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CHOMDU 10

samedi 9 février 2008 - 1 com

de P’tit Nico

Ouais, y dit Fred, c’est sûr qu’les chefs c’est pas des philosophes. Ni des poètes. Sauf m’sieur d’Villepin, ça doit être parce qu’y l’est aristo comm’ l’comte de Tocqueville. Mais y s’servent des philosopathes comme caution pour faire leurs saloperies.

Et d’leurs complices p’tits bourgeois. Les philosopathes, c’est des p’tits bourgeois, y remarque Afid.

Et des saloperies, y z’en ont fait et y continuent d’en faire au nom d’la démocratie des Lumières du Progrès du Commerce et de l’Industrie, y dit Fred.

Pendant les deux siècles d’lumières, qu’la plus grosse c’était la lumière
d’Hiroshima qu’soit disant ell’ devait empêcher d’autres guerres, la "der des der" qu’y disait mon arrière-arrière grandpère, qu’est-ce qu’ "l’peuple" on a pris comm’ trempes, comm’ y dit M’sieur Jules Ferry, l’père à not’ président sauveur d’l’Occident civilisateur.

Qu’c’est forcément pour not’ bien vu qu’on est pas éduqué et que qui aime bien châtie bien qu’y disent les rugbymen-guerriers amis d’not’ président qui pédale.

Depuis les joyeuses marches d’Napoléon, « l’empereur qui nous regarde » pour voir si on l’suit bien, mêm’ qu’y l’est
monté sur les pyramides pour voir plus loin vu qu’y l’était p’tit, y z’avaient pas inventé les talonettes à l’époque, sur les
routes d’l’Europe et d’la Méditerranée aux îles d’or ensoleillées qu’not’ président y l’aime bien aussi, chaque fois
qu’l’prolo y l’a relevé la tête, on lui a fait un’bonne guerre pour qu’y la rebaisse.

De plus en plus mondiale et de plus en
plus « totale », y rajoute Polo. Que totale, ça veut dire que toute la population en prend plein la gueule comm’y z’ont fait
les Alliés en bombardant les villes occupées. « Le but poursuivi est psychologique, créer un état permanent d’insécurité
dans l’ensemble de l’espace traité » y dit m’sieur Virilio, en faisant « de la guerre totale une entreprise de démoralisation
en portant à son paroxysme cette grande dynamique intérieure des sociétés, la terreur ».

Pourquoi, y d’mande Djamel, les nazis y z’y arrivaient pas tout seuls ?
« Au XVIIIe siècle, y l’explique m’sieur Virilio, la guerre, comme la chasse, était devenue un sport, un divertissement de
prince, a1ors qu’à l’origine elle avait elle aussi son utilité sociale, indispensable à la protection et à la survie du groupe.
Razzia d’animaux ou d’hommes, elle avait des buts directement alimentaires et économiques, puis elle avait cessé
d’être une nécessité pour devenir un jeu plus ou moins mortel, plus ou moins mercantile, et Vauban observait au XVIIe
siècle « la profonde dégradation sociale de la fonction militaire ». Or il est persuadé que la fonction militaire est de
première importance pour la survie de l’État, et il menace la monarchie française de disparition si elle n’entreprend pas
dans l’immédiat une réforme énergique de son armée. Dans une telle démarche apparaît déjà clairement l’embryon de
ce que sera le militarisme au XIXe puis au XXe siècle : la caste militaire vient de se constituer en « classe permanente »
au sein du fonctionnement de l’État (...). La classe militaire est devenue permanente au moment où commençaient à se
presser dans ses rangs les « conseillers techniques » et où ces conseillers définissaient l’armée comme une organisation
autonome, au service exclusif de l’État et parfaitement apte à contrôler et assurer, sans adhésion sociale ni faiblesse
humaine, l’expansion de son pouvoir en temps de paix comme en temps de guerre...

On a souvent qualifié Vauban de « père de la révolution », et, en effet, ce réformateur de l’armée se distingue des autres
grands commis de l’État, car, par son action, il a effectivement détaché comme un masque la figure humaine du roi de
celle de l’État. La réalité du pouvoir qu’il propose, c’est celle, anonyme, de la raison mathématique, dans ce qu’elle a de
déductif, mais aussi d’inductif, d’inventif. Bien avant les philosophes, il édifiera des projets de sociétés rationnelles,
mais dans un sens révélateur de ses ambitions de classe, puisque le but de ces sociétés sera la lutte contre la famine
endémique, notamment grâce à l’investigation statistique, à la planification et à la proposition de politiques de
programme à l’échelon national. Ainsi, la classe militaire retrouvait, par le biais scientifique, son utilité sociale disparue
en redevenant la pourvoyeuse alimentaire de son groupe ! (...).

La classe militaire n’est donc pas conservatrice, et c’est ce qui a rendu son approche malaisée. Au XIXe siècle, il
semblait relativement facile de dénoncer la politique capitaliste, mais la politique de classe de l’armée, si elle existait,
on préférait l’ignorer ; incontestablement, l’armée n’a jamais été intégrée correctement à l’ensemble de l’analyse sociale,
les antimilitaristes eux-mêmes devinent obscurément qu’aller au bout de la critique dans ce domaine, ce serait mettre en
route un mécanisme mortel, non pour le militarisme, mais pour l’ensemble de la civilisation, tout ce qu’ils considèrent
comme valeurs révolutionnaires de l’Occident et qu’ils ont rendu indiscutable sous le nom de progrès. Critiquer la
politique de classe de l’armée serait en même temps détruire le fondement scientifique et rationnel du grand mouvement
industriel et économique de la paix qu’ils veulent créer. Il n’y aura donc nulle part d’opposition sérieuse à l’expansion
du pouvoir militaire dans le fonctionnement de l’État, et le secret militaire reposera finalement autant dans les
nécessités stratégiques que dans le silence et l’autocensure des groupes antimilitaristes ou pacifistes.

