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Les Irakiens luttent contre les effets de l’embargo

mardi 25 février 2003 - Contacter l'auteur

IL MANIFESTO

24 février 2003

Les Irakiens luttent contre les effets de l’embargo et des
bombardements anglo-étasuniens

Bassora, ou la lente agonie d’une ville irakienne

A Bassora, la plus grande ville du sud de l’Irak, les blessures de la
guerre sont encore ouvertes. Les habitants continuent de faire face aux
ravages provoqués par l’embargo imposé, arbitrairement, par les Etats-Unis
et la Grande Bretagne, sans l’accord des Nations Unies. Reportage dans la
« Venise d’Orient », où les ressources en eau et en nourriture sont
insuffisantes ou, pire, sont contaminées par les bombes à l’uranium
appauvri, utilisées pour la première fois lors du conflit de 1991.

GIULANA SGRENA
Envoyée à Bassora

Les vols civils irakiens ont repris timidement dans la « no fly zone »,
malgré l’embargo imposé, arbitrairement, par les Etats-Unis et la Grande
Bretagne1. La compagnie « Iraqi airlines » assure, depuis plus de deux ans,
deux liaisons aériennes, qui ont été exceptionnellement tolérées par les
deux puissances militaires. La première relie Bagdad et Bassora, au sud du
33e parallèle, la deuxième Bagdad et Mosul, au nord du 36e parallèle. Pour
Bassora, il y a même deux vols par jour, qui sont remplis (à faire craquer
les avions) presque exclusivement par des Irakiens. Les départs et les
atterrissages sont effectués parfaitement à l’heure, pour éviter le risque d
’être abattus par les avions patrouilleurs étasuniens et britanniques.

Les voyageurs locaux ne font plus grand cas du danger qu’ils
encourent. Mais pour les étrangers, la traversée de la « zone interdite », qui
commence quelques kilomètres à peine au sud de Bagdad, suscite des sursauts
de peur justifiés. En particulier dans la période, très tendue, que l’on vit
actuellement, où les avions anglo-américains ont intensifié les
bombardements. Des obus sont largués presque quotidiennement sur des
objectifs militaires qui, très souvent, s’avèrent des cibles civiles, comme
cela est arrivé à deux reprises la semaine dernière.

LA « VENISE D’ORIENT »

Nous nous approchons de Bassora. Le désert est peuplé de feux allumés
pour signaler la position de ces gisements de pétrole qui font aujourd’hui
de l’Irak un pays particulièrement convoité. Les traces des conflits qui ont
dévasté le territoire irakien - contre l’Iran, de 1980 à 1988, et la guerre
du Golfe en 1991 - sont encore visibles. Surtout à Bassora. Des chars armés
et des blindés pour le transport des troupes, complètement détruits ou
brûlés, sont abandonnés depuis des années aux côtés de la piste de l’
aéroport. D’autres gisent à la périphérie de la ville. Les berges des canaux
fluviaux sont reliés par des ponts de secours, construits à la hâte (et donc
précaires) à côté des ponts en béton armé qui, eux, ont été détruits durant
les guerres que l’Irak a engagées avec ses voisins.

Il reste peu de choses de Bassora, considérée comme la « Venise d’
Orient », où se sont déroulées les mythiques aventures de Sinbad le Marin,
contenues dans les récits des « Mille et une nuits ». Ses pittoresques maisons
arabes, avec ses balcons en bois, longeant les cours d’eau qui sillonnent la
ville, tombent en ruine. De larges boulevards traversent la ville, s’
engouffrant tour à tour dans des quartiers à peine habitables et dans d’
autres laissés à l’abandon, où des cumuls d’immondices sont disséminés un
peu partout.

Mais les lourdes dévastations produites par les différents conflits
armés n’ont pas réussi à effacer le charme de cette ville qui surplombe le
fleuve Shatt el-Arab. Ancienne, très ancienne - elle a été fondée en 636
après J.-C., dans l’année de la victoire du Calife sur les Persans - Bassora
continue de défier, à sa manière, l’ex-ennemi : l’Iran. Une centaine de
statues, représentant les commandants qui ont conduit la guerre contre ce
pays voisin et rival, pointent vaillamment leur index en direction de la
frontière fluviale séparant les deux Etats, située à quelques kilomètres de
là.

