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CHOMDU 22
de : P'tit Nico
mardi 11 mars 2008 - 18h38 - Signaler aux modérateurs
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de P’tit Nico

"Nous sommes un empire, et nous créons notre propre réalité"

« "Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse analyse de la réalité observable.” J’ai acquiescé et murmuré quelque chose sur les principes des Lumières et l’empirisme. Il me coupa :

“Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et, lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et, pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent.

Nous sommes les acteurs de l’histoire. [...] Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons" »

qu’y l’a répondu un conseiller de George W. Bush à m’sieur Ron Suskind, qui fut de 1993 à 2000 éditorialiste au Wall Street Journal, y raconte m’sieur Salmon. « Il m’a dit que les gens comme moi faisaient partie de ces types “appartenant à ce que nous appelons la communauté réalité” [the reality-based community] »

Y z’appellent ça le Storytelling les sociopathes de la communication, y dit Polo. Y z’aiment bien donner des nouveaux noms aux choses les maîtres du monde, comme les premiers colons qui ont découvert, ou inventé, ç’est pareil, le "nouveau" monde et qui ont donné des noms de rois ou de reines d’chez eux aux rivières et aux montagnes.

« Tout commence par la nomination, qu’y dit m’sieur Calvet. Le mépris de l’autre (c’est-à-dire la méconnaissance ou l’incompréhension de l’autre non assortie d’un souci et d’un effort de connaissance ou de compréhension) se manifeste dès les premiers contacts précoloniaux dans l’entreprise taxinomique. Il est un phénomène vieux comme le monde qui consiste à nommer les autres d’un terme péjoratif, ce terme faisant souvent référence aux différences linguistiques encore une fois converties en inégalité : les Grecs baptisent barbares ceux qui parlent une autre langue que la leur, les Slaves ont donné aux Allemands un nom, némits, qui signifie à l’origine "muet", au Mali le peuple bobo porte un nom qui signifie "muet" en bambara, etc. De façon plus générale, les envahisseurs, les explorateurs ou les commerçants nomment à leur gré ceux qu’ils ont en face d’eux et qu’ils considèrent, pour des raisons idéologiques variées, comme leurs inférieurs. Au VIème siècle en Grande-Bretagne, alors que les Gallois s’appellent eux-mêmes cymry (en gallois : "compatriotes"), les envahisseurs anglosaxons leur donnent un nom qui leur restera et qui signifie "étrangers" : Welsh.

(...) On trouve des exemples semblables dans toutes les situations précoloniales ou coloniales. Les Indiens d’Amérique du Nord sont ainsi baptisés de façon fantaisiste : les Leni-lenapes ("peuple du début") se virent attribuer le nom d’un héros anglais, Lord de La Ware, et devinrent ainsi pour la postérité les Delaware ; les Dakota, les Nakota et les Lakota, trois groupes d’un même peuple, se voient baptiser de façon générique sioux, par déformation de la prononciation française (nadouessioux) du mot servant à les désigner en chippewa ; les mêmes Français baptisent nez percés un peuple dont les guerriers avaient l’habitude de porter un anneau dans le nez, etc.

Ce mépris des appellations autochtones relève d’un mépris plus vaste pour les peuples ; les territoires et les habitants n’existaient pas avant l’arrivée du colonisateur (puisqu’ils n’avaient pas de nom, ou du moins puisqu’on se comporte comme s’ils n’avaient pas de nom), et l’on nomme lieux et peuples comme bon nous semble. Ainsi l’Afrique de l’Ouest au sud du Sahara sera nommée par les Arabes d’un mot qui signifie "noir" à l’origine, Soudan. Et les premiers navigateurs portugais ont appelé le fleuve Wuri, rio dos camerroes (le fleuve des crevettes), appellation qui par synecdoque désignera bientôt la région, deviendra camerones en espagnol, cameroons en anglais, kamerun en allemand et cameroun en français : aujourd’hui, par la grâce de ce baptême, les Kotoko, les Bamiléké, les Fang, les Fali, les Douala, etc., sont des "Camerounais". Il avait suffi que les marins portugais vissent des crevettes dans le fleuve Wuri. Ce droit de nommer est le versant linguistique du droit de s’approprier. En 1653, une compagnie de douze nobles français reçoit de Mazarin la concession de la Guyane, et cette mainmise sur le territoire (qui n’appartient bien sûr à personne : Mazarin a le droit d’en disposer, de le donner à qui il veut) participe du même phénomène : taxinomie et découpage vont de pair, comme on sait, en linguistique, mais c’est ici de découpage de territoire qu’il s’agit, d’exaction, d’appropriation. On se partage le monde, géographiquement, économiquement, mais la taxinomie en témoigne. Et c’est ne forcer que peu la métaphore que de dire ici que le partage colonial commence par la segmentation taxinomique.

