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A La Poste : les dessous du rapport Kaspar

par DUPIN Bernard Administrateur CGT Groupe La Poste

Publie le mercredi 10 octobre 2012 par DUPIN Bernard Administrateur CGT Groupe La Poste - Open-Publishing
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Dix neuf suicides ou tentatives de suicide en 6 mois, la presse médiatise le suicide de deux cadres supérieurs survenu sur leur lieu de travail et selon une mise en scène glaçante. Ces suicides viennent douloureusement pointer ce qu’on devinait depuis quelques années : Les postiers vont mal, malgré les alertes et les dénégations de la direction de l’entreprise devenue société anonyme en 2010.

Face à cette crise sans précédent, Jean-Paul BAILLY, PDG depuis 2002, nomme au printemps 2012, une commission dite « du grand dialogue », dont Jean Kaspar rédige le rapport publié le 11 Septembre 2012. « Quand on veut enterrer un problème, on crée une commission », disait Clémenceau. Le rapport KASPAR enterre-t-il le problème ? Eléments de réponse….

Ce rapport de 69 pages, rédigé par des collaborateurs de La Poste mis à disposition de Jean KASPAR, se compose de 5 parties : Les deux premières parties décrivent la stratégie de réorganisation suivie par l’entreprise depuis 2002 et ses impacts humains ; la 3ème partie tente de dresser les limites du modèle actuel ; les parties 4 et 5 proposent une nouvelle transformation et de nouveaux objectifs : Pour devenir une entreprise pionnière dans la vie au travail, dans un contexte de mutation permanente, l’auteur propose d’engager de toute urgence 8 nouveaux chantiers .

La lecture de ce rapport illustre à elle seule le conflit d’intérêt qui se joue entre les objectifs des dirigeants actuels de l’entreprise et ceux de son personnel :

Le rapport donne une réalité officielle au malaise qui règne à La Poste, dépassant les cas individuels de personnes fragiles ou en échec professionnel, comme aimait à le limiter la direction de La Poste.

Le rapport admet aussi l’existence de phénomènes qu’on cherchait à camoufler, comme par exemple la mise des cadres supérieurs au placard.

Mais jamais le rapport ne fait de lien explicite entre la dégradation des indicateurs sociaux et l’organisation du travail et du management de l’entreprise.

En préalable et en préambule, le rapport décrit et présente la stratégie actuelle de l’entreprise comme la seule option possible, sans considération de la survie... de son personnel.

La nécessité d’une refondation sociale et les 8 chantiers du rapport

La première partie du rapport justifie la politique suivie depuis 10 ans par l’entreprise et reprend l’essentiel de la défense qu’en ont faite Jean Paul Bailly et son DRH :

 La stratégie poursuivie est incontournable, nous dit-on ; elle a produit des résultats incontestables (mais on en les argumente pas) ; les effets sur l’homme existent bien sûr mais tout modèle a quelques limites, que le rapport reconnaît. Globalement les postiers seraient donc fiers de travailler à La Poste, sont confiants dans leur avenir et celui de leur entreprise, et sont satisfaits de leurs managers.

 Mais le doute surgit : alors que la confiance semble régner à tous les étages, on nous parle de postiers « au bout du rouleau », les indicateurs sociaux pointent des risques psycho-sociaux majeur... Quelque chose cloche : la suite du rapport va faire tomber le masque :

Les deux dernières parties du rapport appellent à « un véritable saut qualitatif dans la gestion sociale, sur trois dimensions essentielles : organisation, management et gestion RH ». Vaste programme….

A lire les 8 chantiers proposés, les fondations de l’entreprise semblent atteintes sur des éléments fondamentaux de la gouvernance : A quoi ressemble donc La Poste, et sur quoi doivent porter les 8 changements préconisés par le rapport ?

La gouvernance de l’entreprise : elle a échappé pour partie au corporate sur des valeurs fondamentales

 L’organisation du travail : elle apparaît fictive, nécessitant, dans tous les métiers, la révision des normes, des cadences et des cadres.

 Le modèle social : présenté en étendard mais constamment contourné, il limite les parcours inter-métiers et l’employabilité.

 Le modèle de management : il doit être repensé dans son profil, ses critères, ses formations, ses évaluations : on découvre qu’un manager doit maîtriser son domaine mais aussi être capable d’avoir des relations humaines de qualité.

 La fonction RH : elle est jugée trop distante, doit être professionnalisée et animée par un corporate, garant de l’unité du groupe.

 Le dialogue social : en miettes, il doit être rénové pour restaurer l’éthique et la confiance.

 La gestion prévisionnelle des emplois et des compétences au niveau du groupe : elle est anecdotique et non concertée. L’accompagnement des reclassements ne comporte aucune obligation, livrant les salariés à eux-mêmes.

 La gestion de la santé et de la sécurité au travail : elle relève plus de la stigmatisation que de la prévention, l’accompagnement ou l’aménagement des postes.

Les limites en creux d’un rapport.