Autour de l’armée,
se développeront les crises les plus graves, celles-ci révéleront parfois le caractère anational de la classe militaire
comme ce fut le cas lors des grandes purges simultanées en Russie et en Allemagne sous Hitler et Staline ; on nettoiera
l’armée, on moralisera la guerre dans des instances internationales, mais, en fait, l’antimilitarisme ne parviendra guère à
dépasser le niveau du bidassisme ou de l’opposition viscérale et aveugle à l’autorité. Lorsque, en 1914, la guerre
deviendra une messe immense, liturgie sacrificielle où les États combattants officient en précipitant dans la mort des
millions d’hommes qu’ils « mobilisent », quand la guerre moderne atteindra ce sommet du pur cérémonial, c’est
seulement son « absurdité » que l’on mettra en avant, son caractère fatal, l’incapacité où les nations les plus
« civilisées » se trouvent de résister au « cataclysme ». Ce sera alors la guerre des innocents, la guerre des braves gens,
la « guerre sans haine » de Rommel, car « en vérité qui haïr ? Ils mouraient au milieu des ténèbres les plus épaisses, sans
que seulement un visage ennemi se dégageât de la nuit implacable... ils mouraient pour l’accomplissement d’une oeuvre
qu’ils ignoraient, pour faire nombre, aurait-on pu dire - Michel Leblanc ».

La disparition de l’utilité sociale, cela veut dire aussi qu’il n’y a plus de conquêtes, de bénéfices, et donc plus de
vainqueurs ou de héros ; on va à la guerre seulement pour y être sacrifié. « Hommes de guerre comme on n’en a
sûrement jamais vu, note Bernanos, vous les prenez bien tranquilles au bureau, à l’usine, vous leur donnez un billet
pour l’Enfer avec le timbre du bureau de recrutement et des godillots neufs, généralement perméables, le dernier
encouragement, le suprême salut de la Patrie leur vient sous les espèces du hargneux coup d’oeil de l’adjudant rengagé
affecté au magasin d’habillement et qui les traite de cons... et ils se hâtent vers la gare, un peu saouls mais anxieux à
l’idée de manquer le train pour l’Enfer, exactement comme s’ils allaient dîner en famille un dimanche... à Bois-
Colombes ou à Viroflay... Le jour de la Victoire... eh bien ! le jour de la Victoire, ils espèrent rentrer chez eux, mais à la
vérité, ils n’y rentrent point pour la raison fameuse que “l’armistice n’est pas la Paix” et qu’il faut leur laisser le temps
de s’en rendre compte... huit jours eussent suffi pour prouver aux soldats de la Grande Guerre qu’une Victoire est une
chose à regarder de loin, comme la fille du colonel ou la tombe de l’Empereur aux Invalides. »

Chez les pacifistes, le retard de l’analyse demeure le même quand, respectés de tous, ils parviennent enfin à se hisser au
sommet de la hiérarchie internationale, lorsque se constituent les premiers grands sièges du mondialisme politique,
avant 1914 les premières assises économiques, puis la Société des Nations et enfin l’O.N.U. Les grands États nationaux
semblent alors sensibilisés à leurs propos et décidés à aller dans le sens de la construction de la Paix... jusqu’à ce que
leurs travaux, leurs efforts, soient tout à coup réduits à néant... « Souvent par quelques mots, d’un paragraphe, d’un
certain article, qui soudain, mystérieusement, viennent tenir en échec tout ce qui a été proclamé comme étant la volonté
commune des Nations unies, l’affirmation devant l’histoire de l’aspiration la plus profonde et de la conscience même
d’une génération... tout est anéanti et on fait retomber le monde bien au-dessous de la condition créée par le vieux pacte
de la Société des Nations », constate Edgard Milhaud en janvier l948 (...).

Il s’agit, en cet hiver 1948, et alors que le
grand conflit est à peine terminé, d’un texte où le Conseil de sécurité établit l’inégalité entre ses propres membres en « 
qualifiant » à l’avance la majorité indispensable à toute décision du Conseil concernant une action : sept voix sur onze,
qui doivent obligatoirement englober les cinq voix des cinq grandes puissances ! Et cela au moment précis où se décide
la géostratégie de la paix (l’emplacement des diverses forces armées dans le partage du monde), mais aussi la remise en
route d’activités économiques pouvant contribuer à la fabrication d’armements constituant des moyens de destruction
massive. Cependant, comme l’indique clairement l’appel de Milhaud, nous nous trouvons dans un moment
exceptionnel, puisque la conscience publique, brusquement réveillée, se trouve séparée de celle des États, et que leurs
gouvernements doivent promettre la paix mondiale, le bien-être et la sécurité en échange de la Victoire et de la misère
présente. Mais, alors même que les peuples croient être exaucés par la création de grandes structures transnationales,
gardiennes de la Paix et porteuses d’égalité et de justice, ce sont justement ces organisations qui, à l’abri derrière la
procédure, remettent en marche l’embryon affaibli des conflits futurs, l’orientation de l’industrie et de l’économie
mondiales vers la fabrication et la vente massive d’armements.., tout est déjà là au milieu des flonflons de la fête, des
cérémonies de la « libération ».

