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DE LA DECOLONISATION AU DESIMPERIALISME

par Robert SAE

Publie le jeudi 29 novembre 2012 par Robert SAE - Open-Publishing

Intervention au IV° Séminaire Afrique Caraïbe, Amérique Latine
Saint-Vincent Les Grenadines (23 Novembre 2012)

Le système impérialiste, soumis à l’irrationalité des spéculateurs, voit sa machine s’emballer.
En même temps, il est miné par des contradictions insurmontables. L’hégémonie des puissances occidentales est secouée par des retours de boomerang :
 des pans de leur économie, (parfois structurels comme des ports) connaissent une
« colonisation feutrée » par des capitaux venant des pays « du sud ».
 des produits finis en provenance des « pays émergents » réalisent des percées significatives sur leurs propres territoires
 les immigrés occupent une place incontournable dans l’économie, la recherche et la production intellectuelle. L’immigration a changé de nature. C’est ce qu’expriment les « Journées Sans Nous ».

Si les groupes qui dominent l’économie mondiale continuent à réaliser des profits indécents, c’est au prix d’une agressivité redoublée des politiques néolibérales imposées à l’échelle mondiale mais le système s’achemine inexorablement vers l’implosion, précisément du fait de ces politiques.
Les frontières entre classes, entre niveau de « développement » des pays, entre niveau de vie des populations au sein des pays impérialistes et dans les pays dominés deviennent poreuses. Les rapports sociaux et les comportements politiques sont redessinés, d’une part, à cause de la désagrégation du tissu social et, d’autre part, parce que l’intervention de l’Etat, outil National de domination, est brouillée par son désengagement et par la prise en main du pouvoir réel par des instances supranationales,

Absolument conscients des enjeux, et dans l’espoir d’assurer la survie du système, les gouvernements impérialistes ripostent en réorganisant leur domination. Cela se traduit par la reconquête coloniale, la diplomatie de la canonnière et l’organisation d’un contrôle totalitaire des populations.

RECONQUETE COLONIALE

La reconquête sous sa forme coloniale est lancée bafouant sans vergogne la souveraineté des pays indépendants tant sur le plan politique que sur le plan économique.
On sait, que parallèlement aux « Plans d’Ajustement Structurels », le FMI et la Banque Mondiale avaient impulsé des mécanismes pour contraindre les Etats débiteurs du Tiers monde à démanteler leurs entreprises publiques et à les livrer au secteur privé de leurs créanciers du Nord, ce qui leur avait permis de s’emparer d’une part conséquente des moyens de production. Cette politique s’est poursuivie par une offensive consistant à se réapproprier du sol dans le plus pur esprit des débuts de la colonisation.
Le centre de recherche américain « Oakland Institute » a publié un rapport révélant comment la Banque mondiale, dans le cadre des programmes « Acces to land » (Accès à la terre) et « Land Market for investisment » (Marché foncier pour l’investissement) et par le biais de sa filiale SFI (Société financière Internationale), impulse l’accaparement des terres par des groupes privés étrangers. Une trentaine de pays, dont une vingtaine en Afrique, sont concernés.
Le réseau d’information « Ouestafnews », commentant ce rapport de la Banque mondiale, explique que « la SFI… pousse les Etats à modifier leur législation en matière d’investissement dans le but de faciliter l’implantation de groupes privés issus des pays du nord. ». Des exemples concrets sont cités : « Au Mali, plus de 160.000 hectares ont été cédés à un groupe privé pour développer la culture du Jatropha, plante utilisée dans la production de biocarburants. En Sierra Leone, une multinationale helvétique va produire 100.000 mètres cubes de bioéthanol à partir de la canne à sucre locale ».

