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Lyon, négationnisme et racisme : contre l’immonde indifférence

mercredi 3 novembre 2004 - Contacter l'auteur - 4 coms

7 novembre 2004, manifestons : vivre ensemble libres, égaux et solidaires

de Philippe Corcuff *

Après le poison négationniste distillé par Bruno Gollnisch sur les chambres à gaz, il y a peut-être plus ignoble. Plus ignoblement humain, plus humainement veule : non plus une minorité d’extrême-droite, mais des étudiants « ordinaires » de l’Université de Lyon III. Le reportage que nous a livré Lyon Capitale la semaine dernière (n°498, 27-10-2004) est proprement ahurissant quant à l’attitude de certains de nos contemporains se situant pourtant dans « la moyenne », loin des « extrêmes ».

La suspension des cours du leader du FN semble ainsi avoir suscité la réprobation de la majorité de ses étudiants, pourtant distants de ses engagements politiques. « Ca m’enlève 4 heures de cours de droit international, plus une heure de japonais. Ce n’est pas à nous de payer pour ses propos », lance une étudiante. « Bien sûr, je ne suis pas du tout d’accord avec ses propos, mais que Gollnisch finisse au moins son semestre. Les partiels sont en décembre », renchérit une autre. La bonne conscience et la lâcheté ! A vomir. Des étudiantes sans doute BCBG, vaguement « à droite », ou même plus vraisemblablement « apolitiques », peut-être une bonne vieille formation catho à la lyonnaise en bandoulière.

Il faut dire qu’elles ont de « vrais » problèmes ces pauvres chéries : les partiels de décembre ! A côté de cela que pèse la mémoire de la Shoah ? Un « détail » qu’elles écrasent de leurs escarpins, légères, sans un regard pour les wagons plombés, les corps décharnés, les millions de morts...« C’est le passé. Il faut penser à notre avenir professionnel », auraient-elles pu ajouter. L’immonde dans la banalité la plus crasse. Des graines de collabos par défaut, par indifférence, si jamais les temps maudits des étoiles jaunes revenaient. Des petits-enfants des collabos d’hier, issus de ces fractions gluantes de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie lyonnaise. Des paroles pleines de bonne inconscience, qui nous rappellent l’époque de Charles Millon et de ses alliances nauséabondes avec le FN.

D’autres étudiants de Lyon III, catholiquement propres sur eux, auraient pu glisser, sur le ton de la confidence, la voix un peu plus basse : « Et puis les juifs, quand même, ils en font un peu trop, vous ne trouvez pas ? Il ne faut pas oublier qu’ils ont tué le Christ... ». On n’aurait pas beaucoup à gratter pour atteindre la saloperie antisémite. Saloperie antisémite qui a progressé ces dernières années, sans que les réactions ne soient très vives parmi nos concitoyens. Antisémitisme qui emprunte les habits traditionnels de l’extrême-droite et de l’intégrisme catholique, ou qui se taille de nouveaux costumes à travers une appropriation fantasmatique du conflit israélo-palestinien. Cette nouvelle judéophobie surfe alors sur des amalgames entre « juifs-Israéliens-sionistes-Sharon » (toutes réalités pourtant distinctes).

Mais l’antisémitisme n’est pas la seule forme de racisme en pointe aujourd’hui. Il y a les discriminations (à l’emploi, au logement, etc.) quotidiennes, les insultes, les brutalités policières, la marginalisation sociale qui touchent des millions de citoyens français et de travailleurs immigrés dans ce qu’on appelle « les banlieues ». Racisme anti-arabe, redoublant une violence sociale, dont on parle peu, car il est si banal. Une exclusion sociale alourdie par une exclusion « ethnique », jamais sérieusement traitée par les politiques de gauche et de droite, qui plastronnent devant les caméras avec des « beaux discours » ronflants sur « l’intégration » et qui, pratiquement, laissent une partie importante de la population dans la merde depuis des décennies. Younes Amarani (pseudonyme d’un « emploi-jeune » vivant dans la région lyonnaise) raconte avec une rage contenue l’expérience des humiliations répétées dans un livre écrit avec le sociologue Stéphane Beaud (Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue, La Découverte, octobre 2004). Un magnifique exercice d’auto-socio-analyse pour porter au jour les causes de la souffrance sociale et tenter de l’atténuer.

Mais depuis le 11-septembre, la diabolisation de l’islam dans l’espace public est venue s’ajouter aux stigmatisations déjà existantes. L’islamophobie, comme la judéophobie, s’appuie sur des amalgames : la confusion entre les référents « islamique/islamiste/intégriste/terroriste » (toutes choses, aussi, distinctes). Les débats médiatiques sur le foulard islamique ou sur l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Union Européenne ont été les réceptacles de cette islamophobie ambiante.