DES DATTES CONTRE LA FAIM

Bassora est la plus grande ville du sud de l’Irak. Elle compte environ
1,6 million d’habitants et abrite le plus grand port commercial du pays.
Mais elle paye encore et toujours le tribut de la guerre et de l’embargo. Un
exemple : l’immense palmeraie s’étendant le long du fleuve, qui a fait de l’
Irak le premier producteur mondial de dattes, a été gravement endommagée par
les bombardements. Des milliers de palmiers ont été détruits (il en reste
aujourd’hui près de 3000), d’autres apparaissent sans vie ou ont
complètement perdu leur feuillage. Or, sous embargo, les dattes constituent
un élément substantiel et fondamental dans l’alimentation des habitants de
la ville, parce qu’elles contiennent à la fois des sels minéraux et diverses
sortes de sucre. La majorité de la population vit grâce aux rations
distribuées par le gouvernement.

Mais le rationnement des vivres ne suffit pas. Les effets que l’
embargo provoque sur la santé des Irakiens sont connus. La pénurie de
vitamines réduit les défenses immunitaires et, bien que les calories par
ration aient été augmentées (elle se situent entre 2000 et 2200 par jour),
la malnutrition continue à faire des ravages. La consommation de viande et
de poisson est quasiment nulle, surtout après l’assèchement des cours d’eau
qui affluaient dans le Shatt el-Arab.

ISLAMISATION CONTROLÉE

La disparition de ces canaux a été provoquée pour des raisons
« politiques ». Elle a en effet permis de supprimer les petites maisons en
bois, se hissant sur des rivages de boue, entre les cours d’eau, qui
constituaient un abri idéal pour l’opposition chiite. En 1991, celle-ci
avait engagé une confrontation armée très violente avec l’armée de Saddam
Hussein. Mais cette opposition a été brutalement réprimée, tout comme la
résistance des Kurdes, au nord du pays. Toutes les zones marécageuses ont
été donc assainies. Les habitants qui ont « survécu » à cette opération de
nettoyage ont ensuite été transférés, par la force, dans des villages
construits ad hoc.

L’assainissement a certes réduit les risques liés à la malaria - qui n
’a toutefois pas pu être éliminée (il est ardu de le faire avec le climat
humide de ces régions) - mais, en même temps, elle a permis de surveiller
les chiites, que le régime soupçonne de soutenir et d’aider l’opposition.
Ceux-ci constituent la majorité des habitants de Bassora. Pliant sous la
pression du pouvoir central, ils ont décidé, prudemment, d’aller prier à la
mosquée uniquement le vendredi. Ils ont renoncé à y aller les autres jours,
de peur de trop s’exposer aux représailles du régime de Bagdad. Celui-ci
œuvre en effet pour une « islamisation contrôlée », mais à Bassora, la
pénétration du courant wahhabite (venant d’Arabie saoudite) ne cesse de
croître. Dans les rues, on croise de plus en plus souvent - nous dit-on -
des femmes couvertes intégralement par un voile noir, portant des gants
également noirs, comme le prescrit une ordonnance saoudienne.

PROJET HUMANITAIRE

Nous avons l’occasion de rencontrer une de ces femmes au « Centre
Sindbad », un dispensaire pour soigner les maladies gastro-intestinales des
enfants. Le centre, qui occupe un immeuble de deux étages sur les berges du
Shatt el-Arab, a été créé, en 1996, grâce au projet « Pont pour Bagdad », en
collaboration avec le Croissant-Rouge irakien. L’objectif est celui de
contribuer à réduire la mortalité enfantine, en commençant par la lutte
contre les maladies intestinales, qui sont les plus répandues parmi les
enfants.

D’ici quelques semaines, un programme d’alimentation en faveur des
enfants souffrant de malnutrition devrait également démarrer dans la région.
Il faut savoir, en effet, qu’ il y a au moins trois enfants sur dix (en
dessous des 5 ans), dans cette partie du pays, qui souffrent de
sous-alimentation. Ce pourcentage atteint les 15% si l’on tient compte aussi
des enfants souffrant d’infections intestinales.