Les sols sont accaparés ! Mais pire, la main mise sur les filières agricoles est systématisée !
Dans un article publié le 17 septembre 2012, particulièrement révélateur de cette stratégie, Via Campesina et ALAI montrent « comment la FAO et la BERD promeuvent la destruction de l’agriculture paysanne et familiale ».
Les auteurs, se référent à un article cosigné par le Directeur Général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), et le Président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) qui appelle les gouvernements et les organisations sociales à adopter le secteur privé comme « moteur principal » de la nécessaire croissance de la production alimentaire globale. (Article publié dans le Journal de Wall Street le 6 septembre 2012).
Citons VIA CAMPESINA : « Bien que les propos des deux dirigeants de ces deux influentes agences internationales font spécifiquement référence à l’Europe de l’Est ainsi qu’à l’Afrique du Nord, ils appellent également clairement à une augmentation au niveau mondial des investissements dans le secteur privé et dans l’accaparement des terres. Stipulant que le secteur privé est efficace et dynamique, ils appellent les compagnies privées à « doubler leurs investissements dans les terres elles-mêmes, les équipements et les semences ». Du même coup, les auteurs de l’article écartent les paysans ainsi que les quelques politiques qui les protègent, sous prétexte qu’ils constituent des fardeaux empêchant tout développement agricole, c’est pourquoi ils devraient être éliminés. Pour ce faire, ils pressent les gouvernements de faciliter le développement des grandes industries agroalimentaires. (...) »

On sait, également que, pour imposer leur contrôle sans partage sur la production agricole mondiale, les pays impérialistes utilisent l’arme des BREVETS. Il faut ici rappeler que les fondements idéologiques et les législations en matière de brevets ont été unilatéralement imposés par les bourgeoisies occidentales. Les stratèges de leur guerre alimentaire organisent la destruction des espèces vernaculaires (dans certaines régions en se cachant derrière le prétexte de lutte contre la drogue), rendant parfois celles-ci carrément illégales, pendant qu’ils tentent, par tous les moyens, d’imposer au reste du monde l’utilisation de semences produites par leurs laboratoires. On connaît le résultat : « Une semence, une récolte ! Repassez à la caisse ! ».
Vandana SHIVA(1) nous rappelle qu’en Inde, je cite, « 200. 000 paysans indiens se sont suicidés en dix ans à cause de l’endettement incontournable pour acheter des semences transgéniques et pouvoir simplement planter. ». Nous éclairant aussi sur la bio-piraterie organisée par les multinationales, elle nous rappelle que « Ces dernières ont déposé des brevets pour des centaines de variétés ou espèces traditionnelles résilientes de l’INDE ». On aura compris que les semences sont un outil de contrôle monopolistique du marché, une redoutable arme alimentaire qui permet d’imposer la recolonisation à l’échelle mondiale. En écho à la directive de Colbert2 : « Pas un fer, pas un clou qui ne viennent de la métropole », Monsanto répond : « Pas une semence qui ne vienne de nos laboratoires ! »

Ce que nous avons décrit en matière agricole vaut dans bien d’autres domaines, en particulier dans celui de la santé. La lutte menée par les Laboratoires Pharmaceutiques occidentaux contre la production de médicaments génériques en Inde ou en Afrique du SUD, qui, soit dit en passant, relève du crime contre l’humanité, participe de la même entreprise de domination néocoloniale.
Les prétextes invoqués par les impérialistes pour masquer leur interventionnisme sont toujours nobles !
C’est pour créer des emplois qu’on vole les terres ! C’est pour la protection sanitaire des populations qu’on impose des réglementations draconiennes et qu’on interdit les économies populaires !


1 Vandana SHIVA : Militante écologiste indienne
2 COLBERT : Ministre du roi LOUIS XIV (7ème siècle)

Et pendant ce temps, auréolées de leurs normes les multinationales tuent à coup de Médiator, de poulets à la dioxine ou de vaches-folles ; leurs usines poubelles massacrent la population à Bhopal et leurs déjections toxiques assassinent à Abidjan.
C’est, aussi, pour installer la démocratie qu’on bombarde la Serbie, qu’on sème le chaos en Irak, en Lybie ou en Syrie ! C’est pour défendre les peuples qu’on finance et qu’on arme des intégristes !
Il faut dire que la recolonisation offre aux impérialistes l’énorme avantage de leur permettre de contourner toutes les législations imposées chez eux par les luttes prolétariennes, d’annihiler toutes les conquêtes sociales, tout en continuant à se poser en porte-drapeau des droits de l’homme.
Alors, parés du vernis de l’humanitaire, brandissant l’étendard de la démocratie, ils ne s’embarrassent plus de fard pour réimposer aux pays dominés, indépendance formelle ou pas, leur fonction originelle : n’être qu’au service des métropoles du Nord, dans la pire des traditions coloniales.