Le découpage des frontières coloniales, opérant sur de vastes étendues, relève de ce même droit arthrologique (arthrologie = science des partages), articulant le territoire selon les lois (et surtout les intérêts) du colonisateur. Yves Person, à propos des frontières de l’Afrique, cite cet étonnant passage de Lord Salisbury : "Nous avons entrepris de tracer des lignes sur les cartes de régions où l’homme blanc n’avait jamais mis les pieds. Nous nous sommes distribué des montagnes, des rivières et des lacs, à peine gênés par cette petite difficulté que nous ne savions jamais exactement où se trouvaient ces montagnes, ces rivières et ces lacs." Et lorsqu’en 1914 on importe des régiments africains et nordafricains vers le massacre franco-allemand, la même liberté taxinomique apparaît : les Arabes deviennent des arbicots (mot qui donnera plus tard le terme raciste bicot) et les Noirs des bamboulas. »

« Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par là » Roland Barthes.

Ouais, mais y avait pas qu’les mots quand mêm’, y dit Djamel, surtout avec m’sieur l’comte d’Tocqueville qu’est un père d’not’ président dans la lumière : « Après l’interdiction du commerce, le second moyen [de réduire la résistance arabe en Algérie] est le ravage du pays. Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes et des troupeaux. » qu’y cite m’sieur Hazan. « Ravager le pays (Tocqueville, 1841), éradiquer la mouvance salafiste en France (Kepel, septembre 2004), nettoyer au Kärcher la Cité des 4000 de La Courneuve (Sarkozy, juin 2005)… » C’est comm’ pour les livres, ell’ ajoute la soeur à Polo. Y z’écrivent des livres pour interpréter le livre d’c’lui qu’a écrit avant, puis des livres sur celui qu’a écrit un livre sur celui d’avant avant, et ainsi d’suite, c’qui fait qu’à la fin plus personne sait la question qu’y l’a posé l’mec qu’a écrit l’premier livre. Ça aussi, ça fait partie d’la guerre qu’l’bourgeois y fait contre l’ouvrier, y dit mon ancien délégué syndical CGT. Comm’ ça, "l’peuple" d’la Démocratie des Lumières qu’éclairent l’monde du commerce et d’l’industrie y lit plus qu’des romans qu’c’est chaque fois une histoire nouvelle mêm’ si c’est presque toujours pareil comm’ les séries d’la télévision d’not’ président qu’aime surtout les séries américaines.

Ou y regarde « l’épopée du sport » :

« Chantons, pour le sport, D’un coeur joyeux chantons l’effort de la jeunesse Qui, se moquant de la gloire, Vole vers la victoire ! Chantons, tous en choeur, Les performances et les vainqueurs, Allons en choeur ! Libres et forts, joyeux efforts, Chantons, vive le sport ! » comm’ y chantait m’sieur Deyhérassary, dit Dassary, dans l’émission « Sports et musique » à l’époque où la nouvelle génération d’hommes nouveaux d’la France ell’ s’faisait endormir avec « Bonne nuit les petits », Pompompidou et Babarre. Qu’ell’ s’est pas réveillée depuis, y dit Djamel qu’est méchant avec les vieux d’68.

Y’en a mêm’ qui regardent pus qu’les histoires qu’ell’ raconte la pub, y s’désole Fred.

Tout ça, y dit mon ancien délégué syndical CGT, ça sert au bourgeois à empêcher l’prolo d’voir sa force.

« Au cours de ses enquêtes dans les secteurs des hautes technologies, de la haute finance et des services urbains, y raconte m’sieur Salmon, le sociologue américain Richard Sennett a lui aussi observé cette "fictionnalisation" croissante des relations de travail. À la réalité d’une concurrence de plus en plus féroce, le néomanagement oppose "la fiction que, dans le travail en équipe moderne, les employés ne sont pas véritablement en concurrence les uns avec les autres. À cette fiction s’en ajoute une autre, encore plus importante, à savoir que les ouvriers et les patrons ne sont pas antagoniques. Le patron gère plutôt un processus de groupe. C’est un "leader", pour employer le mot le plus malin du lexique moderne du management". (...) “Pour dire les choses de manière plus formelle, écrit Richard Sennett, le pouvoir est présent sur les scènes superficielles du travail en équipe, mais l’autorité est absente”. (...)

La puissance souvent incomprise du néocapitalisme (et sa violence symbolique) ne tient plus, comme c’était le cas depuis la révolution industrielle, à la seule synchronisation du capital et du travail : elle consiste à créer des fictions mobilisatrices, à engager tous les "partenaires" (ou "parties prenantes"), salariés et clients, managers et actionnaires, dans des scénarios prémédités. À la place des chaînes de montage, des engrenages narratifs. Plutôt que le contrôle et la discipline, le prétendu partage d’une histoire collective. Le storytelling management peut donc être défini comme l’ensemble des techniques organisant cette nouvelle "prolixité" productive, qui remplace le silence des ateliers et des usines : le néocapitalisme ne vise plus seulement à accumuler des richesses matérielles, mais à saturer, à l’intérieur et à l’extérieur de l’entreprise, les champs de production et d’échange symboliques. »