Pourquoi appeler à une telle refondation sociale si La Poste fonctionne aussi bien que le suggère la première partie du rapport ?

A écouter Jean-Paul BAILLY lors de son audition au Sénat du 30 Juin 2010, il n’était nul besoin de faire un tel saut : « Il y a peu d’entreprise au sein desquelles le comité exécutif lui-même se soit saisi de la problématique de stress au travail et dont le directeur des ressources humaines soit par ailleurs numéro 2 du groupe (sic !). Depuis 2003, la santé et la sécurité au travail figurent parmi les priorités stratégiques de La Poste… ».

En voulant ménager à la fois la direction de La Poste et le personnel, le rapport Kaspar ne traite pas au fond le problème de l’entreprise.

A aucun moment il ne parle de la souffrance au travail des postiers, à aucun moment il n’évoque la dérive d’un système managérial qui institutionnalise le harcèlement... On ne saisit la gravité de la crise que par le biais de ce qui n’est pas dit et ce qui manque.

Et J. KASPAR demande aux organisations syndicales de coopérer et de faire confiance sur la base d’un diagnostic en creux et une stratégie jugée impérative. Mais la confiance ne se décrète pas, pas plus qu’elle ne s’achète au travers d’une « rallonge » de moyens dédiés à la représentation syndicale…. dont on ne garantit ni l’indépendance ni la liberté.

Les retombées du rapport :

Quel est le résultat final du rapport Kaspar ? 5000 emplois nouveaux sur deux ans, dont 2000 pour les syndicats, et le renforcement du pouvoir des dirigeants responsables de la situation actuelle.

5000 nouveaux emplois sur deux ans ? Bravo ! Mais sans les situer dans une GPEC (gestion prévisionnelle des emplois) : on s’apercevrait que c’est le rythme que se fixe La Poste depuis 4 ans, en ne remplaçant qu’un départ sur 3 ou 4, c’est à dire en supprimant en même temps 10 000 emplois par an.

2000 emplois pour libérer du temps syndical ? Bravo ! Mais pris sur les "5000 embauches" - il n’en reste donc que 3000 pour suppléer au surbooking des postiers ; et sans donner aux syndiqués le pouvoir de dialoguer : La politique de l’entreprise est non négociable. Pire, le rapport occulte le fait que les dirigeants de La Poste retournent les procédures de harcèlement contre les militants syndicaux et les cadres qui ne sont pas dans la ligne !

La paix sociale n’est pas une aumône qu’on achète, c’est l’application d’un droit et d’un devoir.

Le renforcement du pouvoir central (le corporate) ? Bravo ! Mais à quoi bon si c’est renforcer le pouvoir de ceux qui sont responsables de la crise actuelle ? On notera avec étonnement que le DRH de l’entreprise qui, tel Barberot en son temps, a instruit les mesures qui ont conduit les postiers aux drames que l’on sait, vient d’être nommé, à la suite du rapport... « Responsable de la politique de l’entreprise » !

Rien sur la façon dont La Poste devrait rompre avec le harcèlement institutionnel et les dérives éthiques que subissent le personnel - dérives qui font l’objet de multiples témoignages, jusque et y compris des clients de La Poste.

Rien sur la prise en compte de la souffrance au travail et des désorganisations subies par le personnel... qui ont fait chuter la qualité de service de 50 %.

Face à la crise sociale de France Télécom, le gouvernement précédent avait pris deux mesures :

 Nommer un administrateur pour remplacer l’équipe responsable de la situation.

 Et imposer une expertise indépendante, pilotée par le ministre de l’emploi (l’enquête Technologia).

Aujourd’hui, à La Poste, ce sont les dirigeants responsables de la crise, toujours en place, qui sont chargés de commanditer une "expertise" dont ils fixent les objectifs et le contenu, et dont ils contrôlent l’application.

De ce fait, en ne s’attaquant pas à la racine des problèmes qu’il dévoile, le rapport Kaspar manque son objectif : rétablir « le dialogue social » et attaquer les causes de la crise dont souffrent les postiers.

C’est dommage, et c’est dommageable : espérons que la perte de la confiance mise dans ce rapport ne favorise pas la poursuite des drames dont l’entreprise vient de faire les frais.

http://dupin-bernard.over-blog.com/

Messages

  • Bernard le texte dans les publications sur bellaciao doit être complet et sans un renvoi "pour la suite, ici", c’est pour cet motif que on a complété l’article.

    On considère que notre site est un lieu de échange d’idée, d’information et d’organisation collective et participative, pas un "service publique" que on utilise pour "attire" les gens vers son propre site, tout façon a la fin on demande de publier la source, que permet aux lecteur, en pleine liberté, de consulter le site d’origine de la pubblication.

    Pour cet motif, a différence de la totalité des autres site militants, bellaciao donne la possibilité de publier libéralement sans passer par une modération préalable... mais biens sur avec des règles que sont dicte par le bon sens et par le respect de qui gère cet site, merci

    Collectif Bellaciao