On reconnaîtra à Eisenhower un certain courage lorsqu’il dénoncera, quelques dix ans plus tard, le nouvel État militaroindustriel
avec l’empire des militants de la technostructure solidement installés déjà dans les universités et tous les mass
média... dix ans de retard pris encore par l’intelligentsia civile sur l’intelligence militaire. Mais, en 1948, en ce moment
privilégié, la conscience publique et celle des gouvernements apparaissent-il absolument disjointes, et le ferment de la
guerre repose incontestablement à l’extérieur des peuples, dans la remise en route du fonctionnement des grands États
démocratiques. En fait, comme le montre clairement l’article 43, la fin des États-nations et l’avènement du mondialisme
politique n’annoncent pas la paix, mais la poursuite de la politique totalitaire de la classe militaire internationale. De
guerre en guerre, la classe militaire a irrésistiblement étendu les « nécessités stratégiques » à l’intérieur de la vie des
États, elle est venue progressivement à bout de « ces autres intelligences qui, dans les gouvernements, sont incapables
de saisir toutes les circonstances, incapables d’en tenir compte », et font de la chose militaire une « affaire mitigée, sans
cohésion interne » - Clausewitz. »

Cette cohésion interne, la première guerre totale l’a réalisée, le statu quo la pérennise en rendant stratégique l’ensemble
intérieur des États-nations, en fondant tous les objectifs et intérêts particuliers en un seul grand scénario orienté vers un
seul objectif, absolu, général. Aux « soldats comme on n’en avait jamais vu » de la Première Guerre mondiale et qui
étaient presque des civils, la première guerre totale a adjoint d’un seul coup tout le reste de la population mondiale
comme participant éventuel au grand cérémonial. En fait, les structures intérieures des États, en cédant sans réserve aux
nécessités stratégiques, ont radicalement inversé leur fonctionnement, la classe militaire, du rôle d’instrument et
d’inspiratrice, est passée à celui d’unique interlocuteur du pouvoir politique, supplantant les représentants des groupes
sociaux, des intérêts locaux, d’une opposition disparue elle aussi dans la guerre. La dialectique étatique s’établit
désormais autour du pouvoir nucléaire central, et, de par la nature de ce nouveau pouvoir étatique, la classe militaire
détient déjà en fait le pas sur la classe politique qui n’est plus que le dernier et vague représentant d’une organisation
humaine dépassée, finissante et faillible.

L’immense masse humaine devenue impuissante n’a plus de défenseurs.

Ce que la réalisation de la première guerre
totale a indubitablement créé, c’est une nouvelle situation sociale, un nouveau statut pour l’humanité. »
Et en plus, y dit Fred, avec la compromission des doux savants p’tits bourgeois dans l’extermination humaine, comm’ y
montre m’sieur Breton :
« Les scientifiques ainsi que les ingénieurs, ceux qui construisent les machines, sont bien sûr en première ligne pour
assurer « la perpétuité de notre civilisation ». En cette période des années quarante, plus peut-être qu’à d’autres époques,
les techniciens sont largement sollicités, non seulement pour produire de nouvelles connaissances, mais également pour
guider les politiques dans leur emploi. Le milieu du XXe siècle voit en effet, parallèlement au mouvement de
l’innovation dans tous les domaines, une montée en puissance du rôle des scientifiques dans la société. La guerre joue
évidemment un grand rôle dans cette utilisation du savant comme expert au service des besoins militaires et des
stratégies gouvernementales. Les spécialistes des techniques de communication vont ainsi être particulièrement
mobilisés et leur rôle dans le conflit mondial, puis dans la guerre froide, va être décisif.

Beaucoup de scientifiques éprouvent le sentiment d’être directement concernés par les événements et en même temps
de pouvoir y intervenir de façon décisive. Ce phénomène peut s’expliquer à la fois par leur sensibilité aux événements
qui ébranlent le monde et par la légitimité absolue qu’ils incarnent, dans les années quarante, au regard de tous les
autres spécialistes de la vie sociale ou politique. D’une part, beaucoup des scientifiques qui travaillent en Angleterre et
surtout aux Etats-Unis pendant la guerre sont des Européens continentaux qui ont fui le nazisme, en général après avoir
été persécutés pour des raisons « raciales ». Leur engagement en tant que scientifiques dans l’effort de guerre des Alliés
est lié pour eux au combat contre le nazisme et le fascisme, et à la crainte que ces régimes ne sortent finalement
victorieux de la guerre mondiale. D’autre part, compte tenu du rôle croissant des sciences et des techniques dans le
conflit, beaucoup de scientifiques ont été intégrés, à titre de « conseillers », aux différents niveaux de l’appareil politicomilitaire.
Leur sensibilité se double donc d’une capacité effective d’intervention sur les décisions tactiques et
stratégiques. (...)

Dès le début de 1914, dans un contexte de guerre idéologique, les chercheurs, les universitaires, les savants renoueront
rapidement avec le service du prince et nombre d’entre eux s’engageront dans le soutien aux différents nationalismes.
Le physicien Max Planck, par exemple, signe en octobre 1914 (il nuancera plus tard sa position) un texte où les « 
représentants de la science allemande et de l’art allemand » affirment que « sans le militarisme allemand, la culture
allemande aurait depuis longtemps disparu du monde ».
Au-delà d’un soutien idéologique, il va s’agir rapidement d’un engagement plus concret dans le conflit, à partir des
résultats pratiques de la science elle-même. La guerre de 1914 à 1918 est fortement marquée par l’engagement de la
chimie. Comme le remarque Brigitte Schroeder-Gudehus, « la contribution la plus spectaculaire de la science à l’effort
de guerre fut sans doute le développement des gaz de combat. Spectaculaire elle l’était surtout du point de vue de ses
conséquences dans le domaine politique. Du point de vue militaire, l’efficacité des armes toxiques se révéla
problématique et ils n’acquirent jamais, en tant qu’arme, l’importance décisive sur laquelle leurs initiateurs avaient
compté. Le développement et l’utilisation des gaz allaient cependant affecter profondément et de manière durable
l’interprétation du rôle de la science et des scientifiques dans la société moderne.