« C’est sans doute pour pallier sa fragilité organisationnelle, y complète m’sieur Nicolas-Le Strat, que l’entreprise postfordiste attache un si grand prix aux marques d’adhésion de ses salariés, et au-delà encore, à leur marque de loyauté. Cercles de qualité et autres procédures participatives marquent donc tout autant l’aveu d’une faiblesse qu’un constat d’échec, celui d’un principe d’organisation et d’un mode de conceptualisation de l’homme au travail. La surimplication n’est rien d’autre qu’une tentative de résorption de cette fragilité structurelle du capitalisme développé, c’est en fait une technologie politique de la mobilisation, un moyen d’exploiter ce qui n’est pas quantifiable, ni même immédiatement identifiable, c’est-à-dire ce que l’on entend habituellement par l’ensemble des qualités coopératives et communicationnelles de l’homme au travail. En ce sens, la surimplication représente bien la marque du post-fordisme. Le taylorisme aurait épuisé les ressources en productivité de l’homme machinique - le travail individuel, simple et immédiat - le post-taylorisme s’efforcerait donc de découvrir les gisements de productivité que réserve l’homme surimpliqué, celui qui mobilise toute sa créativité communicationnelle et subjective dans son implication au travail. »

« Ceux qui se trouvent pris dans ces dispositifs, y disent m’sieur Boltanski et m’dame Chiapello, tiens un’ femme j’note, ne peuvent ni refuser catégoriquement de participer à ces échanges ni ignorer [...] que ces relations plus “authentiques” sont adossées à des techniques de “mobilisation”. [...] Comment éviter que les émotions ainsi sollicitées chez les individus ne viennent parasiter l’usage stratégique qu’ils font d’eux-mêmes et risquent sans arrêt de les déborder, en quelque sorte à leur insu, comme lorsqu’on passe sans solution de continuité d’une émotion d’abord obligée et que l’on croyait feinte à une émotion réelle qui vous prend et vous submerge au-delà de toute attente. »

Pas étonnant qu’on soit fatigué là-dedans, y dit Afid en ouvrant un’ bière affalé dans l’canapé. Plus de douze mille suicides par an, y rajoute Polo. Plus d’un mort toutes les 45 minutes. 18 tentatives par heures chaque jour en France... Sans compter les alcoolos, les drogués d’la drogue, du médoc, du jeu vidéo Nitendo-tu-meurs, d’la collection d’ptit’s voitures, d’soldats, d’timbres postes, d’tickets d’métro, d’p’tit’s pièces, etc., d’drogués du loto... Mêm’ si c’est pas nouveau qu’y dit l’pote Paul Beaud : « De tous temps et dans toutes les cultures, loteries, lotos, paris prolifèrent : on joue tout et sur tout, sans plus de mesure et de limites que lorsque l’on s’affronte à la soule. L’Eglise et l’Etat tenteront sans cesse d’y mettre bon ordre. (...) (Mais) les jeux de hasard d’aujourd’hui sont normalisés, contrôlés, fiscalisés et dépourvus d’enjeux véritables : les mises sont limitées, le jeu-consommation remplace le jeu-consumation. La possibilité de gains élevés n’est là que pour créer l’illusion, le rêve que le jeu existe encore.

"... Schumpeter avançait l’idée qu’un système capitaliste permettant la réalisation exceptionnelle de grosses fortunes était un moyen globalement peu coûteux de maintenir en haleine la masse des travailleurs et des entrepreneurs" ». Et les drogués d’la guerre qu’aiment aller violer et torturer en Afghanistan, ou en Irak, ou partout où y peuvent, y rajoute Djamel. « Celui qui défile joyeusement au pas cadencé a déjà gagné mon mépris. C’est par erreur qu’on lui a donné un grand cerveau puisque la moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait éliminer sans délai cette honte de la civilisation. L’héroïsme sur commande, la brutalité stupide, cette lamentable attitude de patriotisme, quelle haine j’ai pour tout cela. Combien méprisable et vil est la guerre ! Je préférerai être déchiré en lambeaux plutôt que de participer à quelque chose d’aussi méprisable. Je suis convaincu que tuer sous prétexte de guerre n’est rien d’autre qu’un assassinat pur et simple ! » comm’ y l’a dit m’sieur Einstein après avoir aidé à faire exploser la bombe.

« L’épidémie de dépression contemporaine s’avère inséparable de cette "fatigue d’être soi" dont Alain Ehrenberg a parlé, y r’marque m’sieur Gori et m’sieur Coz. La dépression nous instruit sur nos valeurs, en particulier sur notre culte de la performance, sur nos idéaux de productivité dont les coachs se sont faits les nouveaux directeurs de conscience. En effet, nous sommes dans une culture où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais toujours davantage sur la responsabilité et l’initiative. À partir de là, les règles sociales exigent des initiatives et des aptitudes mentales nouvelles à quoi justement le coaching est censé préparer nos esprits. Sous ce rapport, la dépression apparaît moins comme la conséquence d’une faute générée par l’univers morbide de la culpabilité que comme une pathologie de l’insuffisance et de l’inadaptation. Le déprimé serait un homme en panne qui souffrirait moins de la persécution de son surmoi que de son inaptitude à atteindre les idéaux que lui-même et son environnement, en particulier l’entreprise, auraient prédéfinis. Le déprimé devient un "handicapé" de l’action, qui n’a même plus la valeur que la psychiatrie accordait naguère au mélancolique. (...)