REINSTAURATION DE L’ADMINISTRATION DIRECTE

 Le Conseil de Sécurité de l’ONU n’a plus de scrupule à se comporter comme simple porte-parole des impérialistes et le monde se retrouve, de plus en plus, sous tutelle d’institutions pensées et organisées par ces puissances occidentales dont la spécificité est de pratiquer le « deux-poids deux mesures ».
 La Cour Pénale Internationale (CPI) sélectionne manifestement les causes et les accusés qu’elle entend juger. On n’oublie pas que les USA ne s’y sont pas soumis et qu’ils ont voté des lois mettant leurs citoyens-criminels à l’abri de cette institution !
 L’OMC qui, personne ne peut le nier, est l’institution à travers laquelle les multinationales exercent leur pouvoir sur le commerce mondial a, de fait, la haute main sur les politiques économiques et fiscales des nations.
 La campagne mondiale de propagande menée pour sacraliser les Agences de notations, vise à faire accepter leur pouvoir formel sur tous les gouvernements, toutes les collectivités et toutes les entreprises de par le monde.
Dans le même temps, les Etats impérialistes imposent de façon absolument arbitraire des diktats à l’ensemble de la planète. C’est le phénomène des lois extraterritoriales. Les USA avaient déjà créé un précédent en soumettant le reste du monde à leurs législations visant à renforcer le blocus contre Cuba. Depuis, la pratique s’est largement généralisée.
Désormais les impérialistes occidentaux sont ceux qui, au nom de la démocratie, disent quelles élections méritent d’être avalisées, qui sont les bons ou les mauvais terroristes. Ils saisissent les fonds et les biens d’Etats souverains, d’organisations y compris caritatives (parce que proches des ennemis désignés). Sans peur du ridicule, ces pays quotidiennement frappés par des scandales au plus haut niveau, s’autoproclament chevaliers de la lutte contre la corruption dans le tiers-monde. Et l’on peut voir de simples juges Français ordonner la saisie des biens et lancer des mandats d’amener contre des dirigeants d’Etats Africains. C’est tout le droit international « civilisé » qui est superbement piétiné !

DIPLOMATIE DE LA CANONIERE

C’est dans ce cadre surréaliste qu’on a vu s’exercer, avec la bénédiction de l’ONU, le « devoir d’ingérence » dit humanitaire, les guerres préventives, le soutien logistique, financier et d’intelligence à des insurrections dirigées par des groupes obscurantistes, s’il en est. Dans l’aventure, la collusion avec des régimes oppressifs et totalitaires, pourvoyeurs d’armes à des terroristes ne se cache même plus. Après tout, ces régimes investissent aussi bien dans les quartiers
chics que dans les banlieues occidentales !
Les agressions perpétrées en Afghanistan, en Irak et en Lybie enseignent que les impérialistes ont choisi une stratégie consistant à semer le chaos dans tout pays susceptible de constituer un obstacle à leur hégémonie. Le soutien massif à la déstabilisation de la Syrie et les préparatifs d’une agression contre l’Iran confirment cette évidence. Le cas de l’Iran illustre particulièrement bien l’arrogance des impérialistes. Ce sont, en effet, ceux-là même qui possèdent un énorme arsenal d’ogives nucléaires, d’armes chimiques et bactériologiques au potentiel destructif apocalyptique qui prétendent interdire l’accès au nucléaire à qui ils l’entendent.
Et leur principal molosse dans l’affaire c’est un Etat, non signataire du traité de non prolifération, qui possède selon les estimations minimalistes 200 bombes nucléaires, connu pour son non respect du droit international et pour ses massacres de populations civiles palestiniennes, l’Etat d’Israël ! Et cela, il faudrait l’accepter au prétexte que l’Iran appelle à la disparition du régime sioniste. Evidemment, cela ne saurait être toléré par ceux qui ont allègrement rayé la Palestine et la Yougoslavie de la carte du monde.
Quand la politique de la canonnière n’est pas immédiatement possible, le club des impérialistes occidentaux s’adonnent à la bonne vieille pratique de la subversion et des coups d’état : Honduras, Paraguay, Bolivie, Venezuela !