L’engagement de la science et des scientifiques s’accroît considérablement pendant la Seconde Guerre mondiale. Tous
les secteurs de la science sont mis à contribution et deux d’entre eux connaîtront une gloire particulière, la physique
nucléaire et le domaine du calcul et du traitement de l’information. On aurait tort toutefois de réduire l’apport de la
science aux seules sciences exactes. La psychologie, mais aussi les techniques de propagande et de désinformation, sont
massivement utilisées par tous les protagonistes, dès la Première Guerre mondiale. Dans l’ensemble, toutes les
techniques de communication vont être utilisées, dans un contexte de mobilisation générale de la science.

L’explosion au Japon des deux premières bombes atomiques - outre le fait qu’elle provoque une cassure au sein de la
communauté scientifique - représente le moment clé de l’effondrement de l’image traditionnelle de la science dans
l’opinion. L’homme de science, bien qu’il soit souvent proche du pouvoir, a longtemps été dans l’imagination populaire,
sans doute en partie largement abusée sur ce point, un « homme de paix ». Sa participation directe aux massacres
commis pendant la guerre l’éjecte brutalement de ce piédestal confortable.

Contrairement à ce que l’on croit généralement, ce ne sont pas les politiques qui ont « commandé » la bombe aux
scientifiques, mais exactement l’inverse. Léo Slizard et Enrico Fermi, tout deux physiciens, durent en fait déployer une
grande énergie pour convaincre les autorités alliées, d’une part, de la puissance destructrice potentielle de l’atome ainsi
« libéré », d’autre part de l’avancée, réelle et supposée, des physiciens allemands dans ce domaine. Il fallut finalement
l’appui d’Einstein pour qu’un financement préalable puisse être obtenu. Slizard et Fermi ont l’un et l’autre, il est vrai,
d’excellentes raisons de craindre l’avancée du nazisme et du fascisme, qu’ils avaient fui au moment des premières
persécutions raciales. Une fois le gouvernement américain convaincu, le projet dit « Manhattan » prit une énorme
ampleur. Il mobilisa dans le plus grand secret plusieurs milliers de scientifiques et de techniciens (100 000 personnes en
tout) regroupés dans un gigantesque laboratoire-usine dont l’objectif était la production le plus rapidement possible de
plusieurs bombes A.

Au bout du compte, malgré l’argumentation désespérée de nombreux experts qui pensent qu’une démonstration dans un
désert en présence d’émissaires japonais suffirait à les décider à la capitulation, le gouvernement américain décide
l’emploi de la bombe contre les objectifs civils d’Hiroshima et de Nagasaki dès les premiers jours de 1945, causant
plusieurs centaines de milliers de victimes en tout. Jamais la science n’avait, en aussi peu de temps, tué autant de
personnes.

Les scientifiques ont ainsi été intégrés, pendant la guerre, au système militariste qui tend à s’installer en maître au coeur
même des démocraties libérales. (...) De nombreux scientifiques - dont von Neumann qui devait un peu plus tard
inventer l’ordinateur - sont alors mobilisés comme conseillers scientifiques du gouvernement pour toutes les questions
stratégiques associées à l’emploi du nucléaire. En échange, il est vrai, la physique et sa branche nucléaire avaient
accompli un pas de géant, grâce aux financements quasi illimités dont de tels programmes de recherche pouvaient
désormais bénéficier.

L’autre branche particulièrement sollicitée pendant la guerre est le domaine des mathématiques appliquées, du calcul et
du traitement de l’information sous toutes ses formes. La guerre « moderne » - une guerre peut-elle être vraiment « 
moderne » ? - est en effet de plus en plus indirecte, dans la mesure où l’on ne voit plus son ennemi. Il faut donc pouvoir
en permanence reconstituer sa position, imaginer ses mouvements, diriger ses coups vers lui sans jamais l’apercevoir.
Le calcul va ainsi se substituer progressivement à la perception humaine. L’innovation a lieu dans deux directions
principales : le développement des machines mathématiques, qui répondent aux besoins de calculs toujours croissants, et
le développement de modèles de compréhension et de décision pour des situations trop complexes pour être
appréhendées directement par l’esprit humain. (...) L’artisan de cette implication majeure des mathématiques dans la
guerre est von Neumann, qui est à la fois l’un des meilleurs mathématiciens du siècle, le créateur de la « théorie des jeux
 », qui aura des applications stratégiques militaires, et l’inventeur de l’ordinateur.

Une autre implication concrète des nouvelles machines mathématiques électroniques est l’activité des « briseurs de
codes » américains et surtout anglais, avec à leur tête le mathématicien Alan Turing, par ailleurs l’un des fondateurs de
l’informatique moderne. Son activité comme « décrypteur en chef » pendant la Seconde Guerre mondiale fut décisive
dans le domaine des communications militaires. Le travail de Turing et la façon dont son destin personnel y fut associé
sont révélateurs de la façon dont la science s’est transformée sous l’impulsion de la guerre. Turing a le sentiment, au
début, de travailler « pour une bonne cause ». En fait, en rendant « transparentes » toutes les communications militaires
allemandes, il contribue à sauver des milliers de vies de soldats alliés. Rapidement son travail, ultra-secret, est dirigé par
les militaires qui assurent à la fois l’autorité hiérarchique et l’attribution des fonds. À la fin de la guerre, Turing, qui est
pourtant, selon les critères de l’establishment politico-militaire, un véritable héros national, sera pourchassé pour son
homosexualité. Condamné par la justice à la stérilisation, il se suicide en mangeant une pomme qu’il a lui-même
empoisonnée. (...)

