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SALVADOR 26 ANS CONTRE

dimanche 29 avril 2007 - Contacter l'auteur

de Enrico Campofreda traduit de l’italien par karl&rosa

Le garrot est un instrument de mort composé d’un poteau, d’une énorme vis et d’un collier métallique qui provoquent un lent étranglement. Il fut introduit en Espagne au début du 19ème siècle par le roi Ferdinand VII, fit des victimes jusqu’en 1931 où le gouvernement républicain abolit la peine de mort. Francisco Franco, après le coup d’état et la victoire dans la guerre civile qui suivit, rétablit la peine capitale au moyen de ce dispositif inhumain. Salvador Puig Antich, militant du Movimiento Ibèrico de Liberaciòn fut le dernier garrotté. C’était le 2 mars 1974. Avant cette aube tragique, il avait eu droit à six longs mois de détention après son arrestation où il se retrouva transpercé de projectiles et où mourut un policier. Ce décès fut fatal à Puig puisque Franco décida de se servir à nouveau de la main de fer et fit condamner le jeune homme par son Tribunal Militaire. Se rajouta l’attentat mortel à Carrero Blanco dû à l’ETA et ce fut le prétexte pour ne pas accorder la grâce, même quand les autres gouvernements européens, jusqu’au Saint-Siège, se manifestèrent.

Mais qui était Salvador ? Sûrement un jeune à la conscience politique croissante à qui, dans l’air nouveau de ce qui se passait dans le monde avec la révolte des jeunes, le réveil des revendications ouvrières, la dictature franquiste apparaissait comme une contradiction lourde comme une montagne. Dans les pays latins, à quelques kilomètres de là, la vie coulait tandis qu’en Espagne le généralissime l’avait congelée. Et persécutait ceux qui osaient se rebeller. On ne fait pas une révolte seulement en écoutant Iron Butterfly ou King Crimson mais il est certain que les jeunes Ibériques n’en pouvaient plus de se rencontrer et de danser dans des caves, d’être piétinés, contrôlés, privés de liberté qui est le moteur de la vie. Et ils hurlaient leur colère contre une dictature anachronique. Pour Puig et d’autres étudiants commence une intense activité politique qui débouche aussi sur des actions armées d’autofinancement pour soutenir les luttes autonomistes et anticapitalistes des ouvriers catalans.

Le film de Huerga, réalisé en syntonie avec la reconstruction de l’affaire selon l’interprétation de l’écrivain Escribano, montre à quel point un spontanéisme contre-productif caractérisait le groupe du Mil jusqu’au sacrifice de l’arrestation de quelques militants, dont Salvador fut celui qui paya le prix le plus élevé. Et donc leur exhibitionnisme armé, les attaques de banque approximatives dont la légèreté entraînait de très hauts risques en ce qui concerne la sécurité des autres comme d’eux-mêmes. Il montre aussi comme Puig était un jeune homme normal de son époque qui éprouvait des émotions et aimait sa compagne sur les notes de Suzanne. Combien son sentiment d’amitié et son affection envers ses nombreuses sœurs était élevé, comment, surtout, il était animé d’idéaux de justice pour lesquels il ne craignait pas de mettre sa vie en jeu, même contre la répression la plus féroce, sa vie de 21 ans quand il commença son parcours politique, de 26 ans quand le bourreau le lui broya.

Ses camarades du MIL survivants ne sont pas de cet avis. Ils contestent l’opération hagiographique et l’esprit révisionniste du film, tout entier porté à souligner les ingénuités et l’aventurisme du groupe de militants dont faisait partie Puig. Voici ce que dit un de leur communiqué : « Le message diffusé par le film possède une claire intention politique dans la période actuelle : empêcher la radicalisation des mouvements alternatifs à travers le récit de l’échec supposé du MIL et de la mort dramatique de Salvador. Comme si l’on disait « cela ne vaut pas la peine de s’opposer au système ». Et ils rappellent que l’esprit d’opposition, une façon toujours vivante d’être contre, tient encore en prison Jean-Marc Rouillan, ex membre du MIL et camarade de Puig.

Mais « si les héros sont tous jeunes et beaux » et utiles à la cause qui viendra comme l’a rappelé l’Histoire bien avant Guccini, le sacrifice de Salvador ne s’est pas avéré vain. Outre le fait qu’il est une idole pour ses sœurs et pour ses camarades de lutte, le jeune Catalan a transformé la pensée de ceux qui ont croisé sa vie – malheureuse mais vécue pour un idéal – comme ce fut le cas pour l’avocat Oriol qui jusqu’aux dernières heures avant l’exécution se battit pour la lui sauver. Ou le geôlier d’abord méprisant et provocateur, puis camarade de matchs de basket et de parties d’échecs et enfin, devant le corps sans défense et agonisant du jeune homme, implacable accusateur du crime franquiste.

Parce que c’est cela que fut le « Caudillo » avant d’être dictateur : un bourreau. Selon des données officielles, du Ministère de la Justice, 192 684 républicains furent passés par les armes par la Garde Civile entre avril 1939 et juin 1944. Mais le nombre des victimes fut sûrement supérieur et s’y ajoute l’action des phalangistes qui, pendant des dizaines d’années, se sont déchaînés contre les opposants soit avec leurs propres escadrons de la mort, soit au sein de l’appareil répressif légal de l’armée et de la police où ils avaient trouvé place.

Réalisation : Manuel Huerga
Sujet et scénario : Lluis Arcarazo
Directeur de la photographie : D. Omedes
Montage : Aixalà, S. Borricòn
Principaux interprètes : Daniel Brűhl, Tristan Ulloa, Leonardo Sbaraglia, Leonor Watling, Ingrid Rubio, Celso Bugallo, Mercedes Sampietro
Musique originale : Lluìs Llach
Production : Future films, Mediapro
Origine : Espagne, Grande-bretagne, 2006
Durée : 134’
Mots clés : Amérique Latine / Sud / Cinéma-vidéo / Dazibao / Enrico Campofreda /
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