CONTRÔLE TOTALITAIRE

Ce n’est pas d’aujourd’hui que ceux qui sont aux commandes du système impérialiste organisent leur emprise totalitaire sur la planète via les empires médiatiques spécialistes de la désinformation, les réseaux d’espionnages et les réseaux satellitaires. Mais l’incroyable révolution technologique dans le domaine de la communication a mis entre leurs mains un potentiel diabolique de contrôle des individus et des esprits. Du réseau ECHELON aux réseaux sociaux en passant par toute la téléphonie, les filets du totalitarisme sont planétairement déployés.
Les trop- opportuns attentats du 11 septembre leur ont servi de prétexte pour faire accepter par les populations (ou leur imposer) des restrictions massives des libertés individuelles et collectives. Dans tous les pays impérialistes, on accoutume les « citoyens » à se plier à des injonctions pour « raison de sécurité », de « responsabilité face à la crise » ou de « solidarité face à l’endettement des caisses de sécurité sociale ou de retraite » (exemples : contrôle aéroports, obligation de remplacement d’enseignants absents, ou journées de solidarité).
Aujourd’hui, au nom de la démocratie, sous les applaudissements des médias occidentaux, l’OTAN bombarde les immeubles des radios et des télévisions qui sont « fidèles au régimes honnis »,
Aujourd’hui, dans le pays basque, par exemple, le gouvernement espagnol ferme des journaux et interdit à des candidats de se présenter aux élections au prétexte qu’ils ne dénoncent pas l’ETA.
Aujourd’hui, la soi-disant « Communauté Internationale », en fait le club des gouvernements occidentaux aux ordres des spéculateurs et des multinationales, nous ramène à l’ère de l’administration directe et réinstaure mondialement l’indigénat.
Au final, l’impérialisme, de stade suprême du capitalisme qu’il était, se manifeste à travers le nouvel avatar du supra colonialisme.
En tant qu’anticolonialistes, nous devons prendre en compte cette nouvelle configuration. Notre devoir ne peut plus se cantonner à contribuer au processus de décolonisation formelle. Il nous impose de penser une décolonisation qui arrache l’humanité à l’engrenage suicidaire dans lequel les impérialistes l’entraînent aujourd’hui. L’urgence de cette démarche se trouve renforcée par la nécessité de nous organiser pour faire face aux catastrophes à répétitions induites par le changement climatique.

UNE NOUVELLE CONFIGURATION QUI IMPLIQUE DE NOTRE PART
UNE STRATEGIE REAMENAGEE

Fanon, le visionnaire, nous interpelait déjà dans « Les Damnés de la terre »(3) : « L’intellectuel colonisé, au début de sa cohabitation avec le peuple, privilégie le détail et en arrive à oublier la défaite du colonialisme, l’objet même de la lutte. Emporté dans le mouvement multiforme de la lutte, il a tendance à se fixer sur des taches locales, poursuivies avec ardeur mais presque toujours trop solennisées. Il ne voit pas tout le temps le tout. Il introduit la notion de disciplines, de spécialités, de domaines, dans cette terrible machine à mélanger et à concasser qu’est une révolution populaire. Engagé sur des points précis du front, il lui arrive de perdre de vue l’unité du mouvement et, en cas d’échec local, de se laisser aller au doute, voire au désespoir… »
Elargissant cette réflexion au contexte globalisé actuel, nous déclarons qu’il ne saurait y avoir décolonisation sans défaite du colonialisme, et qu’il ne saurait y avoir victoire des colonisés sans leur engagement dans une « lutte multiforme » pour l’avènement d’un système alternatif qui garantisse l’épanouissement des peuples et des être humains ainsi que le respect de notre biosphère. Il est par conséquent illusoire d’espérer une décolonisation qui ne serait pas le fruit de l’inversion du rapport des forces, une décolonisation qui ne serait concomitante – permettez-moi le mot - d’une « désimpérialisation ».