Dans l’ensemble, l’attitude des chercheurs est à cette occasion pour le moins ambiguë. Alors qu’ils avaient fourni
jusqu’à l’entre-deux-guerres les gros bataillons des militants pour la paix, la plupart de ceux que le général Groves
appelait finement les « chevelus » se rangèrent en maugréant du côté de la main qui les nourrissait et leur permettait de
développer leurs coûteuses recherches fondamentales - et aussi appliquées, bien sûr. La demande des militaires était
claire. Comme le résume l’économiste Oskar Morgenstern, celle-ci « n’était pas restreinte à la fabrication de nouvelles
bombes, de meilleurs carburants ou de nouveaux systèmes de guidage, (...) mais elle incluait souvent l’usage tactique et
stratégique à la fois des choses réalisées et des choses qui étaient simplement en prévision ».

De tout’ manière, c’qui compte avant tout pour le p’tit bourgeois c’est sa vocation et sa carrière, y dit Djamel. À lui la
« perpétuité de la civilisation », au pauvre la perpétuité d’la misère. De "l’peuple" y s’en sert que quand ça l’arrange. Y a
qu’à voir pour l’armée : quand y avait l’service militaire, y avait des luttes anti-militaristes. Maintenant, c’est des luttes
anti pub et l’prolo y pustule pour l’armée.
« Les armées de masse, y continue m’sieur Virilio, sont nées de la Révolution française avec l’Empire napoléonien, puis
l’Empire colonial a pris outremer la relève de l’expansion territoriale métropolitaine. Tous les idéaux démocratiques du
service de la nation et de la conscription sont nés à ce moment en même temps que l’industrie militaire. Après la
Seconde Guerre mondiale, la décolonisation a occasionné le retour sur le continent, le rapatriement sur un territoire
national qui allait devenir un « sanctuaire » nucléaire. Elle engageait par là le processus qui mène à l’armée
professionnelle, celle d’une classe technocratique capable de servir à la fois et les moyens de production et ceux de
destruction les plus sophistiqués, comme le signale Sanguinetti : « La dissuasion nucléaire tuera le soldat mais
ressuscitera l’officier. »

La réforme du service militaire n’est donc pas une simple rénovation administrative, comme le dévoile assez
maladroitement Debré : « La réduction du service a six mois, c’est en fait la manière déguisée de modifier nos objectifs
militaires... C’est une mutation : les forces armées deviennent une université militaire. » En effet, cette armée qui tend à
se professionnaliser ne demande qu’à identifier sa condition à celle de la technocratie civile, comme le déclarait le 28
mai 1974, dans sa « Radioscopie », le co1onel Bitel, commandant en second de Saint-Cyr : « Nous sommes des laisséspour-
compte d’une expansion que nous contribuons à assurer en préservant la paix... nous sommes des producteurs
comme les autres. »

Cette réorganisation de la classe militaire est en fait le signe d’une transformation sociale et politique radicale, car ces
nouveaux « militants » de la techno-structure ont lancé ou récupéré la plupart des derniers idéaux progressistes (sauf
ceux qui remettraient en cause leur fonction), et ce n’est pas ici le syndicalisme militaire qui doit nous rassurer !
D’ailleurs, cette identification du « producteur » militaire au producteur civil est largement facilitée par les perspectives
des industries de pointe, orientées désormais vers les objectifs de production militaire (électronique, aéronautique). La
crise mondiale montre en effet cette production déjà assimilée aux biens d’équipement, non plus seulement nécessaires,
mais indispensables à une économie nationale menacée.
Le fameux « compromis historique » est à reconsidérer sous cet angle. Le mouvement ouvrier européen, en s’engageant
dans un spectaculaire rapprochement avec la bourgeoisie, marque bien cette réorganisation de la lutte des classes. Le
compromis prétend opposer un front uni aux dangers de l’accord intervenu entre les deux hégémonies, mais ce
« protectionnisme » social ne peut être pratiqué dans les conditions stratégiques présentes sans mettre une fois de plus la
classe militaire en position d’arbitrer les conflits. En effet, la tentative de constituer un « front national » ne peut se faire
sans une interpellation plus ou moins ouverte des forces armées. (...)

On le voit, de même qu’il y a eu coïncidence au XIXe siècle entre l’industrialisation des moyens de destruction et la
levée en masse, la prolétarisation du combat, de même il y a actuellement coïncidence entre l’identification de la guerre
à la science et cette mutation de la classe moyenne. Le développement de l’appareil scientifique et industriel des armées
est au coeur de la crise de l’État-nation, il porte en lui les causes d’une transformation radicale de la société que les
forces populaires ne semblent pas apercevoir. Tout se passe ici comme si l’illusion du « front national » renouvelait
celle de la « défense nationale ». Après l’autorégulation des sociétés primaires, après la régulation des sociétés
étatiques, c’est la dérégulation anationale qui commence. Celle-ci s’identifie à l’anarchie militaire appliquée aux plus
vastes ensembles sociaux, c’est l’accomplissement du principe de la colonie, sa perfection même. »

Ça doit être pour réaliser l’projet d’m’sieur l’comte de Saint-Simon qui font ça, ell’ dit la soeur à Polo : « Pour améliorer le
plus rapidement possible l’existence de la classe la plus pauvre, la circonstance la plus favorable serait celle où il se
trouverait une grande quantité de travaux à exécuter et où ces travaux exigeraient le plus grand développement de
l’intelligence humaine. Vous pouvez créer cette circonstance : maintenant que la dimension de notre planète est connue,
faites faire par les savants, par les artistes et les industriels un plan général des travaux à exécuter pour rendre la
possession territoriale de l’espèce humaine la plus productive possible et la plus agréable à habiter sous tous les
rapports ».

