la singularité de leur histoire après qu’ils auront passé au crible ce qui s’y est fait contre la liberté. Elle admet sans peine qu’ils nomment communisme la figure qu’ils donnent au mouvement de désaliénation. Mais on ne voit pas pour quel avantage les communistes imposeraient leurs théorisations, leurs pratiques, leurs vocables à ceux qui marchent sur le chemin de la liberté concrète par d’autres voies. Le communisme doit admettre sa singularité, c’est-à-dire sa capacité à entrer dans une universalité qu’il n’a pas vocation à coiffer.

L’apport communiste est important et utile pour l’émancipation, parce que la singularité du communisme concret est riche. L’histoire des communistes les prédispose à travailler tout particulièrement les liens qui existent entre les avancées vers l’autonomie et le développement de l’égalité. Refuser aujourd’hui la clôture libéraliste de l’émancipation humaine, c’est refuser que la liberté s’arrête aux portes de l’égalité, comme le voudraient les maîtres du système. Les libertés nouvelles pour lesquelles agissent ceux qui n’acceptent pas cette clôture touchent tout de suite à l’égalité des conditions. Elles fondent cette égalité non dans le social, mais au cœur du politique. Rompre la captation oligarchique des pouvoirs publics qui caractérise aujourd’hui les démocraties représentatives à l’occidentale, c’est aller vers l’égalité des conditions politiques.

Se libérer de la soumission au marché et au capitalisme, c’est aller vers de l’égalité dans l’accès aux biens. Refuser les déséquilibres symboliques entre les hommes et les femmes, les nationaux et les étrangers, les habitants du Sud de la planète et ceux du Nord, c’est donner un contenu concret à l’égalité des identités humaines, à leur libre rencontre. D’autres vertus de l’histoire communiste sont de nature à enrichir tout le mouvement d’émancipation : le goût et l’expérience du « commun » contenus dans le mot même de communisme et dans les belles traditions ouvrières ; la capacité à se saisir des pouvoirs concrets pour instituer des libertés nouvelles ; l’ancrage ouvrier, populaire des partis, organisations ou représentants communistes.

Même ce qui dans le communisme concret est fortement marqué par l’histoire occidentale et sa lourde naïveté impériale n’est pas voué à produire de l’aveuglement. Le rationalisme, la laïcité, le lien au monde industriel peuvent apporter beaucoup au réseau des différents pôles d’émancipation, pour autant que ces traits ne se posent pas en figure unique sur quoi tout mouvement émancipateur devrait se modeler.

La question organisationnelle qui est posée aux appareils politiques des communistes, par exemple le PCF ou la LCR, n’est pas de savoir quelle est la formule la plus efficace pour faire triompher la vérité communiste. Elle est d’imaginer un mode d’organisation qui inscrive efficacement la lignée communiste dans un mouvement d’émancipation pluriel et multiforme.



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Commentaires de l'article
Libéralisme, communisme, émancipation
5 décembre 2007 - 15h26

bonjour,

Le "Dépérissement de l’état",singulierement abscent de ce texte, n’est pas une utopie ! ni un slogan "Libertaire" ! C’est l’aboutissement d’une communauté humaine transformée dans sa nature, sa pensée , ses besoins par sa propre liberation . Mais cela c’est le fruit de siecles et de siecles de lutte de classes, et c’est ça le COMMUNISME qui ne se reduit pas a sa traduction telle qu’exprimée par les partis qui s’en reclament !
Liberer la société aussi de l’Etat ne peut etre escamoté,meme si nous n’en savons pas les chemins !



La place du PCF : toute sa place rien que ça place.
5 décembre 2007 - 15h54

« La question organisationnelle qui est posée aux appareils politiques des communistes, par exemple le PCF ou la LCR, n’est pas de savoir quelle est la formule la plus efficace pour faire triompher la vérité communiste. Elle est d’imaginer un mode d’organisation qui inscrive efficacement la lignée communiste dans un mouvement d’émancipation pluriel et multiforme. »


Si je comprends bien, le "mode d’organisation" communiste en soi serait moins important que le fait qu’il s’inscrive dans un ensemble "d’émancipation pluriel et multiforme" ?
c.barbeitos



La place du PCF : toute sa place rien que ça place.
6 décembre 2007 - 10h02 - Posté par

bonjour,
merci de poser la question qui fache :
comment et pourquoi se constituent “les partis” communistes :

etant hors parti je suis frappé par le processus frileux en cours :
Je note positivement la volonté formelle de debat du PCF pour son assemblée de fin de semaine a partir de la base assemblées de sections, qui d’apres les chiffres auraient reunies 35000 participants,un tiers a un quart des membres !!!
Cela me parait bien peu,je ne peux m’interroger sur le mode d’organisation, publicité restreinte,non convocation et assemblées fermées a la population et donc aux mouvements.

Ce type de preparation me parait depassé,l’ouverture et la transparence doivent devenir totale meme si le vote des decisions ne peut etre que le fait des membres du parti.
Pour la LCR ou le PT c’est l’hermetisme total on construit bien a l’abri des mouvements,un abri nommé parti !!


Un mouvement communiste dans un ensemble pluriel et multiforme ?
6 décembre 2007 - 16h26 - Posté par

« étant hors parti je suis frappé par le processus frileux en cours : Je note positivement la volonté formelle de débat du PCF pour son assemblée de fin de semaine a partir de la base assemblées de sections, qui d’après les chiffres auraient réunies 35000 participants, un tiers a un quart des membres !!! Cela me parait bien peu, je ne peux m’interroger sur le mode d’organisation, publicité restreinte, non convocation et assemblées fermées a la population et donc aux mouvements »

Dans l’huma de ce matin dans la rubrique dossiers, « Communisme : quel avenir ? », Lucien Sève aborde sans détours cette question et d’autres. Je pense que tu y trouveras matériau susceptible de nourrir ta réflexion. Pour ce qui me concerne bien que étant membre du parti depuis près de quarante ans et donc extrêmement sensible aux questions en débat je n’ai pas participé aux l’assemblées de section qui servent de préparation à la grande messe de cette fin de semaine. Pourquoi ? Parce que je savais par avance qu’elles n’accoucheraient de pas grand-chose, si non accroître une attente auquel elles ne pourraient répondre avec un parti fonctionnant sur les bases actuelles. C’est une situation d’autant plus douloureuse qu’elle fait de beaucoup de membres et ex-membres du parti des communistes SDF.
Remplacer le mode de fonctionnement vertical qui est le sien actuellement par un mode horizontal, et la forme parti par la forme mouvement me paraît une bonne solution, mais je maintiens, que « le "mode d’organisation" communiste est en soi moins important que le fait qu’il s’inscrive dans un ensemble "d’émancipation pluriel et multiforme". c.barbeitos

PS. Voir dans l’huma :

http://www.humanite.fr/Le-communism...





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