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Libération nationale et émancipation sociale

par Giuliano CAVATERRA

Publie le dimanche 2 décembre 2012 par Giuliano CAVATERRA - Open-Publishing

Dans les années 1970 beaucoup de mouvements de libération nationale mettaient l’émancipation sociale sur le même plan que la libération nationale. L’effondrement de l’URSS, la nécessité de mettre en avant des priorités ou encore l’accès à des responsabilités entraînant une attitude plus gestionnaire, ont fait perdre de la vigueur aux revendications sociales. Tout au moins en ce qui concerne les mouvements politiques mais dans nombre d’endroits les mouvements de libération nationale ont aussi engendré la naissance de syndicats. Pour ceux-ci pas question de dissocier la question sociale de celle de l’émancipation nationale. Certains de ces syndicats ont tissé des liens entre eux et créé une plateforme commune : la Plateforme des Syndicats des Nations Sans Etats.

“Nous lions de manière indissoluble et complémentaire la libération sociale et la libération nationale dans le processus de conquête de leur souveraineté par nos peuples respectifs.” ajoutent ainsi ces syndicats à trois autres principes plus globalement partagés par les syndicats traditionnels (défense de classe, indépendance vis-à-vis des partis et lutte contre la “globalisation capitaliste”). En 2004 une conférence internationale est organisée par Lab à Donostia. Elle sera suivie deux ans plus tard d’une autre à Ajaccio organisée cette fois par le Syndicat des travailleurs corses (STC). C’est à l’issue de cette dernière que sont adoptés les principes précédemment énoncés et que sera créée la plateforme qui réunit une dizaine de syndicats. De la Guadeloupe au Val d’Aoste en passant par la Corse et la Kanaky (Nouvelle-Calédonie) ils sont issus de réalités très différentes mais liés par cette double lutte.

Dans certains pays ces syndicats connaissent un certain succès parfois ils sont même l’organisation indépendantiste la plus dynamique voire la plus importante. En Guyane par exemple avec l’ Union des travailleurs guyanais (UTG) créée en 1967 et qui serait à l’origine du drapeau guyanais. En Guadeloupe surtout où l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG) est le premier syndicat de l’île alors que les organisations politiques indépendantistes sont réduites à la portion congrue. En Corse la création du STC sera un succès, il a résisté à toutes les scissions ayant eu lieu dans le mouvement nationaliste et sera même premier aux élections prud’homales de 2002. En Kanaky les partis indépendantistes étaient regroupés dans le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) mais leur arrivée au pouvoir dans certaines provinces et l’expérience de la gestion créera des tensions avec la base sur les questions sociales. L’USTKE, le syndicat indépendantiste, deviendra alors l’organisation ayant la dynamique militante la plus importante. Enfin, au Pays Basque aussi les syndicats abertzale sont puissants. Au Sud ELA , Lab, Stee-eilas et ESK représentent la majorité syndicale. Extrêmement puissants dans la Communauté autonome basque, ils représentent une force non-négligeable en Navarre. En Pays Basque nord, Lab a, à peine deux ans après sa création obtenu plusieurs milliers de voix aux élections prud’homales, devenant la 4e force en nombre de suffrages

L’indépendance ne règle pas tout

“Nous avons aussi des contacts avec des syndicalistes haïtiens, explique Amaia Fontang de Lab, ils nous disent ‘nous avons un état indépendant mais le peuple n’est pas souverain. Nous sommes dépendants des institutions internationales, des multinationales, des politiciens corrompus’. Cet exemple montre bien qu’avoir un Etat ne règle pas tout. C’est pourquoi nous pensons que la lutte de libération nationale doit se mener parallèlement à la lutte de libération sociale” affirme la syndicaliste basque. Pour elle “le Pays Basque ne sera pas libre si la classe ouvrière n’est pas maîtresse de son destin”. Mais elle reproche aux syndicats organisés au niveau des Etats de ne pas reconnaître les peuples sans Etats voire de nier leur existence.

Celle qui a suivi de près les relations avec les syndicats de la Psnse de l’espace francophone prend souvent en exemple le cas guadeloupéen. “Pour l’UGTG le peuple c’est à la fois le peuple guadeloupéen et le peuple au sens des petites gens” dit-elle. “Le syndicat est une force unificatrice du peuple (dans les deux sens du terme) alors qu’il n’y a une non-satisfaction de celui-ci vis-à-vis du politique” ajoute Amaia Fontang pour qui le travail mené par l’UGTG au sein du LKP (un large mouvement populaire connu pour les grandes grèves de 2009 contre la vie chère, ndlr) est une “référence pour le mouvement ouvrier”.