Ce n’est pas dans n’importe quelle configuration culturelle que naissent les diagnostics d’addictions, de personnalités multiples et de dépressions. C’est sur l’humus d’une culture néolibérale qui détermine la formation des praticiens qui les prennent en charge, à commencer par ces praticiens de la santé de l’âme que sont les coachs. Ensemble, nos nouveaux directeurs de conscience bâtissent le sujet éthique postmoderne, postpolitique et cyberlibéral, un sujet qui se livre à des identifications multiples et changeantes, indifférent aux logiques de filiation et de dette comme à celles de la tradition ou de la discipline. Dans une culture qui fonctionne sur le mode du contrat de confiance et du libre service, la relation thérapeutique s’infléchit insidieusement vers ces formes de maintenance sociale que sont les techniques de coaching. »

C’est pour ça qu’y nous prennent pour des « voitures à réparer » à l’école d’la deuxième chance, les militaires d’not’ président qui s’lève pas tôt tous les jours, lui, ...feignant, y dit Djamel. « Casse-toi, pôv’ con », qu’y lui répond l’autre. M’sieur Salmon y dit qu’ « la globalisation des marchés et les délocalisations ont créé chez les individus des tensions insupportables entre l’exigence d’adaptation à un environnement changeant et l’affirmation de leur identité, entre la flexibilité et l’individualisme. Du coup, le néomanagement doit faire face à des exigences contradictoires d’autonomie et d’interdépendance. Il doit favoriser chez des acteurs dispersés des attitudes apparemment incompatibles : l’individualisme et le fonctionnement en réseaux, l’esprit d’initiative et une extrême adaptabilité. Cela suppose moins de hiérarchie, mais plus de contrôle. Une forme de conduite des conduites qui laisse aux agents une part d’autonomie suffisante pour s’ajuster à des situations complexes et imprévisibles dans le cadre d’un scénario qui les contraint. (...) Pour Boltanski et Chiapello, le néomanagement développe "des pratiques visant à amener les gens à faire d’eux-mêmes, et comme sous l’effet d’une décision volontaire et autonome, ce qu’on désire leur voir faire, empruntant les figures typiques d’une grammaire de l’authenticité celle des relations spontanées et amicales, de la confiance, de la demande d’aide ou de conseils, de l’attention au malaise ou à la souffrance, de la sympathie, voire de l’amour".

Comment repousser en effet une invitation à l’authenticité ? Mais comment ignorer aussi que cette authenticité n’a pas d’autre but que l’intérêt bien compris de l’entreprise ? » Fred y r’marque qu’le bourgeois y l’aime bien les dispositifs de m’sieur Rousseau, y l’en met partout. Mêm’ pour entraîner les soldats tueurs américains. « Comme l’explique le politologue français Maurice Ronai, y continue m’sieur Salmon, à partir de 1997, Paramount Digital Entertainment collabore avec le Défense Modeling and Simulation Office (DMSO) de l’Air Force, "pour préparer les officiers à la prise de décision en temps de crise" : les nouvelles techniques doivent désormais mettre les troupes "en situation" et les préparer à prendre des décisions dans des zones de combats éloignées. Dans ce but, "Paramount Digital et l’Information Sciences Institute de l’université de Californie ont développé un “générateur de situations”, le Story Drive Engine." (...) La nouveauté du jeu résidait dans la liberté qu’elle laissait aux participants de déterminer le cours de l’action, tout en donnant au directeur la possibilité d’orchestrer leur conduite. "Le problème de ce type de théâtre de réalité virtuelle, souligne Margaret Thomas Kelso, est de guider les participants sans créer le soupçon qu’ils sont manipulés, c’est-à-dire d’établir un équilibre délicat entre liberté et contrôle, laissant au participant le maximum de liberté de choix et de réponse tout en lui présentant une expérience cadrée." Michael Macedonia, l’un des pères du projet, précise : "En orchestrant tous les éléments, le directeur s’assure que la storyline est bien respectée et que les buts de l’exercice seront atteints, [...] et que les participants sont forcés de se confronter au dilemme voulu." (...)

Le danger de ce genre d’immersion est lié au fait de stimuler le joueur pour obtenir de lui un haut degré de concentration. Certains psychologues estiment que ces techniques peuvent avoir des effets redoutables : le risque est grand de former des soldats surentraînés, déshumanisés, ayant perdu tout rapport de compassion et de pitié, des cyborgs guerriers coupés du réel et dressés à tuer, comme on l’a vu en Irak depuis 2003. En juin 2006, l’hebdomadaire américain Time Magazine révélait ainsi un massacre perpétré par des Marines le 19 novembre 2005 à Haditha, à une centaine de kilomètres au nord de Bagdad vingt-quatre civils - dont une dizaine de femmes et d’enfants exécutés à bout portant - ont alors été tués de sang-froid par des Marines. Le principal inculpé, le sergent Frank Wuterich, vingt-six ans, a été accusé du meurtre de douze personnes et d’avoir ordonné l’exécution de six autres. Lors de son procès, en décembre 2006, l’avocat de Wuterich a déclaré à la cour que les soldats avaient simplement fait ce à quoi ils avaient été entraînés... »