Sauf qu’la classe la plus pauvre, ell’ doit pas être encore assez éduquée pour faire partie d’l’espèce humaine, malgré deux
siècles de lumières, y dit Polo. Faut dire que : « Soyons sincères, de notre civilisation, ce qui parvient tout d’abord au
groupe indigène, ce n’est pas l’alimentation équilibrée, ni la médecine préventive, ni la philosophie de Platon ni les
poèmes de Vallejo. Nos représentants, notre avant-garde, c’est, dans le meilleur des cas, l’alcool et le colon abusif ; ou
bien alors, ces techniciens d’une compagnie pétrolière dont la capacité mentale a été diminuée par une culture à bon
marché, de télévision et de cinéma, qui fait des Indiens des êtres malfaisants, des obstacles au progrès, tout juste bons à
supprimer », qu’y dit l’ethnologue péruvien Stéfano Varese.
Pourtant on en a éliminé déjà beaucoup de ceux qui comprenaient pas qu’on leur amenait la civilisation du progrès
d’l’avenir radieux.

« Pire encore que de leur envoyer nos armées, y raconte m’sieur Dibie qu’est aussi ethnologue, on inventa des “astuces
génocidaires” qui faisaient du bourreau un anonyme et rendaient celui qui était condamné à disparaître, ignorant de sa
fin prochaine. Il n’y avait pas que nos canons qui étaient “supérieurs “, nos maladies aussi étaient mortelles ! C’est
comme cela que dès 1710 au Canada, les Anglais n’hésitèrent pas à distribuer aux Abénaqui, aux Micmac et aux
Etchémi des couvertures contaminées par la variole comme cadeaux de paix, cadeaux sciemment empoisonnés dont les
Indiens ne se relevèrent pas. En 1860, c’est une manière plus classique qui fut utilisée : un groupe d’Apaches fut invité à
un banquet qui leur fut fatal. La technique des bidons d’alcool empoisonnés était aussi prisée quand ce n’était pas,
comme au Pérou, des coupons de tissus infectieux déposés à l’orée des villages. On pourrait y ajouter de l’arsenic mêlé
à du sucre offert aux Indiens Tapaiauna, du riz empoisonné pour les Beiços et bien évidemment, ce « cadeau vénéneux »
qui fit tant de ravages : la variole. En Patagonie, on décima les Ona en leur inculquant la rougeole, quand on ne
s’amusait pas à les chasser ouvertement, les paires d’oreilles étant rapportées comme trophées. Aussi ne sera-t-on pas
étonné que la dernière indienne Ona se soit éteinte en 1964, et que des disparitions spectaculaires de populations eurent
lieu.

Le cas des Indiens Kayapo au Brésil, qui passèrent de 6.000 en 1900 à 600 en 1922 et dont il ne restait plus, à la
suite d’une épidémie de grippe, qu’une cinquantaine d’individus en 1929, qu’achevèrent par la suite bronchopneumonie
et rougeole, est un exemple coupable de ce mode d’extermination indirecte. Quant aux Indiens d’Amérique
du Nord, dont le nombre est remonté aujourd’hui jusqu’à deux millions environ, la politique génocidaire et ethnocidaire
américaine les avait réduits à quelques centaines de milliers. On ne comptait encore que sept à huit cent mille Indiens
dans les années 1960. On a tant crié à l’horreur, les ethnologues notamment, que la rumeur officielle dit que ce type de
pratiques a disparu ; d’autres rumeurs disent le contraire. Qui croire ? Ce qui est certain c’est que pour les groupes
amazoniens, la situation reste critique malgré la création de réserves dont le respect et la “ sûreté” varient en fonction
des Etats... ».

Heureusement que Florent Pagny y l’est allé repeuplé la Patagonie... y rigole rouge Djamel.
« À côté de ce genocide détourné, dont l’atrocité et l’hypocrisie qui l’entoure valent tous les crimes, existe, larvé,
rampant mais là aussi impardonnable : l’ethnocide. L’ethnocide, c’est de croire que la richesse et l’invention ne sont que
d’un seul côté, et que si l’on ne suit pas la loi du "civilisé", on appartient à une humanité de frange encore rattachée au
"monde sauvage". Cette criminalité culturelle et non plus physique à laquelle se sont longtemps livrés missionnaires et
colons avant d’être relayés par les gouvernements ou les compagnies pétrolières, même lorsqu’elle prend un tour
humanitaire, tient à la volonté folle de « civiliser l’autre ». Le résultat créé est toujours un très grave déséquilibre dans
une organisation sociale qui n’est pas adaptée à notre "message". »

Et encore, ell’ constate la soeur à Polo qu’a vu à la télé d’not’ président l’reportage qu’y l’a fait Las Casas au XVIe siècle
sur la Controverse de Valladolid, l’indien y l’a une âme ! Alors qu’l’nègre y peut pas en avoir vu qu’depuis l’époque
carolingienne, l’noir c’est la couleur du diable et des falsificateurs. Comm’ ell’ dit m’dame Stenou, « ce n’est pas la
couleur en elle-même qui est maudite, mais l’absence de clarté : ce sont les ténèbres contre la lumière. » C’est pour ça
qu’not’ président qu’aime la lumière des spots d’la télé d’not’ président, y dit comm’ m’sieur Renan qu’c’est un’ race « pas
civilisable ni susceptible d’progrès » du commerce et « vouées à l’immobilité ».