3 Frantz FANON, (1961) : « Les damnés de la terre » - Editions LA DECOUVERTE -1987, p.35

Il faut en finir définitivement avec ces illusions qui voudraient faire des impérialistes (et en particulier ceux de l’UE) des partenaires fiables dans le processus de décolonisation et pour l’instauration d’un nouvel ordre économique équitable. Qu’ont donc tiré les pays ACP de leurs conventions avec l’Union Européenne ? Dans quel état les ajustements structurels imposés par la BM et le FMI ont-ils laissés les pays « aidés » ? Est-il besoin de prouver que les USA et l’Union Européenne, tout en exigeant des pays du tiers-monde l’ouverture sans condition de leurs frontières se murent, au moyen de normes et autres pressions, dans un protectionnisme intraitable ? Est-il contestable que les puissances occidentales bloquent toute évolution notable à l’occasion des rencontres internationales ? Nous peuples colonisés, ne pouvons ignorer le boycott par les USA des conférences sur le racisme organisées par les Nations Unies à Genève en 1978 et en 1983, les tentatives de sabotages par les impérialistes occidentaux de la dernière conférence de DURBAN. Le refus que soit envisagée une quelconque réparation pour les dommages provoqués par le colonialisme et l’esclavage et le refus obsessionnel que soient révélées les implications racistes du régime sioniste sont autant d’indications suffisamment parlantes quant au réel état d’esprit des puissances impérialistes. Justement ! Quelle meilleure illustration de ce refus de permettre une véritable décolonisation des pays dominés que celle du sort réservé à la Palestine ? Voilà un peuple qui, sous l’égide de l’ONU, a été spolié de sa patrie et qui se retrouve face à une soi-disant « communauté internationale », qui soutient sans faille l’Etat colonialiste et terroriste qui le domine. Malgré toutes les concessions possibles de ses dirigeants, le statut d’Etat membre est refusé à la Palestine par les garde-chiourmes du système.
Concernant les problèmes plus généraux de l’humanité, c’est notre compatriote, Garcin MALSA(4), élu écologiste, qui dénonçait récemment « L’impuissance calculée des chefs d’Etats et de gouvernement à faire des avancées notables au sommet du Développement Durable qui s’est tenu à Rio, (au) mois de Juin 2012. »

DE LA DYNAMIQUE DE DECOLONISATION

Quelles conclusions tirons-nous de tout ce développement quant à notre démarche pour une décolonisation effective ?