Polo, y dit que les entreprises mondiales maître-du-monde, ell’s z’emploient aussi des dispositifs militaires pour conquérir des marchés comm’ y raconte m’sieur Meissonnier dans son documentaire sur la culture des marques : « Sur MTV Pologne, on a deux jeunes présentateurs qui parlent le polonais, qu’y dit un vice-président d’la télé d’not’ président maître-du-monde. En Russie, on parlait russe une partie du temps. Mais les émissions les plus attirantes seront celles qui parlent en anglais. Les Polonais ne sont là que comme interprètes, comme vendeurs, comme VRP de la culture musicale commerciale globale quasiment toute en anglais qui suit derrière. Ils sont comme les éclaireurs indiens qui accompagnaient autrefois l’armée de l’Union dans sa conquête de l’Ouest. Ces éclaireurs indiens parlaient la langue des Navajos, ils ont aidé les blancs à pénétrer les cultures locales. Mais une fois arrivés, ces éclaireurs ont été mis de côté.

L’armée arrivait, chassait les indiens de leurs terres vers les réserves et créait un espace... finalement pour une culture musicale mondiale unique. » C’est pas pour rien qu’l’président d’cett’ télé c’était un ancien officier d’l’armée américaine... Parce que les américains y sont pas cons, y disent qu’la culture mondiale c’est la culture américaine et pis c’est tout. « Vous devez vendre des produits partout. Cela exige des goûts universels. Les goûts des enfants sont universels. Il faut séduire les enfants et il faut infantiliser les goûts des adultes pour qu’ils aient des goûts universels », y z’apprennent dans leurs écoles de commerce.

Et ça marche, parce qu’y a mêm’ pus besoin d’émigrer aux États-Unis pour faire l’américain. « En 2006, y rapporte m’sieur Salmon, on comptait en Inde quelques 350 000 travailleurs troquant chaque nuit leur identité pour une rémunération très supérieure au salaire moyen. C’est ce qu’on appelle le "nouveau rêve indien", qui a remplacé les vieux rêves d’exil aujourd’hui, explique Joseph Confavreux, producteur d’une remarquable série documentaire sur "L’Inde à grande vitesse", en mars 2007 ; "on ne rêve plus forcément d’émigrer, comme il y a vingt ans, mais on devient parfois un émigré sur place, qui vit pendant son travail au rythme de l’Occident (langue, mode de vie, mais aussi météo, afin de mieux satisfaire les clients du bout du monde), avant de revenir brutalement au rythme indien". Peu à peu, ces jeunes "s’intègrent [...] au pseudo-style de vie américain qu’ils sont forcés d’adopter, au point de subir une transformation fondamentale, ils deviennent leur job", commente Radhika Chadha, une consultante indienne en stratégie. Comme l’explique Makarand Paranjape, professeur de littérature anglaise à l’université Jawaharlal Nehru de Delhi, “ils constituent l’interface entre les influences indiennes des générations plus âgées et l’influence occidentale à laquelle sont exposés les jeunes Indiens.” (...) Ici, des milliers de jeunes diplômés des deux sexes passent leurs nuits dans la promiscuité de lieux confinés, brisant les distances traditionnelles entre les sexes, travaillant à l’heure américaine dans des bureaux modernes et élégants, adoptant l’identité d’étrangers américains, accomplissant des tâches automatiques mais gagnant des salaires auxquels leurs parents ne peuvent aspirer. (...)

"Cela doit être difficile d’avoir son corps en Inde pendant que son esprit est en Amérique", déclarait en 2005 Ashim Ahiuwalia, le réalisateur indien de John & Jane, un étonnant documentaire sur les call centers de Bombay. Alors que l’exil consiste à avoir l’esprit dans son pays d’origine et le corps dans le pays d’accueil, les délocalisations ont créé une nouvelle catégorie d’émigrés qui ont le corps en Inde et l’esprit en Amérique. La nuit, Namrata, Vandana et Oaref deviennent Naomi, Osmond et Nikki. Employés d’un call center de Bombay, ils répondent - toute la nuit à cause du décalage horaire - à des consommateurs aux États-Unis qui appellent des numéros verts. Comme des immigrés pénétrant sur le sol américain, ils doivent changer de nom. Pourtant, ils n’ont pas quitté leur pays ni franchi de frontière, c’est la frontière qui les traverse : chaque soir, en s’asseyant devant leur écran, ils deviennent américains. "Pour moi, explique Ashim Ahluwalia, l’idée d’opérateurs téléphoniques virtuels, dotés de fausses identités, qui parlaient toute la nuit au téléphone, c’était de la science-fiction. Qui étaient ces Indiens qui devenaient “Américains” la nuit ?"