C’est pour ça qu’l’noir y l’en a pris encore plus qu’les autres dans la gueule d’la lumière d’la civilisation d’l’esclavage qui
fait chanter la blouse, et qu’c’est pas fini vu qu’not’ président y s’en occupe pour l’faire devenir comm’ Rama Yade qu’ell’
est si belle dans ses robes qu’not’ président y lui donne, qu’on dirait pas qu’ell’ est noire vu qu’ms’ieur Gobineau qui s’y
connaissait en races humaines y disait qu’la civilisation c’est de voir "la beauté" gagner contre la "flétrissure" des
"dégénérés", les "extrêmes" de couleur – noir d’un côté, jaune de l’autre – "tempérés" par le Blanc, et de voir le retour de
la « Grand’race blonde », de ses chefs et la puissance militaire européenne soumettre le reste du monde, que m’sieur
Hortefeux y doit faire le mélange pour not’ président qu’aime la beauté qui brille.

Ouais, y dit Djamel, et l’arabe, tu l’mets où ? Parce qu’lui aussi y l’en prend plein la gueule d’la lumière dans
l’commissariat. Pour m’sieur l’comte Buffon, putain c’est qu’des aristos dont tu parles Polo y l’éructe Djamel, qu’aimait
écrire d’jolies phrases lumineuses sur l’écureuil et les saisons d’la nature qu’est si belle, la beauté physique est donnée à
l’origine et la couleur est un phénomène de dégénérescence. Donc, plus l’homme est foncé, plus y l’est laid. C’est pour
ça qu’l’arabe y l’est un peu plus civilisé qu’l’noir, parce qu’y prend mieux la lumière du progrès du p’tit commerce dans
l’quartier d’prolos.
C’est pour ça qu’l’homme nouveau français blanc p’tit bourgeois y veut pas qu’l’ arabe y soit aussi homme nouveau
qu’lui.

« Fanon avait une conscience aigue des embûches dressées par la reproduction mimétique du modèle européen (et
notamment de celui de la bourgeoisie décadente européenne), y raconte m’sieur Ross ; cela ne l’empêcha pas pour autant
de reprendre - en le retournant et en le transformant - le concept bourgeois français et la valeur française par excellence :
à savoir, la notion d’homme, qui constituait le fondement privilégié de l’humanisme occidental. Cependant, en France,
ce même concept faisait l’objet de sévères examens et de non moins sévères attaques - notamment dans la critique de
l’ethnocentrisme - lesquels émanaient du second des « nouveaux hommes » : celui que Barthes, en le situant en France
dans la sphère universitaire, baptisa dans un important essai de 1963 : « l’homme structural ». (...)

Cette réserve ou cette aversion des structuralistes vis-à-vis des sociétés entraînées dans le courant de l’histoire et de la
révolution peut s’expliquer, du moins en partie, par la distance - s’exerçant au niveau des races, des nations et des
classes - qui séparait l’homme structural de l’homme nouveau dont les écrits de Fanon saluaient au même instant
l’émergence. Mais elle révèle aussi un conflit plus fondamental qui se développa autour du statut de la notion d’homme
proprement dite. « Il faut.., mettre sur pied un homme neuf », écrit Fanon en 1961. Lévi-Strauss déclare un an plus tard :
« Je crois que le but ultime des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme mais de le dissoudre. » Et quatre ans
plus tard, dans Les Mots et les choses, Foucault donne son expression la plus passionnée à la dissolution ou à
l’effacement auquel est voué l’homme : « L’homme s’effacerait comme à la limite de la mer un visage de sable ». C’est
donc au moment précis où les peuples colonisés réclament et s’approprient le statut d’hommes que les intellectuels
français proclament « la mort de l’homme ».

La polémique que déchaîna le concept d’homme - sa revendication par les révolutionnaires des colonies et les ouvriers
de la métropole, son effacement par les structuralistes - suscita des contradictions plus vives encore au sein du
structuralisme marxiste, et notamment althussérien.
Pour les marxistes anti-humanistes qui se trouvèrent au premier plan dans les années soixante, la notion d’homme était
évidemment négative, puisqu’elle se réduisait à une pure image masquant les conditions de la domination bourgeoise.
Le nouvel homme total et utopique promu par le marxisme existentialiste était lui-même inacceptable pour le
positivisme d’un marxisme structuraliste ou moderniste comme celui d’Althusser. Vers 1965, la proclamation de la mort
de l’homme et de la liquidation du sujet avait déjà retenti dans l’ensemble de la sphère universitaire ; aucun intellectuel
français digne de ce nom n’eût pu invoquer l’homme sans rougir, ou du moins sans recourir à des guillemets.

Et
cependant tout marxiste anti-humaniste ou structuraliste se trouvait entouré de travailleurs et de peuples colonisés qui
ne cessaient de réclamer d’être reconnus comme hommes, et dont les slogans, tels ceux de Fanon, se fondaient sur la
revendication d’une humanisation de la société (pour n’en citer que quelques exemples : nous sommes des hommes, et
non des chiens ; l’économie au service de l’homme, et non l’homme au service de l’économie ; le socialisme à visage
humain ; etc.) Les peuples en lutte, imperméables au malaise et aux réticences des structuralistes, semblaient lutter
d’autant plus ardemment pour se faire reconnaître comme hommes.
Dans les écrits de Frantz Fanon, d’Aimé Césaire et d’Albert Memmi, la revendication du statut d’homme exprimée par
les colonisés traduit d’abord et surtout un refus : le refus de se laisser insulter par des maîtres. Pour Memmi, être
colonisé, c’est se trouver constamment insulté ou soumis à des séries de négations et de réductions bien souvent
contradictoires. Le colonisé n’est ni ci, ni ça : « Mais qui est-il ? Sûrement pas l’homme en général, porteur des valeurs
universelles, communes à tous les hommes. Précisément, il a été exclu de cette universalité, sur le plan du verbe comme
en fait.