DEMARCHE SUR LE PLAN DIPLOMATIQUE ET JURIDIQUE
D’abord, et en dépit de la nature des relations internationales décrite ci-dessus, affirmons qu’il ne saurait être question de délaisser le combat au sein des Institutions et dans le cadre du droit international formel. Au contraire, il est essentiel, au moyen de la réflexion et de la coordination, par exemple dans les rencontres telles que celle à laquelle nous participons, d’élaborer des stratégies d’intervention plus offensives à ce niveau. Il est essentiel également, par le travail d’explication et d’éducation, de contribuer à ce que nos peuples conscientisés se mobilisent, appuient leur gouvernement (ou fassent pression sur eux) pour exiger le respect du droit à l’auto détermination et le respect de leur souveraineté.
Mais au-delà du droit existant, nos luttes doivent contribuer à conquérir de nouvelles positions notamment en remettant en cause les situations et les législations iniques qui sont toujours imposées au monde par les puissances impérialistes. (Refonte de l’ONU, suppression du droit de véto, etc.) A ce sujet, quelques avancées auxquelles les médias ont fait très peu d’écho méritent d’être signalées.
 Le jugement en date du 2 Novembre 2007 de la Cour suprême de Belize. Ce jugement établit que l’acquisition, par les Britanniques puis par les gouvernements indépendants successifs, du territoire qui constitue aujourd’hui Belize n’avait pas rendu caduques les droits préexistants des Mayas sur leur propre territoire.
 Les avancées dans la lutte impulsée par Vandana Shiva1 en Inde contre le bio-piratage impérialiste,
 Les succès enregistrés en Inde et en Afrique du sud contre les multinationales de l’industrie pharmaceutique à propos de la production des médicaments génériques ;
 Les batailles menées par les gouvernements africains contre le pillage des zones côtières par les bateaux usines, ou enfin les résultats obtenus par les planteurs de coton africains.
Il est vrai que toutes ces avancées sont fragiles mais elles ouvrent la voie du possible.
Nous parlions plus haut de « désimpérialisation ». Nous entendons par là qu’en impulsant des dynamiques visant à conquérir des pouvoirs d’action alternative, les facteurs permettant d’ébranler l’hégémonie des pays dominants s’en trouveront


(4) Garcin MALSA : Conseiller Général et Maire de Sainte-Anne – MARTINIQUE
renforcés et par conséquent, nous contribuerons à la dissolution du système impérialiste. Mais cela ne sera possible que si nous allons encore plus loin dans la refonte de nos méthodes de pensée, en brisant les carcans de l’aliénation culturelle.

DEMARCHE SUR LE PLAN IDEOLOGIQUE ET CULTUREL
Dans bien des cas, l’élite des pays dominés a été formatée dans les universités des « métropoles » coloniales. Souvent, elle conçoit la décolonisation à travers le clonage du modèle occidental et dans le fait de se retrouver au poste de commande des institutions reproduites. Elle n’imagine pas trouver dans les constructions sociales de nos pays, les réponses adéquates à une organisation efficace pour l’émancipation. Ce sont la République et la Démocratie mythiques qui leur tiennent lieu de credo. Et, bien sûr, cette « élite » fait écho à la dénonciation du communautarisme venant des idéologues occidentaux. Les constructions institutionnelles et culturelles traditionnelles, caricaturalement résumées aux dérives intégristes, sont pourtant souvent porteuses de réponses originales indispensables au progrès de l’humanité, constituant des alternatives aux institutions proposées par les classes dominantes dans les pays impérialistes, institutions qui sont intrinsèquement viciées parce que conçues pour assurer le pouvoir réel aux lobbies, à ceux qui détiennent les capitaux et contrôlent les médias.
Aussi, la décolonisation doit se manifester dans la construction d’institutions alternatives rendant effective la démocratie directe et la souveraineté populaire. Les expériences menées par les mouvements alternatifs ont suffisamment montré la voie en permettant le renversement des dictatures ou la reconquête des moyens de vie (au plan économique et social) dans les pays du tiers-monde. Ilnous semble important :
 de théoriser ces expériences, (modélisation ; réflexion particulière sur la conception des partis politiques et de la délégation des pouvoirs aux dirigeants) mais aussi, de vulgariser les nombreux apports qui ont déjà été faits en la matière,
 d’approfondir la connaissance et la compréhension du droit et des institutions traditionnels (Lébous, Loya jirga, fonctionnement famille élargie, droit de propriété, héritage, etc.),
 de vulgariser les alternatives mises en oeuvre par les régimes révolutionnaires (système électoral et d’élaboration des lois à Cuba, référendums révocatoires au Venezuela et en Bolivie).
Nous avons parlé des élites, mais nous nous devons d’admettre que de larges fractions de nos populations sont conditionnées par l’idéologie dominante propagée par les impérialistes. Le phénomène est devenu catastrophique avec l’irruption des NTIC et la guerre médiatique menée sans merci par l’impérialisme décadent. Est-il nécessaire de rappeler les incidences économiques, sociales et psychologiques de l’unification des comportements en matière d’alimentation et en matière « culturelle » ? (Halloween, Harry Potter et autres Saint-valentin ! )
Les données du problème sont claires : Parviendrons-nous à mobiliser nos peuples dans une dynamique de décolonisation autour d’un projet alternatif, dans ce contexte où le moindre coin de la planète est irrigué de la désinformation menée sous l’égide des 4 agences de presse majeures occidentales ? (Diabolisation des mouvements populaires, culte de l’individualisme et de la compétition, glorification du libéralisme, etc.) Les résolutions adoptées entre militants convaincus et publiées dans leurs seuls réseaux, peuvent-elles faire contrepoids ? Quelle décolonisation pouvons-nous espérer, si nos peuples ne se dotent pas de pouvoir et de moyens significatifs pour combattre l’offensive des impérialistes sur les plans idéologiques et médiatiques. (Ici, il convient de saluer la dynamique enclenchée par Telesur.)