Les formations proposées visent à initier les individus à la culture et au mode de vie occidentaux, ce qu’on appelle dans le jargon professionnel "cross-culture sensitivity" (sensibilisation transculturelle) et qui n’est rien d’autre, bien souvent, qu’un phénomène d’acculturation : "Les salariés locaux de Tesco, par exemple, sont formés pour être parfaitement au fait de l’actualité politique et sportive au Royaume-Uni, pour pouvoir en parler avec leurs clients." (...) Mais le meilleur outil de la mondialisation des consciences, ce sont les séries américaines dont les employés des call centers indiens sont systématiquement abreuvés. (...) Les six employés décrits dans John & Jane, le documentaire d’Ashim Ahiuwalia, présentent à des degrés divers des symptômes de distorsion de la personnalité. Après quatorze heures de travail, on les voit au petit jour abandonner leur identité américaine comme des Cendrillon indiennes et redevenir ce qu’ils sont, Namrata, Vandana et Oaref, pour aller se coucher. De quoi rêvent-ils, le jour ? De Desperate House wifes, de Prison Break ou de Jack Bauer, l’agent de la série 24 heures chrono ? Le cas de métamorphose le plus impressionnant est celui de Naomi, une jeune Indienne qui s’éclaircit la peau et décolore ses cheveux pour ressembler à Marilyn Monroe. Elle parle avec un accent américain même en dehors des heures de travail. Blonde jusqu’aux sourcils, elle avoue avec un faux accent du Middle West : "Je suis totalement très américanisée". »

Nous, ell’ dit la soeur à Polo qui connaît les revues féminines vu qu’c’est un’ femme, ça fait longtemps qu’on est tous américains vu qu’y nous ont fait l’coup avant : « L’histoire des premières années de Elle est exemplaire à bien des égards, y raconte m’sieur Ross ; sa fondatrice (en 1945), Hélène Lazareff, avait passé cinq années à travailler aux États-Unis pour les meilleurs magazines américains, dont Harper’s. (...) Sa collègue au magazine, Françoise Giroud, la décrivait ainsi : "Avec sa culture américaine, elle véhiculait une modernité qui, pour le meilleur et pour le pire, allait envahir la société française. Elle était faite pour le monde des briquets que l’on jette, des robes qui font une saison, des emballages en plastique. Dans la France ruinée, la société de consommation était encore loin. Mais son hystérie du changement, Hélène en était déjà porteuse." Françoise Giroud et Hélène Lazareff composèrent ensemble le portrait composite de la lectrice idéale de Elle ; elles la baptisèrent "la lectrice d’Angoulême" et la dotèrent de toutes les frustrations et de tous les désirs insatisfaits par une adolescence que la guerre avait privée de tout. Mais si la lectrice ciblée était une jeune femme d’Angoulême, l’image de la féminité élaborée par le magazine devait beaucoup à l’attachement de sa rédactrice en chef, Hélène Lazareff, à ce que Françoise Giroud appela "la joie de vivre, l’optimisme, l’expansion exubérante" dégagée à l’époque par les États-Unis. Ce pays était par-dessus tout "un pays heureux", qui possédait "cette santé américaine faite d’optimisme, de dynamisme". Or, toujours selon Françoise Giroud, l’image donnée par l’Américaine à cette époque était celle d’une femme pleine d’aplomb, aplomb fondé sur une certaine hygiène : "Une Américaine à l’époque, c’était une femme aux cheveux toujours fraîchement lavés, bien briquée, avec un air neuf, et le sourire." »

C’est pour ça qu’au gouvernement d’not’ président, y dit Polo, y a pus qu’des américains qui sourient tout l’temps, sauf m’sieur Fillon, forcément... C’est qu’not’ président y fait tout comm’ les américains, y dit m’sieur Salmon : « Dans ses Mémoires, Clinton défend une conception inédite de la politique : selon lui, elle ne consiste plus aujourd’hui à résoudre des problèmes économiques, politiques ou militaires, elle doit donner aux gens la possibilité d’améliorer leur histoire. Le pouvoir présidentiel cesse d’être un pouvoir de décision ou d’organisation : le président est le scénariste, le metteur en scène et le principal acteur d’une séquence politique qui dure le temps d’un mandat, à l’image des séries qui passionnent le monde comme 24 heures chrono ou The West Wing. La Maison-Blanche, avec en son coeur le Bureau ovale, est considérée comme une scène, le plateau où l’on tourne le film de la présidence. La story d’un candidat présidentiel est la fiction qui ordonne et rend immédiatement lisible un écheveau d’idées contradictoires, d’impressions et d’actions diverses. Il ne s’agit pas d’éclairer l’expérience vécue à travers un récit, mais simplement d’habiller des silhouettes et de les dynamiser, de transformer le nouveau président et son entourage en personnages d’un "récit cohérent", de rendre populaire la saga de ses faits et gestes. "Tout, dans le personnage politique, raconte une histoire, écrit Seth Godin, sa tenue vestimentaire, son épouse, ses conseillers..."