Le pouvoir d’insulter que s’arrogent les maîtres manifeste l’extension directe du droit de propriété qu’ils exercent sur
les colonisés. Rejeter ce pouvoir - prétendre, selon l’expression de Fanon, au statut d’homme total - c’est refuser de se
soumettre à l’esclavage, de se laisser ravaler au niveau de marchandises, de se laisser dégrader et dénier toute humanité.
Or, dans une situation coloniale, quiconque se voit dénier l’humanité se trouve aussitôt ravalé au rang de bête. Memmi,
Fanon et Césaire ont pareillement dénoncé le fait que le colonisé en butte au racisme se trouve dégradé et ravalé au rang
de bête, au terme de l’affrontement opposant deux êtres, dont seul l’un peut prétendre se voir reconnu comme homme.

Dès l’instant où un impérialiste considère des colonisés comme autant de bêtes, il peut dénier à ceux-ci certaines
qualités humaines, et notamment la jouissance de l’intégrité de leur être, en les considérant comme autres et comme
inférieurs, aux termes de la comparaison ainsi implicitement établie. Selon Memmi, à la dégradation qui frappe les
colonisés s’ajoute l’indistinction où ils se trouvent confondus, une fois englobés par le colonisateur sous « la marque du
pluriel » : chaque individu colonisé se retrouve ainsi inférieur au bourgeois européen, qui seul peut se targuer de
l’intégrité de sa personne. En effet, il y a toujours « trop » de colonisés, ce qui se traduit dans la rhétorique impérialiste
par la récurrence de certaines images : celles de masses, de hordes, d’essaims, de grouillement, de fourmillement, bref
de reproduction excessive. Le pamphlet de Césaire souligne le lent et inexorable processus de ce qu’il dénomme « 
l’effet boomerang de la colonisation » : « le colonisateur qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans
l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête ». Aux yeux des
colonisés, la dynamique de l’animalisation se retourne ; toutefois, l’impérialiste persiste à percevoir les colonisés comme
des êtres dégradés et défaillants. En dégradant, en ravalant au rang de bêtes et en ne considérant qu’en masse les
colonisés, l’Européen continue à se réserver la complétude, l’intégrité et l’humanité.

Les marxistes structuralistes répliqueraient volontiers (comme ils l’ont d’ailleurs fait) qu’en écartant l’homme, ils
n’écartaient pas les hommes réels. Ils rejetaient le masque, l’image qui dissimulait la domination bourgeoise ; ils ne se
préoccupaient que de l’homme en tant que mythe idéologique, en tant que concept philosophique doté d’une fonction
théorique spécifique. En ce sens, le structuralisme évite toute ambiguïté. Mais qu’advient-il des situations historiques où
la revendication de l’humanité - et à travers elle de la notion d’homme - exerce des effets politiques concrets, et
représente des exigences politiques ? Comme il ignora l’Afrique, le marxisme structuraliste doit forcément ignorer les
situations historiques dans lesquelles le seul nom d’homme exprime une revendication comparable et traduit un sursaut
de révolte ; il évite donc l’ambiguïté, mais au risque de se réduire à une simple théorie de la représentation. La distance
séparant le nouvel homme structural de l’ « homme nouveau » de Fanon recouvre exactement toute la distance séparant
une théorie de la représentation d’une praxis ou d’une action politique, ou, pour reprendre les termes mêmes de Fanon,
« une logique de l’équilibre » de la « dialectique ». La mort de l’homme chère aux structuralistes fut la mort de l’homme
nouveau qui incarnait l’espoir d’un avenir utopique ou différent : la science ne pouvait rien avoir à faire avec l’action
révolutionnaire. »

Texte de la Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, juillet 1960 :
Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.
Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et
protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.
La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les
hommes libres.

Parmi les intellectuels connus signataires du manifeste, on relève notamment les noms de Jean-Paul Sartre, de Simone
de Beauvoir, de Marguerite Duras, de Maurice Blanchot, d’Henri Lefebvre, de Michel Leiris, d’Alain Robbe-Grillet, de
Christiane Rochefort et de Pierre Vidal-Naquet.

(à suivre ...)

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Messages

  • Juste une petite réponse à des mots que j’ai trouvé déplacés, á savoir au sujets des "rugbymen guerriers". En effet, pour toi qui se dit défenseur des deshérités, des exlus, de la pauvreté et de la misère, en somme des travailleurs exploités, tu devrais peÛt etre t’interesser en quoi consiste ce sport avant de le rendre responsable des sept plaies d’Egypte. Je n’enlèverais pas le fait que c’est un sport né dans la bourgoisie et que ce joue pratiquement partout par ce que la bien séance nous fait appeller "élites"... exepté en France mon petit. Qui joue au rugby dans ma ville du sud-ouest, comme dans beaucoup d’autres villes de France ? Les prolos, les ouvriers de l’industrie lourde, les viticulteurs qui miment sur un terrain le drame de leur condition, mais aussi qui s’unissent comme durant les nombreux mouvement sociaux. Ici certes, pas de romantisme, pas de grands discours, seulement un courage et un coeur énorme pour aller de l’avant. J’ai grandi dans ce milieux, et je demande un peu de respect... simplement... qui plus est de la part des personnes se revandiquant de gauche -et je leur enlève pas, au contraire- Je suis sur que ce n’était pas ton intention, et que, j’ai compris ou tu voulait en venir. Bien sur... alors pourquoi faussement disserter sur un sujet aussi futile ? Simplement pour qu’on se pose les bonnes questions, qu’on affronte la réalité ac sang froid et que l’on se s’égare pas dans l’ignorance pour avoir les clefs qui nous permettront de changer le monde. Assez de tous ces artisants des lendemain qui chantent sans connaitre l’air de la chanson. Je ne voudrais pas developper, je pense que j’écrirai à nouveau sur ce site pour eclaicir ma pensée, la partager et la soumettre aux critiques.
    Sur ce, à bientot pour un mini débat virtuel, chose qui paradoxalement me déplait enormement.

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