Contre l’islamophobie, la judéophobie et le négationnisme, le mouvement antiraciste doit impérativement sortir de ses divisions « communautaires » et retrouver les chemins de l’unité. Il faut en finir avec la concurrence entre associations pour « le meilleur antiracisme » et se réorienter vers l’horizon du « genre humain ». Chaque « communauté » culturelle et/ou religieuse ne doit pas seulement se battre contre le racisme qui la touche, mais aussi contre le racisme qui touche les autres, afin d’afficher dans un espace public commun l’égale dignité de tous les être humains. Tous les citoyens sont concernés, contrairement à se que croient les étudiants sordidement indifférents de Lyon III. Tous à la manifestation contre tous les racismes, dimanche 7 novembre à 10h30, place Bellecour, à Lyon comme dans les grandes villes de France !

Paru dans l’hebdomadaire Lyon Capitale
N°499, semaine du mercredi 3 au mardi 9 novembre 2004

* Philippe Corcuff
(maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon)

Mots clés : Dazibao / Discriminations-Minorités / Manifs-actions / Philippe Corcuff /

Messages

  • Etre islamophobe signifie etre hostile à l’islam.

    Critiquer l’islam c’est critiquer une religion.

    Je souhaite continuer à pouvoir critiquer toutes les religions, sans me faire traiter de raciste.

    Qui pratique les amalgames ?

    • Bah non, justement, quand on parle d’islamophobie, on parle d’hostilite violente envers les musulmans en tant qu’etres humains parce qu’ils sont musulmans, de la meme facon que l’antisemite hait les juifs... parce qu’ils sont juifs.

      Tu es peut-etre hostile a l’islam sans pour autant juger les musulmans comme systematiquement "inferieurs", "pervertis" ou "dangereux". Dans ce cas, tu n’es pas islamophobe au sens ou on l’entend ici... Tu es juste anti clerical, anti religieux, appele ca comme tu veux, mais tu ne prends pas peur si tu croises une femme voilee dans la rue, tout de meme ? Ne parle pas de "phobie", alors... la peur de l’autre, c’est une base du racisme.

      Les racistes et les integristes pratiquent et profitent le plus des amalgames... Un raciste se dira islamophobe quand il attaque les arabes, c’est aussi facile que de se dire antisioniste quand on s’en prend aux juifs. Et ca fout la merde chez les militants antisionistes et antiracistes qui militent, entre autres, on fait d’une pierre deux coups. Ce n’est pas ce qui est fait ici, au contraire. Je ne vois aucun amalgame dans ce texte.

      Je prefererais qu’on parle de racisme anti-musulman ici. On peut etre oppose a l’islam sans etre raciste, c’est parfaitement clair... Le probleme c’est qu’il se developpe actuellement une forme de racisme dirigee contre les musulmans, et qui ressemble en tous points a l’antisemitisme... C’est "plus" que du pur racisme, comme pour l’antisemitisme il y a une dimension politico-religieuse a cette haine. Alors, racisme anti-musulman est trop reducteur, et "islamophobie" est trop flou car on peut le definir de differentes facons... On s’en sort pas !

      Il va peut-etre faloir accepter ce changement de sens du mot islamophobie comme on a accepte antisemitisme dans le langage courant comme visant uniquement les juifs, alors que dans l’absolu (semantiquement) etre antisemite c’est etre hostile aux semites (donc aux palestiniens aussi...).

      Que dirais-tu d’un type qui face a une accusation d’antisemitisme, repondrait : "ah non, c’est absurde, je suis pro-palestinien, et ce sont des semites" ? Il faudra peut-etre que tu prennes garde a ne pas donner involontairement ce genre d’impression en te declarant islamophobe...

  • M. Gorcuff, universitaire de renom, découvre la filiation vichyste de la bourgeoisie française.
    C’est très bien et cela prouve qu’il n’est jamais trop tard pour apprendre.

    Evidemment, il faut dénoncer cet antisémitisme d’origine chrétienne.
    Evidemment, il faut dénoncer le christianisme comme frein à l’émancipation humaine, comme névrose obsessionnelle de l’humanité, et comme opium du peuple : sur le site Bella Ciao, nous en sommes tous convaincus, à part peut-etre quelques flics des RG...
    Pour les mêmes raisons, et dans un souci de cohérence intellectuelle minimale, il faut aussi dénoncer l’islam comme frein à l’émancipation humaine, comme névrose obsessionnele de l’humanité, et comme opium du peuple, et pour les mêmes raisons toujours, le judaisme en tant que religion.

    Je serais donc "christianophobe", "judéophobe", et "islamophobe" ?

    Est-ce du racisme, docteur Gorcuff ?

    • Monsieur Corcuff n’est pas Monsieur Gorcuff ! On parle du même ?
      Et puis, il faudra me démontrer le lien entre votre propos, et le sien dans l’article !!
      Où avez-vous lu que philippe Corcuff vous empêchait toute forme de position intellectuelle critique à l’endroit de la religion en tant que religion ?
      La question de son article porte uniquement sur l’indifférence coupable d’étudiants égoïstement arc-boutés sur leur intérets privés, et sur le fond idéologique de racisme sur lequel cette indifférence peut se déployer sans freins. Racisme, dont il rappelle, que si le paradigme demeure antisémite, il n’en est pas moins un racisme généralisé, et également islamophobe.
      Par pitié, apprenez à lire avant d’écrire !!

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