Le pouvoir exécutif devient un pouvoir d’ "exécution", de réalisation (au sens cinématographique) du scénario présidentiel considéré comme un enchaînement de décisions et qui fait l’objet d’un montage permanent, ce à quoi se résume l’activité hautement symbolique du pouvoir : coordination des flux d’informations, contrôle centralisé de la politique d’information, pouvoir d’influence directe et indirecte sur les médias, mobilisation du soutien public aux initiatives présidentielles... C’est très exactement le programme mis en oeuvre par le président français élu en mai 2007, Nicolas Sarkozy, lors de sa campagne électorale et des premiers mois de son mandat. On voit bien le danger d’une telle pratique du pouvoir, écrivait John Antony Maltese dès 1994 : "Une démocratie moins délibérative, des citoyens inondés par le spectacle symbolique de la politique, mais incapables de juger ses leaders et le bien-fondé de leurs politiques." Selon Richard Rose, auteur en 1988 du livre The Postmodern President, "la clé d’une présidence postmoderne est la capacité à conduire (ou à fabriquer) l’opinion. Le résultat en est une sorte de campagne électorale permanente". »

C’est qu’m’sieur Guaino, y l’aime bien raconter des histoires. « En juillet 2007, (il) résumait ainsi, dans un entretien au Monde, sa contribution à la campagne présidentielle : "La politique, c’est écrire une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoire." Une déclaration qui a surpris certains, tant elle tranche avec la conception qu’on se faisait jusque-là en France du débat politique, mais qui témoigne à l’évidence de la conversion des élites politiques et médiatiques en France au Nouvel Ordre Narratif (NON). (...) ... le storytelling est bel et bien devenu un phénomène international, porté par des élites désormais intégrées qui partagent les mêmes ideaux-types que les élites américaines, fréquentent les mêmes écoles, occupent les mêmes postes dans les organisations internationales ou dans les structures de pouvoir politique, économique ou financier. Dans ce processus de mondialisation idéologique, les cabinets de conseil américains jouent un rôle capital de diffusion des modèles et des techniques de contrôle auprès des élites "régionales".

« Dans le succès de la novlangue, y l’ajoute m’sieur Hazan, la concentration des principaux "outils d’opinion" français entre très peu de mains - quatre ou cinq bétonneurs, marchands d’armements, avionneurs, grands financiers - a certes son influence, mais l’explication n’est pas suffisante. (…) De même, l’oligarchie politico-financière française, si bien intégrée qu’elle soit par les mouvements croisés de personnes issues des mêmes écoles et les renvois d’ascenseur, ne pourrait rien imposer, et sûrement pas une langue, sans le concours de tous ceux qui ont matériellement intérêt au maintien de l’ordre. Par millions sans doute, cadres des entreprises de sécurité, professeurs de philosophie politique, juges antiterroristes, agents immobiliers, maîtres des requêtes, chroniqueurs de France Culture et présidents de régions parlent, écrivent et répandent la LQR. (...) S’il y a cohérence, c’est qu’il y a communauté de formation et d’intérêts chez ceux qui ajustent les facettes de cette langue et en assurent la dissémination. Communauté de formation : les membres des cabinets ministériels, les directeurs commerciaux de l’industrie, qu’elle soit chimique, cinématographique, hôtelière ou autre, les chefs de rubriques des quotidiens ou les responsables de l’information télévisuelle sortent des mêmes écoles de commerce, d’administration ou de sciences politiques, où on leur a appris les mêmes techniques avec les mêmes mots, après leur avoir expliqué qu’ils vont former l’élite de la nation - certitude inculquée aux élèves dès les classes préparatoires dans les grands lycées parisiens. Communauté d’intérêts : du sommet de l’Etat au dernier des directeurs du marketing, chacun sait que sa place dépend du maintien de la guerre civile sur le territoire français au stade de drôle de guerre. Que la LQR devienne soudain inaudible, et l’on verrait bien ce qui resterait du décor. »

Faut dire qu’derrière y a plein d’spin doctors, qu’y dit Fred pour faire l’savant. Fred y dit qu’m’sieur Salmon y raconte qu’ « ce terme, inventé par les conseillers de Ronald Reagan en 1984, apparaît pour la première fois à l’occasion de son débat télévisé avec le candidat démocrate Walter Mondale. Ce dernier ayant dominé largement le président sortant, Lee Atwater, le conseiller de Reagan, déclara à l’issue du débat : "Maintenant nous sortons et nous allons faire tourner la suite (spin this afteward)". Cette suite, c’était le "débat sur le débat", devenu aujourd’hui aussi important dans les campagnes présidentielles que le débat lui-même et qui permit à Reagan, grâce à une intense campagne de spinning, d’être donné vainqueur du débat. (...) Le terme faisait référence à la torsion et au tournoiement. Il s’inspirait de l’effet que l’on donne à une balle de tennis ou de billard, ou encore à la façon de faire tourner une toupie. Les spin doctors se définissaient donc comme des agents d’influence qui fournissaient arguments, images et mise en scène afin de produire un certain effet d’opinion souhaité. Dans son livre New Political Dictionary, l’éditorialiste conservateur William Safire définit le terme spin comme "la création délibérée de nouvelles perceptions et la tentative de contrôler les réactions politiques". »

