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ITER : pourquoi l’inquiétude chez les industriels français ?

par Martin Manosque

Publie le jeudi 20 décembre 2012 par Martin Manosque - Open-Publishing
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ITER rapporte à la France ? Pas autant qu’on pourrait l’espérer compte tenu de l’exceptionnelle valeur technologique que représente ce projet expérimental international. ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) a en effet pour objectif de réunir en un seul réacteur de multiples technologies de rupture dont l’association doit permettre de démontrer la possibilité de produire de l’énergie à partir de la fusion nucléaire. Experte mondialement reconnue de la filière atomique, la France a pourtant toutes les bonnes raisons de tirer profit d’un tel projet.

Revendiquer sa part du gâteau : une fierté mal placée ?

La construction du réacteur a pour l’instant mobilisé de nombreuses entreprises françaises du secteur de la construction. Les instances officielles semblent avoir trouvé de quoi se réjouir depuis le lancement du projet ITER.

Mais construire un réacteur expérimental revient aussi - et surtout ! - à concevoir des solutions de pointes, à innover, à investir des terrains jusqu’alors explorés par la recherche fondamentale. En dépit de son expertise vieille de plus de 60 ans, la filière énergétique française n’a cependant toujours pas véritablement contribué à ITER. Jusqu’à présent, c’est à la construction des bâtiments devant abriter les infrastructures et le siège d’ITER Organisation qu’ont été affectées nos entreprises. À Cadarache, la qualité du travail architectural français a d’ailleurs été saluée : « À Cadarache, le siège d’ITER est une version réussie du “bureau au kilomètre” », titrait ainsi Le Courrier de l’architecte en octobre 2012.

Le savoir-faire de nos architectes est indéniable et leur réussite constitue un heureux complément aux congratulations formulées par le CEA, les collectivités territoriales et même Pôle Emploi. Les contrats attribués aux entreprises régionales, les millions d’euros générés : les nouvelles semblent bonnes. Mais nous ne parlons pas ici des JO de Londres ou de la future coupe du Monde de Football. ITER est une occasion unique de produire bien plus que des bâtiments, aussi originaux soit-ils. Contre toute attente, la composante high-tech de ce chantier semble échapper complètement aux industries technologiques françaises.

L’inquiétude des industriels français

À l’étranger, ITER profite déjà à l’industrie. Dernière réalisation en date : le cryostat, cette structure en acier dont le rôle est crucial pour le contrôle de la température du réacteur, a été réalisé par l’Inde. À l’avenir, la Russie se chargera de la connectique et de l’appareillage électrique du complexe. Quand au cœur même du réacteur – le solénoïde —, ce n’est pas une entreprise française qui en aura la paternité, mais une entreprise américaine : « les États-Unis sont responsable à 100 % du solénoïde central, ce qui inclue le design, la R&D, la fabrication de 7 modules utilisant des conducteurs (fournis par le Japon), les structures associées, les outils d’assemblage et la connectique », peut-on le lire sur le site du projet. Les partenaires de la France dans le projet ITER se sont déjà largement partagé la réalisation du cœur technologique de ce réacteur expérimental.

La France avait pourtant les atouts nécessaires pour remporter certains de ces contrats à très haute valeur ajoutée sur le plan scientifique, mais aussi en terme d’emploi fortement qualifié. Les acteurs hexagonaux ne manquent pas. Ils disposent d’un savoir-faire aussi pointu - voire davantage - que leurs homologues américains et asiatiques. La filière françaises de l’énergie s’est d’ailleurs fortement mobilisée afin de figurer en bonne place parmi les candidats aux appels d’offres du projet. La Chambre de Commerce et d’Industrie relevait en 2006 l’existence de pas moins de 10 pôles de compétitivité, nouveaux ou anciens, réunissant des industries de pointe désireuses de participer aux travaux d’ingénierie du projet. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Deux ans après le début chantier, il est difficile d’ignorer le coup de massue qui s’abat sur les entreprises françaises du secteur de l’énergie. Pas une d’entre elles n’est parvenue à remporter un contrat d’envergure. Les seules entreprises hexagonales qui semblent tirer leur épingle du jeu appartiennent au secteur du BTP. Certes, celles-ci ont jusqu’ici réalisé un travail remarquable. Mais il demeure inimaginable que les fers de lance du nucléaire français ne parviennent pas à s’imposer dans la course aux appels d’offres que constitue ce projet international.

Des partenaires offensifs

Il faut dire que les partenaires de la France dans le cadre du projet ITER se jouent bien mieux qu’elle des règles de la « coopétition ». Alors que la France se satisfait de contrats de construction, les entreprises étrangères, elles, ciblent les contrats hautement technologiques. Partenaires, mais pas idiots, les gouvernements coréen, russe, américain, chinois et japonais ont bien conscience des enjeux industriels et stratégiques soulevés par ITER. Ils s’impliquent donc en conséquence. Dès 2005, le Japon a ainsi monnayé le retrait de sa candidature en tant que pays hôte pour obtenir de la France la concession de 20 % des contrats offerts par le projet ITER. Une condition enterrinée dans la lettre d’un accord qui avait d’ailleurs fait tiquer le Sénateur André Vallet : « ne pensez-vous pas que les compensations accordées au Japon soient excessives ? » avait-il alors demandé au ministre délégué à la Recherche lors d’une session en mai 2005.

Depuis cette date, « laissez-faire » semble être le maître mot que se sont passé les différents gouvernements qui se sont succédés. Un peu comme s’ils estimaient avoir fait leur part du travail, personne depuis Jacques Chirac ne s’est intéressé à la dimension industrielle du projet ITER. Pourtant, nous parlons ici d’appels d’offres internationaux, de centaines de millions, voire de milliards d’euros, et... de souveraineté industrielle et technologique sur notre propre territoire.

De leur côté, les partenaires de la France au sein d’ITER Organisation sont pour le moins proactifs, pour ne pas dire offensifs, et leur pilotage du projet semble révéler une certaine détermination. C’est particulièrement visible quand on se penche sur le cas du Japon, qui a su placer ses pions dès les premières prises de décisions internationales au sujet d’ITER. D’autres pays procèdent à l’identification rigoureuse des chantiers à haute valeur ajoutée et se positionnent en conséquence, en soutien de leurs industriels. Hiérarchisation des objectifs et soutien diplomatique permettent aujourd’hui à ces pays de tirer avantageusement parti des appels d’offres suscités par ITER.

Pendant ce temps, la France continue de verser ses subsides sans se soucier de savoir à qui profite l’argent public. À l’heure de la crise, s’endetter pour investir dans un projet concret et créateur de richesse est certes louable, mais en période d’austérité, il n’est plus possible de dépenser des milliards sans se poser sérieusement la question que n’importe quel gestionnaire sachant compter a en tête : celle, bien sûr, du retour sur investissement.

Messages

  • A part rapporter du fric à des industriels français ou étrangers, ça sert à quoi ITER ?

    Pour nombre de scientifiques, l’affirmation comme quoi "ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) a en effet pour objectif de réunir en un seul réacteur de multiples technologies de rupture dont l’association doit permettre de démontrer la possibilité de produire de l’énergie à partir de la fusion nucléaire" ne repose sur aucune démonstration.

    Et nous sommes nombreux dans la région à demander l’arrêt de ce projet non seulement inutile et dispendieux mais également dangereux. Naturellement le PCF local, sous la coupe de cadres de l’EDF et de Cadarache, est le grand supporter d’ITER.