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Classe ouvrière : "Du rouge au Front" ?

mardi 22 novembre 2011, par MONTEBELLO Fabrice - 4 coms

Le Magazine de la rédaction de France Inter, Interception, a diffusé dimanche 20 novembre un reportage consacré au glissement du vote ouvrier du "rouge" vers le "Front national" à partir d’une enquête réalisée en Moselle, plus précisément à Gandrange et Florange sur le site d’Arcelor Mittal, mis à l’arrêt "momentanément".

Indépendamment de ce que l’on peut penser du « Front National » ou du « vote ouvrier », je trouve ce reportage raté et abusif. Il ne cherche pas à restituer une situation pour permettre à l’auditeur de comprendre, mais à illustrer une thèse et une analyse que les journalistes de France Inter ont déjà effectuées et qu’illustre le titre de l’émission comme son accroche : « Du rouge au Front : Lorsque le vote ouvrier se tourne vers l’extrême droite... du Parti Communiste au Front National, une voie de passage observée par Julie Pietri ». L’affirmation est d’autant plus abusive que le commentaire du reportage lui-même la dément au bout de quelques secondes d’émission !

On entend en effet l’affirmation suivante (très juste cette fois) : « la Moselle vote traditionnellement à droite ». Si la Moselle vote traditionnellement à droite, la radicalisation d’une partie du corps électoral vers l’extrême-droite, en période de crise, est d’une rare logique (c’est aussi la démonstration de l’article académique cité en appui du reportage consacré au vote ouvrier sous la Vème République : chez les ouvriers communistes, le déclin du PCF s’accompagne d’un glissement vers l’abstention. Chez les ouvriers qui votaient à droite, la crise économique les pousse à voter à l’extrême-droite). Alors pourquoi ce titre : « Du rouge au Front » ? Pourquoi laisser entendre qu’il existe une voie de passage entre « communisme » et « Front national » ?

Avant d’y répondre, quelques rappels qui montrent encore une fois la légèreté de France Inter et son amateurisme dans l’investigation sociologique.

Le reportage cherche une illustration à une question dont il connaît déjà la réponse, cela donne une réduction de la Lorraine à la Moselle et de la Moselle à Gandrange. Cela donne une journaliste qui s’acharne à tirer des vers du nez d’électeurs de gauche et un aveu d’extrême-droite, même lorsque ces derniers ne cessent de dire qu’ils n’iront pas jusque là. Or la Lorraine est un territoire hétérogène, de la même manière qu’un électeur ne se prononce pas politiquement avec le même degré d’engagement qu’un sympathisant, un adhérent ou un militant.

Le reportage accumule les poncifs habituels « Lorraine = sidérurgie ». Ce n’était déjà pas le cas au plus fort du « Texas Lorrain » dans les années 1950 où les industries de la sidérurgie, des charbonnages et du textile regroupaient à peine le tiers des ouvriers lorrains de l’époque. Ça ne l’était pas non plus au fort de la crise en 1978-79 même si dans les bassins de mono-industrie comme à Longwy-Villerupt, dans la Vallée de la Fentsch ou de l’Orne, la sidérurgie représentait tout. Ça l’est encore moins dans cette partie de la Moselle proche du richissime Luxembourg qui voit des dizaines de milliers de frontaliers faire la navette tous les jours pour gagner des salaires (de l’ouvrier au cadre bancaire) nettement supérieurs aux salaires français.

La représentation « misérabiliste » de la Lorraine par les médias parisiens est une constante depuis la fin des années 1970. C’est une manière d’en rajouter aux situations de détresse que connaissent les ouvriers licenciés et qui rend très peu justice à leurs points de vue ou à leur combat.

La Lorraine est historiquement une région très conservatrice et très catholique. C’est précisément ce qui explique une implantation très tardive du mouvement ouvrier, a fortiori du mouvement ouvrier communiste. Celui-ci date de l’après-seconde guerre mondiale et s’est développé dans certaines enclaves industrielles précises, notamment en Meurthe-et-Moselle, selon des règles bien connues des sociologues et des historiens. Ne pas commencer un reportage sur La Lorraine en rappelant la diversité de son territoire, à commencer par la frontière culturelle et politique qui traverse la Meurthe-et-Moselle de la Moselle (annexée par l’Allemagne comme l’Alsace), la domination d’une Lorraine rurale (très visible en Meuse ou dans les Vosges), ou le développement du paternalisme comme mode de gestion de la main-d’œuvre industrielle par des patrons chrétiens, est une aberration.

