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Récidive : l’imposture du discours présidentiel

lundi 3 septembre 2007 - Contacter l'auteur - 4 coms

de William Bourdon

La proposition ahurissante, car d’évidence anticonstitutionnelle, faite par le président de la République de prévoir, en quelque sorte, une double peine, c’est-à-dire de contraindre des délinquants sexuels à être hospitalisés à l’issue de l’exécution de leur peine, a suscité à gauche des commentaires favorables... Certes, ici ou là, quelques réserves d’usage sont faites, mais on sent bien que chacun est embarqué dans une spirale de surenchère électoraliste, en oubliant pourtant quelques évidences qui se volatilisent sous le fracas des contre-vérités.

On entend par exemple que les pédophiles, et au-delà les délinquants sexuels, seraient plus récidivistes que les autres. C’est archifaux. On évalue à 10 % à 15 % de récidivistes parmi les délinquants sexuels et lorsque l’on consulte le taux de récidive à partir des documents officiels édités par le ministère de la justice, on constate aisément que ceux qui sont poursuivis pour agression sur les biens ou trafic de stupéfiants récidivent nettement plus que les délinquants sexuels.

Mais aujourd’hui, l’enfant, figure de l’innocence et de la pureté absolues, permet gaillardement de provoquer des consensus confortables. Et ce, d’autant plus que la mémoire collective et individuelle, frappée d’amnésie, oublie, et pour cause, que pendant des années la parole de l’enfant, après avoir été niée, voire disqualifiée, a été ensuite sacralisée pour être à nouveau et de façon honteuse, démonétisée après le fiasco d’Outreau.

Tout le monde ne pouvant que se sentir coupable de ne pas protéger l’enfant, ces manipulations permettent d’organiser sciemment une baisse de lucidité collective. Ce qui favorise la communication du ministère de la justice sur sa volonté d’assurer la sécurité des Français ; un engagement au coeur de tous les discours de Nicolas Sarkozy depuis qu’il a occupé la Place Beauvau jusqu’à aujourd’hui.

Or le budget du ministère de la justice est de 6 milliards d’euros par an et la France est ainsi au 29e rang en Europe. Se mettre au niveau de l’Allemagne et du Royaume-Uni exigerait de doubler ce budget.

Depuis des décades, les missions de parlementaires français constatent que dans les pays baltes, dans certains Länder allemands, aux Pays-Bas et au Canada, les taux de récidive sont infiniment moins importants qu’en France parce que des moyens sont mis au service de la réinsertion. Reste que le risque zéro de récidive n’existe pas, ou alors il faut laisser mourir en prison ceux qui sont condamnés à une peine des plus graves.

Aux Etats-Unis, l’opinion publique s’accommode parfaitement de la mort, chaque mois, de nombreux détenus, comme elle s’accommode de l’exécution de condamnés après dix années passées dans les couloirs de la mort. Pourtant cette pratique et le niveau exceptionnel de nombre de détenus par rapport aux habitants n’empêchent pas un taux de récidive extrêmement élevé.

Alourdir la répression en laissant en jachère la prévention et la réinsertion, c’est mécaniquement assurer pour l’avenir un nombre plus élevé encore de victimes. C’est une façon particulière de s’occuper des victimes, de leur mettre la main dessus, qui est aux antipodes de l’obligation de l’Etat de les protéger.

Toutes les statistiques le montrent, dès lors que les prisons continueront à être des petites universités du crime et des machines à découragement, on est assurés du résultat... Et le palais de l’Elysée se transformera de plus en plus en "bureau des victimes". Et quand le gisement des victimes s’accroît, l’Etat comme incarnation de la compassion se redore à chaque fois les plumes.

Les politiques font donc de la cavalerie sur le dos de l’opinion publique en surfant sur une émotion savamment entretenue. L’imposture est donc absolue : on prétend protéger les victimes, alors qu’on crée, en connaissance de cause, les conditions du maintien sinon d’une aggravation du taux de récidive en France.

Qui osera dire encore que la réitération d’un crime sexuel par un récidiviste qui a bénéficié d’une libération conditionnelle, si ignoble soit le crime, "peut et doit être pondérée", par tous les crimes évités du fait de mesures d’accompagnement et de préparation des détenus dans l’exécution de leur peine et dans la préparation de leur sortie de détention ?

Qui osera rappeler que les libérés conditionnels ont des taux de récidive nettement plus faibles que ceux qui sortent en fin de peine, toutes les statistiques en témoignent, et notamment celles du ministère de la justice ?

Et point d’orgue de cette pseudo-protection des victimes, la castration chimique, mesure au parfum détestable. Si personne ne peut contester la nécessité d’explorer des traitements hormonaux, dès lors qu’ils peuvent être de nature, pour les délinquants sexuels les plus graves, à réduire le risque de passage à l’acte, toute institutionnalisation d’une atteinte à l’intégrité physique, même sur une base volontaire, nous fait rentrer dans l’antichambre d’une société dont des pans entiers d’humanité risquent de s’éclipser.

La politique actuelle n’a rien à voir avec la protection des victimes, elle ne peut qu’alourdir le nombre de celles qui auront à se plaindre, demain, des politiques qui oublient toujours les moyens et les fins, au profit de la gesticulation compassionnelle.

- http://www.lemonde.fr/web/article/0...

Mots clés : Dazibao / Justice-Droit / William Bourdon /

Messages

  • Tartuffe est au pouvoir cher Maître, en beaucoup moins drôle que chez Molière...

    L’antichambre de la dictature ? Mais nous y sommes déjà, je le crains...

    La Louve

    • L’Eugénisme, face à la "saleté" chronique de la Populace, vieille réponse, vieux fantasme de la vieille bourgeoisie moraliste, viellle méfiance face à à la Racaille de tous les siècles : le Pauvre doit sortir tout droit d’une histoire de la Comtesse de Ségur, propre sur lui et dans sa tête , vertueux , pieux et "méritant", soumis et modeste, tête baissée et main offerte à la Charité des riches. L’imagination, le Meilleur des Mondes, 1984 enfin au Pouvoir, 50 ans qu’ils attendaient cela : on va pouvoir ouvrir de nouveaux camps de concentration . Cet article montre aussi que le problème est ancien, que les remèdes existent dans les sociétés humanistes face à des pulsions maladives, qui trouvent leur assouvissement dans l’exercice d’un pouvoir aussi absolu qu’inacceptable sur plus faible que soi. La société sarkozienne loin de régler quoi que ce soit, nous renvoie dans les années 80 où un peuple civilisé abolit la peine de mort dans une société déjà malade, où un esprit fragile et maladif, un produit ordinaire de cette société enleva, séquestra et assassina un enfant. L’affaire Patrick Heny revient, mais cette fois-ci, il n’y aura pas de mai 81. JdesP

  • à propos du canada, un article intéressant qui montre que le suivi et le soin des délinquants sexuels permet de diminuer de 40% le risque de récidive.

    http://rue89.com/2007/08/20/recidive-des-pedophiles-le-canada-a-choisi-la-prevention

  • Tout ce qu’ il fait il l’avait annoncé . 53 % de français ont choisi l’abjection. Telle est la triste réalité du pays des lumières en 2007.

    Que faire sinon de tenter de préserver sa capacité d’indignation et de résister chaque jour en silence.

    Une spectatrice désemparée.

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