DEMARCHE POUR L’ALTERNATIVE ECONOMIQUE

La logique que nous avons exposée concernant les institutions vaut en ce qui concerne l’économie.
Chez nous, comme le disait le Professeur Justin DANIEL(5), « trop de décideurs mesurent leur réussite en matière de développement au nombre de mètres carrés d’infrastructures pharaoniques réalisés sous leur « gouvernance » même si celles-ci n’ont aucun impact sur l’amélioration des conditions de vie de la population. »
S’il est un domaine où nos peuples dominés doivent et peuvent mener le combat de la décolonisation, c’est bien celui de l’économie, l’objectif étant de mettre en oeuvre une stratégie de décrochage par rapport à la globalisation néolibérale et de satisfaire les besoins prioritaires de nos peuples. Cela implique :
 la lutte contre la criminalisation de l’économie domestique et des activités populaires de résistance économique (Et il faut le dire avec force : sans celles-ci, les catastrophes humanitaires que nous connaissons seraient mille fois plus effroyables encore)


(5) Justin DANIEL : Professeur de Science Politique à l’Université des Antilles et de la Guyane Et Directeur du Centre de Recherche sur les
Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe (CRPLC) – Faculté de Droit et d’Economie de Martinique.

 la lutte contre l’hypocrisie des normes imposées par les impérialistes et donc le contournement des législations injustes.
Ici encore, les multiples expériences faites par les mouvements populaires de par le monde peuvent constituer un merveilleux tremplin. Selon nous, le décrochage du système sera favorisé par la multiplication des microprojets et la mise en réseau de ceux-ci. En la matière, il s’agit de dynamiser nos propres modèles et de revaloriser nos ressources immatérielles.
En définitive, la décolonisation ne saurait se résumer à un réaménagement des relations entre puissances dominantes et pays colonisés. Pour être effective, elle doit être le fruit d’une stratégie globale visant à redessiner les structures politiques et sociales, à initier une profonde mutation de l’économie et ne peut se concevoir sans la désagrégation du système impérialiste vêtu aujourd’hui de son costume de supra-colonialisme.
Une chose est sûre, de toute façon, ce système arrive en bout de course et son agressivité ne le sauvera pas. Les pôles de résistances que constituent les pays dirigés par des gouvernements anti impérialistes se consolident. En particulier dans notre grande région, les initiatives alternatives prises au plan économique et diplomatique sont une formidable base d’appui.
Aux conditions objectives provoquant son déclin viennent s’ajouter les coups de boutoirs des luttes populaires :
 Sur tous les continents, les luttes de masse contre la globalisation néolibérale et les politiques d’austérité s’installent dans la durée et gagnent en maturité,
 les dictatures sur lesquelles il s’appuyait sont renversées les unes après les autres,
 les indépendantistes réalisent des avancées notables même en occident (Pays Basque, Catalogne, Ecosse, Québec)
En conclusion de cette première partie de notre contribution, nous dirons que l’heure d’une réelle décolonisation s’annonce et qu’elle sera d’autant plus proche que nous confronterons nos expériences et que nous organiserons la convergence de nos luttes.