Comm’ ça, y traduit Djamel qu’aim’ bien la théorie des jeux, tu dis qu’t’as gagné mêm’ si t’as perdu, comm’ m’sieur Fillon pour les élections, ou l’chef du syndicat pour les retraites. Ou tu nous fais tourner en bourique en disant qu’c’est parce qu’on est pas assez impliqué qu’on n’a pas d’boulot, mêm’ s’y l’font exprès pour qu’on accepte l’boulot d’domestique d’emploi d’service. Mais, y précise m’sieur Hazan, « le mensonge politique est de tous les temps, depuis les fariboles d’Alcibiade pour convaincre les Athéniens de se lancer dans l’expédition de Sicile jusqu’aux bulletins de santé de Mitterrand. Dans L’Art du mensonge politique, Tonathan Swift en indiquait ironiquement la finalité : "L’Auteur règle et détermine avec beaucoup de jugement les différentes portions [de vérité en matière de gouvernement] que les hommes doivent avoir selon leurs différentes capacités, leurs dignités, leurs charges et leurs professions." Depuis la guerre de Succession d’Espagne - à laquelle Swift était ouvertement opposé -, le mensonge politique n’a fait que se perfectionner grâce aux progrès de l’information. »

Parce qu’l’but, y rappelle mon ancien délégué syndical CGT, c’est toujours l’mêm’, faire disparaître l’ouvrier pour faire croire qu’y a pus d’explotation d’lhomme nouveau prolétaire par l’homme éternel bourgeois. « Les mots, les notions, les concepts que l’on s’attache ainsi à déconsidérer ont un trait commun, y dit m’sieur Hazan : ils font partie du vocabulaire de l’émancipation - mot d’ailleurs lui-même suspect - et de la lutte des classes. Il n’est plus guère question de classes dans la société et encore moins d’une lutte qui les opposerait entre elles. Même la classe moyenne n’a plus la cote de naguère, elle dont le développement illimité, phagocytant les "extrêmes", a été l’idéal des penseurs modérés depuis Aristote. Pour segmenter la communauté pacifiée, la LQR propose des notions de remplacement issues de pseudo-enquêtes sociologiques et de sondages d’opinion : les couches sociales, d’une rassurante horizontalité, les tranches d’âge, de revenus et d’imposition, et les catégories, socioprofessionnelles ou autres. (...) Le prolétariat est sorti du langage politico-médiatique par la même porte que la classe ouvrière : en appeler aux prolétaires de tous les pays passerait aujourd’hui pour une bouffée incontrôlée de nostalgie du goulag. Cette classe pas comme les autres, cet opérateur du litige qui portait en lui la disparition de toutes les classes a été congédié en même temps qu’elles, ce qui est logique. Avec lui ont disparu derrière le décor les opprimés et les exploités. Les esprits compatissants admettent que de telles catégories existent au loin, dans les favelas brésiliennes ou les sweatshops asiatiques. Mais dans la démocratie libérale il ne saurait être question d’exploitation ni d’oppression. Ces mots impliqueraient en effet qu’il existe des exploiteurs et des oppresseurs, ce qui s’accorderait mal avec la fin proclamée des relations de classe. Pourtant, il fallait bien trouver une façon de désigner ceux qui vivent dans la misère, désormais trop nombreux pour être simplement frappés d’invisibilité. Les experts les ont baptisés : ce sont les exclus.

Le remplacement des exploités par les exclus est une excellente opération pour les tenants de la pacification consensuelle, car il n’existe pas d’exclueurs identifiables qui seraient les équivalents modernes des exploiteurs du prolétariat. "Contrairement au modèle des classes sociales, dans lequel l’explication de la misère du “prolétariat” reposait sur la désignation d’une classe (la bourgeoisie, les détenteurs des moyens de production) responsable de son “exploitation”, le modèle d’exclusion permet de désigner une négativité sans passer par l’accusation. Les exclus ne sont les victimes de personne, même si leur appartenance à une commune humanité exige que leurs souffrances soient prises en compte et qu’ils soient secourus, notamment par l’Etat selon la tradition politique française." D’ailleurs, non seulement les exclus ne sont victimes de personne, mais ce qui leur arrive est le plus souvent de leur faute. Dans une société où chacun est l’entrepreneur de lui-même, chacun est responsable de sa propre faillite. Pousser l’État à secourir les exclus est une tentation à laquelle il faut résister, comme à celle de subventionner des entreprises non rentables, ce qui ne peut que les enfoncer davantage (discours très proche de celui qui se tient de plus en plus ouvertement sur les pays ex-colonisés, en particulier d’Afrique). Le passage de l’exploitation à l’exclusion peut servir de démonstration pour ceux qui doutent que la LQR soit une langue performative. Ce glissement sémantique amène en effet à accepter que la lutte contre l’injustice soit remplacée par la compassion, et la lutte pour l’émancipation par les processus de réinsertion et l’action humanitaire. L’image traditionnelle de l’homme du peuple héroïque fait place à la figure pitoyable de l’exclu, "défini d’abord par le fait d’être sans : sans parole, sans domicile, sans papiers, sans travail, sans droits".

En substituant aux mots du litige ceux de la sociologie vulgaire, la LQR révèle sa véritable nature d’instrument idéologique de la pensée policière, de langue du faux où les "idées" sont présentées comme aux origines d’un système qui, en réalité, les forge et les met en forme pour servir à sa propre légitimation. »

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