Autodétermination contre libéralisme

Pour Xabi Larralde membre du parti indépendantiste de gauche Batasuna et docteur en économie défendre le droit à l’autodétermination c’est remettre en cause le libéralisme économique.

Derrière “l’exercice de l’autodétermination” il y aurait selon lui “l’idée de faire face à la crise économique et sociale”.

Pour étayer son raisonnement X. Larralde se base sur les écrits de Karl Polanyi, économiste et philosophe du XXe siècle.

Pour ce dernier avant l’avènement de la société capitaliste l’économie a de tout temps été encastrée dans les champs sociaux et politiques. Mais avec l’avènement de la société de marché ou capitaliste, l’économie a pris le dessus sur le politique et le social. Pour Polanyi cette “dissociation” de l’économie était source de grands désordres du type de la crise que nous connaissons actuellement.

“L’exercice du droit à l’autodétermination c’est la démocratie, affirme Larralde , c’est donc remettre le politique au-dessus de l’économique”. Et de citer des exemples récents “En Islande il y a eu deux référendums pour savoir si le pays devait rembourser sa dette. À deux reprises le peuple islandais a répondu non. Dans quel état serait l’Islande aujourd’hui si elle devait rembourser sa dette ? Elle croulerait sous le chômage et la pauvreté” estime Xabi Larralde.

Il donne aussi l’exemple de la Grèce “L’ancien Premier ministre Papandreou a été viré après qu’il eut menacé l’Union européenne d’organiser un référendum sur les mesures d’austérité imposées par les institutions internationales . Si un référendum avait été organisé le peuple grec aurait voté contre ces mesures” et il est vraisemblable selon l’économiste que la Grèce serait dans une toute autre situation.

le Chiapas symbole universel de la double lutte

Le 1er janvier 1994, le jour de l’entrée en vigueur de l’ALENA, un traité de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, a lieu un soulèvement indigène dans la province du Chiapas, une des plus pauvres du Mexique.

L’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale)– par le choix de cette date comme début de l’insurrection– se place dès le départ comme un mouvement de résistance au libéralisme. Il devient immédiatement un symbole mondial de la lutte contre la “globalisation capitaliste”.

Dans la première déclaration de la forêt lacandone les insurgés déclarèrent : “Nous sommes le produit de cinq cents ans de lutte, d’abord contre l’esclavage, durant la guerre d’Indépendance contre l’Espagne menée par les insurgés, ensuite contre les tentatives d’expansionnisme nord-américain, puis pour promulguer notre Constitution et expulser l’Empire français de notre sol, enfin contre la dictature porfiriste (...). Du peuple insurgé formant ses propres chefs surgirent Villa et Zapata, des pauvres comme nous, à qui on a toujours refusé la moindre formation, destinés que nous étions à servir de chair à canon, afin que les oppresseurs puissent piller impunément les richesses de notre patrie, sans qu’il leur importe le moins du monde que nous mourions de faim et de maladies curables ; sans qu’il leur importe que nous n’ayons rien, absolument rien, ni un toit digne de ce nom, ni terre, ni travail, ni soins, ni ressources alimentaires, ni instruction, n’ayant aucun droit à élire librement et démocratiquement nos propres autorités, sans indépendance aucune vis-à-vis de l’étranger, sans paix ni justice pour nous et nos enfants.”

un débat permanent

Au sein de la gauche indépendantiste basque le débat a toujours eu lieu entre partisans de mener les deux luttes de front et ceux préférant privilégier le combat pour l’autodétermination. “Nous devons tous prendre le même train jusqu’à Maltzaga” disait Telesforo Monzon, le célèbre abertzale, qui par cette métaphore voulait signifier que jusqu’à la station autodétermination les abertzale devaient être unis, ensuite chacun choisirait sa direction. Certains disent “avant de choisir la couleur des volets de la nouvelle maison il faut en creuser les fondations”. Pour d’autres en revanche “Lutte de libération sociale et lutte de libération nationale sont les deux faces de la même monnaie”. “la prise de conscience de ce secteur social constitué par les travailleurs basques ayant une conscience nationale permettait de considérer Euskadi comme un cadre autonome pour la révolution socialiste qui devait forcément aller unie à la lutte de libération nationale” écrivait quant à lui Jose-Miguel Beñaran “Argala”, dirigeant d’ETA, dans son autobiographie politique.

http://www.lejpb.com/paperezkoa/20121130/375238/fr/Liberation-nationale-et-emancipation-sociale

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