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LIBÉREZ LES 5 DE TARNAC !

lundi 24 novembre 2008

de Orphée

Amis, qu’attend-on pour faire une pétition de front démocratique ? Tant la bourde est grosse, comment imaginer que les régentes de l’Intérieur et de la Justice ne puissent faire de boucs émissaires ? Il en reste 5 en détention...

Voici le texte d’Agamben paru dans Libération le 19 novembre (pardon, avant aujourd’hui j’étais indisponible sauf dans le cadre d’un stand d’éditeur)


Terrorisme ou tragi-comédie ?

de Giorgio Agamben philosophe italien.

A l’aube du 11 novembre, 150 policiers, dont la plupart appartenaient
aux brigades antiterroristes, ont encerclé un village de 350 habitants
sur le plateau de Millevaches avant de pénétrer dans une ferme pour
arrêter 9 jeunes gens (qui avaient repris l’épicerie et essayé de
ranimer la vie culturelle du village).

Quatre jours plus tard, les 9 personnes interpellées ont été déférées devant un juge antiterroriste et « accusées d’association de malfaiteurs à visée terroriste ». Les journaux rapportent que le ministre de l’Intérieur et le chef de l’Etat « ont félicité la police et la gendarmerie pour leur diligence ». Tout est en ordre en apparence. Mais essayons d’examiner de plus près les faits et de cerner les raisons et les résultats de cette « diligence ».

Les raisons d’abord : les jeunes gens qui ont été interpellés « étaient
suivis par la police en raison de leur appartenance à l’ultra-gauche
et à la mouvance anarcho autonome ». Comme le précise l’entourage de la
ministre de l’Intérieur, « ils tiennent des discours très radicaux et
ont des liens avec des groupes étrangers ». Mais il y a plus : certains
des interpellés « participaient de façon régulière à des manifestations
politiques », et, par exemple, « aux cortèges contre le fichier Edvige
et contre le renforcement des mesures sur l’immigration ». Une
appartenance politique (c’est le seul sens possible de monstruosités
linguistiques comme « mouvance anarcho autonome »), l’exercice actif des
libertés politiques, la tenue de discours radicaux suffisent donc pour
mettre en marche la Sous direction antiterroriste de la police (Sdat)
et la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Or, qui
possède un minimum de conscience politique ne peut que partager
l’inquiétude de ces jeunes gens face aux dégradations de la démocratie
qu’entraînent le fichier Edvige, les dispositifs biométriques et le
durcissement de règles sur l’immigration.

Quant aux résultats, on s’attendrait à ce que les enquêteurs aient
retrouvé dans la ferme de Millevaches des armes, des explosifs, et des
cocktails Molotov. Tant s’en faut. Les policiers de la Sdat sont
tombés sur « des documents précisant les heures de passage des trains,
commune par commune, avec horaire de départ et d’arrivée dans les
gares ». En bon français : un horaire de la SNCF. Mais ils ont aussi
séquestré du « matériel d’escalade ». En bon français : une échelle,
comme celles qu’on trouve dans n’importe quelle maison de campagne.

Il est donc temps d’en venir aux personnes des interpellés et,
surtout, au chef présumé de cette bande terroriste, « un leader de 33
ans issu d’un milieu aisé et parisien, vivant grâce aux subsides de
ses parents ». Il s’agit de Julien Coupat, un jeune philosophe qui a
animé naguère, avec quelques-uns de ses amis, Tiqqun, une revue
responsable d’analyses politiques sans doute discutables, mais qui
compte aujourd’hui encore parmi les plus intelligentes de cette
période. J’ai connu Julien Coupat à cette époque et je lui garde, d’un
point de vue intellectuel, une estime durable.

Passons donc à l’examen du seul fait concret de toute cette histoire.
L’activité des interpellés serait à mettre en liaison avec les actes
de malveillance contre la SNCF qui ont causé le 8 novembre le retard
de certains TGV sur la ligne Paris-Lille. Ces dispositifs, si l’on en
croit les déclarations de la police et des agents de la SNCF
eux-mêmes, ne peuvent en aucun cas provoquer des dommages aux
personnes : ils peuvent tout au plus, en entravant l’alimentation des
pantographes des trains, causer le retard de ces derniers. En Italie,
les trains sont très souvent en retard, mais personne n’a encore songé
à accuser de terrorisme la société nationale des chemins de fer. Il
s’agit de délits mineurs même si personne n’entend les cautionner. Le
13 novembre, un communiqué de la police affirmait avec prudence qu’il
y a peut-être « des auteurs des dégradations parmi les gardés a vue,
mais qu’il n’est pas possible d’imputer une action à tel ou tel
d’entre eux ».

La seule conclusion possible de cette ténébreuse affaire est que ceux
qui s’engagent activement aujourd’hui contre la façon (discutable au
demeurant) dont on gère les problèmes sociaux et économiques sont
considérés ipso facto comme des terroristes en puissance, quand bien
même aucun acte ne justifierait cette accusation. Il faut avoir le
courage de dire avec clarté qu’aujourd’hui, dans de nombreux pays
européens (en particulier en France et en Italie), on a introduit des
lois et des mesures de police qu’on aurait autrefois jugées barbares
et antidémocratiques et qui n’ont rien à envier à celles qui étaient
en vigueur en Italie pendant le fascisme. L’une de ces mesures est
celle qui autorise la détention en garde à vue pour une durée de
quatre-vingt-seize heures d’un groupe de jeunes imprudents peut-être,
mais auxquels « il n’est pas possible d’imputer une action ». Une autre
tout aussi grave est l’adoption de lois qui introduisent des délits
d’association dont la formulation est laissée intentionnellement dans
le vague et qui permettent de classer comme « à visée » ou « à vocation
terroriste » des actes politiques qu’on n’avait jamais considérés
jusque-là comme destinés à produire la terreur.

Traduit de l’italien par Martin Rueff.

Dernier ouvrage paru : le Règne et la gloire, homo sacer, II, 2,
traduit de l’italien par Joël Gayraud et Martin Rueff, Seuil, 2008.

http://www.liberation.fr/societe/0101267186-terrorisme-ou-tragi-comedie

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