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Je vous renvoie le second texte synthétisant les interventions de Jean-Paul Fitoussi et de Joseph Stiglitz.
Colloque « nouveau monde, nouveau capitalisme » (2)
Parmi les nombreux et prestigieux intervenants à ce colloque élyséen de deux jours destiné à préparer le G20 programmé à Londres en avril, Jean-Paul Fitoussi, professeur à l’IEP Paris et président de l’Office français des conjonctures économiques (entre autres responsabilités), a sérieusement élevé le débat en évoquant « un capitalisme dans tous ses états…l’amour de l’argent l’a conduit à des extrémités contrastant avec l’obscénité de la misère du monde, l’explosion des inégalités, la dégradation de l’environnement… »
Soit, a-t-il dit, « l’émergence de l’éthique est une réaction au spectacle affligeant auquel nous assistons, soit l’éthique est la pièce maîtresse d’une stratégie de marketing destinée à encore mieux satisfaire l’amour de l’argent… » soulignant le grand écart qui existe entre capitalisme et éthique !
Il a eu cette formule audacieuse dans un tel colloque qui prend le contre pied de la pensée sarkozienne : « le capitalisme est une forme d’organisation historique et située, née des décombres de l’ancien régime…son destin n’est pas inscrit dans le marbre. »
Il a stigmatisé « l’ingéniosité du capitalisme financier…on a voulu davantage réguler les Etats pour déréguler les marchés… » plaidant pour que la démocratie départage le champ de ce qui relève du marché et de ce qui relève du politique pour délibérer sur les normes de la justice sociale.
Car, en l’absence de justice sociale il n’y a pas de projection possible dans l’avenir pour toute une partie de la population (du monde). Tel est le réquisitoire qu’il a dressé de la gestion du monde actuel –la mondialisation- « l’argent facile entraînant une dépréciation générale du futur »
Il s’est voulu raisonnablement optimiste en s’en remettant au « sentiment moral spontané, celui de l’amour de ses enfants » pour croire en un monde perfectible grâce à la démocratie, en donnant « davantage d’espace à la volonté politique « .
Il a conclu sa courte intervention (dix minutes) par une proposition émanant des étudiants de Sciences-Po : « avoir chaque année au Parlement, un débat sur les inégalités »
Joseph Stiglitz : « c’est à l’ONU de réformer et pas ailleurs »
Lors de la table ronde n°2 « mondialisation et justice sociale », Pascal Lamy, directeur de l’OMC avait eu des propos aigres-doux en présentant Joseph Stiglitz, prix Nobel 2001 d’économie, ancien conseiller du président Clinton et qui fut directeur adjoint de la banque mondiale : »…ça marche beaucoup mieux pour lui depuis qu’il est contre la mondialisation… ».
Même dit sur un ton courtois, on mesure que la notoriété du prix Nobel américain acquise ces dix dernières années depuis qu’il s’est volontairement retiré des institutions internationales pour pouvoir exprimer ses critiques de l’évolution du capitalisme et du type de mondialisation qu’il impose, cette notoriété reste en travers de la gorge de plus d’un chantre du libéralisme.
Répondant à ceux qui voudraient ne voir dans la crise actuelle que celle des marchés financiers, Stiglitz a affirmé que ça va beaucoup plus loin, parlant de l’intégrisme des marchés qui provoquent instabilités et déséquilibres, tout cela avec moins d’efficacité du système et moins de justice sociale.
Il a déploré que « la solidarité, les idées de justice sociale s’arrêtent souvent aux frontières. Nous ne regardons pas la justice sociale mondiale comme nous regardons la justice sociale nationale. Le monde économique a dépassé le monde politique et la mondialisation a rendu plus difficile aux Etats-Nations de réagir à ces déséquilibres qu’elle a crées… »
L’exemple de Clinton en 1992 a illustré l’emprise des multinationales sur le politique : « il avait prévu l’accès à une couverture sociale de santé pour les couches les plus démunies. Les industries pharmaceutiques ont fait obstacle à cette mesure pour protéger leurs bénéfices, c’est tout à fait clair et Clinton s’est rangé de leur côté. Entre bénéfices et valeurs, ce sont les bénéfices qui l’ont emporté. J’ai vu ceci de l’intérieur. »
Pour conclure sa brève intervention, Joseph Stiglitz a évoqué la question du protectionnisme : « le terrain n’est pas du tout équitable : qui peut donner des trillions de milliards de dollars de subventions à ses productions ? Ce que nous faisons est encore plus injuste… »
« Nous sommes passés du G5 au G12, au G20…Et le G192 où en est-il ? Pourquoi ces pays devraient-ils rester à l’écart des institutions internationales qui voient ainsi saper, réduire leur impact, surtout les Nations Unies : c’est là que nous devons parler des réformes et pas ailleurs. »
Deux interventions qui ont tranché avec le consensus ambiant et qui confortent celles et ceux qui pensent que le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire, d’autant qu’il traverse l’une des plus graves crises de son histoire, sinon la plus grave et que l’issue n’est nullement écrite, pour peu que les peuples s’en mêlent et refusent d’en faire les frais une fois de plus.
René Fredon