C’est essentiellement dans le bassin de Briey (des mines de fer au secteur sidérurgique de Longwy-Villerupt) que l’on trouvait l’implantation la plus forte du parti communiste en milieu ouvrier. Celle-ci s’est construite autour de l’immigration italienne (économique et antifasciste) des années 1930 aux années 1970. Cette quasi loi sociologique qui identifie un lien entre origine italienne et vote communiste ne fonctionne que dans les espaces où cette immigration a été massive, très ancienne et en provenance des zones de l’Italie centrale déjà très marquées par le socialisme italien. C’était le cas dans le nord de la Meurthe-et-moselle.

Ce n’était pas le cas dans la Vallée de la Fentsch (et donc à Gandrange) où l’on trouvait une immigration italienne moins massive, plus récente (années 1950) et en provenance du sud de l’Italie (dominé par la démocratie chrétienne). Cela n’empêchait pas les communes du nord de la Moselle au contact des zones plus rouges de la Meurthe-et-Moselle de connaître leur influence à l’inverse des zones charbonnières de l’est et du nord de la Moselle où l’on trouve une classe ouvrière plutôt conservatrice (notamment dans la Moselle germanophone).

La réticence de la Moselle à l’égard de la gauche a aussi été alimentée par l’épisode malheureux des dizaines de milliers de jeunes mosellans obligés de servir dans l’Armée allemande avant de se retrouver dans le goulag de Tambow. A cette particularité historique, il faut en ajouter une seconde. Aux Français de l’Est obligés de quitter l’Alsace-Lorraine en 1870, on a fait miroiter « les terres promises » d’un nouvel eldorado « français » : l’Algérie.
Ce qui explique le niveau très élevé de sympathisants pro « Algérie française » en Moselle à la fin de la guerre d’Algérie et les actions criminelles de l’OAS comme des gardes d’usine tout occupés à la chasse des militants FLN dans des établissement industriels qui ne pouvaient pourtant fonctionner sans la présence de milliers de travailleurs algériens.
Terre de droite labourée par des gens de droite, on s’étonne à peine de voir aujourd’hui le discours nationaliste et xénophobe du Front National s’épanouir à merveille dans des espaces écrasés par trente ans de dérégulation sociale, de licenciements et de baisse des salaires ouvriers.

Si le Front National mime volontairement ce que fut le parti communiste en s’adressant aux ouvriers (on rappellera que le « Front national » est historiquement le nom du parti communiste dans la Résistance à l’occupant nazi. Sa récupération par Le Pen dans les années 1970 est une belle opération de manipulation politique), il n’en demeure pas moins un parti réactionnaire qui n’a que le mot « peuple » à la bouche, car il est bien loin de défendre les intérêts de classe du monde ouvrier. Sa vision du monde, comme ses propositions sont rétrogrades et antidémocratiques.

Alors, la question demeure, pourquoi ce titre ? Pourquoi « du rouge au front », si visiblement le reportage, sans le savoir, ne fait qu’enregistrer en fait de passage du « communisme au Front National », le passage de la droite à l’extrême-droite ?

La thèse n’est pas nouvelle, elle reproduit ce que l’on répétait déjà dans les commentaires politiques au milieu des années 1980 : l’idée que les « deux extrêmes se rejoignent ». Elle-même reproduction de la vulgate éditoriale du « totalitarisme » très en vogue dans les années 1970 (notamment au sein de la gauche anticommuniste) qui consistait à dire « il existe un fascisme rouge, ça s’appelle le communisme ». Le mur est tombé mais l’invitation au passage demeure qui prend encore d’autres formes, notamment cette idée qui consiste à renvoyer dos à dos « populisme de droite » et « populisme de gauche » ou à réduire les débats d’idées à la fonction tribuniciennes des partis dits « ouvriers ». Le Front National jouerait le rôle d’exutoire pour une classe ouvrière broyée par la mondialisation comme le PCF l’avait fait en son temps. C’est faire abstraction de la radicale opposition des idées et des valeurs portées par ces deux partis.

Il n’y a rien de commun entre le « rouge » et le « Front » car il n’y a rien de commun entre le progrès social, la démocratie et l’élévation économique pour tous et le nationalisme étroit, la bêtise xénophobe, le retour en arrière, la régression sociale. Mais, il y a intérêt pour une chaîne d’informations comme France Inter qui vise le public « moyen » de lui proposer une analyse « modérée » du monde et de ses enjeux.

Renvoyer ce que fut la gauche communiste à ce qu’est aujourd’hui le front National, c’est discréditer le combat passé des ouvriers communistes pour la démocratie et le progrès social, c’est aussi discréditer par avance le combat politique de ceux qui estiment que l’alternative à la crise du capitalisme réside dans la transformation du système actuel et non dans son aménagement.

Cordialement,
Fabrice Montebello

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