Dans le dispensaire, quelque 10 000 visites sont effectuées chaque
année. Les mères irakiennes arrivent avec leurs enfants « cachés » dans des
fagots rudimentaires. Souvent, elles viennent de très loin. Pour cette
raison, le centre permet que toutes les démarches - la visite du médecin,
les analyses de laboratoire et l’administration de médicaments - puissent
être accomplies le même jour. De cette façon, les mères peuvent faire des
économies sur les frais de transports, expliquent les responsables du
dispensaire, qui représentent une charge importante pour les familles
pauvres.

EAUX CONTAMINÉES

Bien que malades, souvent gravement malades, les enfants du
dispensaire ont plus de chance, si on peut dire, que les enfants qui
naissent difformes. Il n’y a pas de statistiques officielles sur ces
naissances malheureuses, mais, ces dernières années, assure-t-on, elles ont
nettement augmenté. La cause résiderait dans l’usage de bombes à l’uranium
appauvri, qui a été pratiqué pour la première fois durant la guerre du
Golfe. Ces obus auraient également provoqué une hausse fulgurante du nombre
de leucémies et d’autres tumeurs.

Le « projet Sindbad » prévoit aussi un cours d’éducation sanitaire
destiné aux mères, auxquelles on apprend, en premier lieu, à faire un bon
usage de l’eau. Un problème, celui des ressources hydriques, qui frappe
gravement le pays. Nombreux centres de distribution d’eau potable ont été
endommagés par les bombardements. Résultat : l’eau n’est bien évidemment pas
potable, ni utilisable pour faire la cuisine, surtout dans les zones où les
nappes phréatiques ont été contaminées par les bombes à l’uranium.

« NOUS VOULONS LA PAIX »

Cette situation a provoqué la propagation de très nombreuses maladies.
Outre le « projet Sindbad », l’initiative baptisée « Un pont pour Bagdad »
finance également, depuis 1998, un projet pour remettre en état de marche
une usine qui fournit de l’eau (préalablement rendue potable) aux quelque
120 000 habitants d’un quartier de Bassora. Les craintes quant à une
destruction de ce réseau d’approvisionnement agitent les opposants à un
conflit en Irak, car celui-ci aurait des conséquences encore plus
catastrophiques pour la population civile.

A Bassora, on a le sentiment que le spectre d’une nouvelle guerre
hante les esprits plus que dans les autres régions de l’Irak. « Pour l’heure,
la vie continue normalement, expliquent des étudiants de la Faculté d’
histoire. Nous espérons que la guerre n’aura pas lieu. Nous voulons la
paix. » « Vous avez peur de la guerre ? », nous leur demandons. « Oui,
certainement. Comment est-ce que nous ne pourrions pas craindre l’avènement
d’un nouveau conflit. Nous savons bien ce que c’est qu’une guerre. »

Est-ce que vous seriez disposés à accepter la présence des Etasuniens
sur votre territoire, pour éviter justement qu’il y ait une guerre ? « Non.
Nous ne voulons pas que les Etasuniens viennent chez nous. Si nous nous
trouvons dans cette situation de misère et de précarité, la faute est à l’
embargo imposé par Washington. » Irez-vous vous battre ? Face à cette
question, les étudiants hochent la tête, en signe de réponse négative, en
continuant à nous fixer avec un sourire triste et désarmant.

Durant le vol du retour, nous regardons l’immense étendue du désert
qui sépare Bassora du reste du pays et des autres villes proches. Nous avons
alors de la peine à imaginer comment, dans cette vaste région, les soldats
irakiens pourraient s’opposer à une attaque des troupes étasuniennes en
provenance du Koweït.

Traduit et adapté par
FABIO LO VERSO

1 Rappelons que la décision d’interdire les vols au nord du 36e
parallèle et au sud du 33e n’a pas été ratifiée par les Nations Unies

Mots clés : Guerres-Conflits /
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