QUAND SOLIDAIRES ESSAYAIT

26 mars, par Laurent Degousée

"Le futur appartient à celui qui a la plus grande mémoire." Frédéric Nietzsche

Dix ans déjà ! Le 24 mars 2012, l’Union syndicale Solidaires, la dernière née des organisations syndicales interprofessionnelles, organisait une manifestation nationale pour peser dans le débat de la présidentielle d’alors. L’occasion d’interroger, à la veille d’une nouvelle élection dont le résultat s’annonce lourd de danger pour l’avenir du monde du travail, l’évolution de l’organisation depuis cette initiative, présentée comme un signe de maturité et de sa capacité d’initiative.

Une manifestation inédite et rassembleuse

En 2012, le rejet de la présidence de Nicolas Sarkozy, entretenue par la mobilisation monstre contre le passage de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans en 2010, est forte et la probable alternance avec François Hollande est dans tous les esprits (on connaît la suite). A cette occasion, l’Union syndicale Solidaires, qui a rappelé dans une brochure les enjeux économiques et sociaux de l’élection à venir, décide, en février, d’appeler à une manifestation centrale sur Paris le mois suivant.

Le choix d’un samedi et d’un parcours original ‒ de la place de la Bourse à celle Stalingrad ‒ a permis de réunir, sous le soleil et à la satisfaction des participant-es, au moins 5.000 militant-es, dont certains de Peugeot et de Virgin Mégastore, alors en butte à des licenciements, et des chômeurs. Le cortège, coloré et dynamique, a réaffirmé les revendications de l’union dont la mise en place d’un droit de veto dans les comités d’entreprise ou la réduction du temps de travail hebdomadaire à 32 heures.

Sa déléguée générale de l’époque, Annick Coupé, a pris la parole en fin de manifestation en assurant que " quel que soit la résultat des élections, la mobilisation sociale pour faire bouger les choses ne s’arrêtera pas. " Quant à la participation modeste à la manifestation, " le fait que l’union Solidaires ait appelé seule et qu’on soit en période électorale n’a pas rendu les choses faciles. Ça n’a pas été possible avec l’intersyndicale, donc on a pris nos responsabilités. "1

Dans son journal d’avril, l’union tirait à son tour un bilan positif de cette manifestation et, à l’occasion de son congrès de juin 2014, revenait dessus en pointant cependant, au regard de son nombre d’adhérent-es (environ 100.000), l’écart entre les décisions prises au niveau national, souvent servie par une production conséquente de matériel syndical, et le nombre de ses équipes locales comme professionnelles qui s’en emparent véritablement.

Un front pour faire face à la régression sociale

Le Front Social est issu de la rencontre, dans le cadre de la lutte contre la répression judiciaire des Goodyear en 2016, de la CGT de l’entreprise en question, d’Info’Com et de Sud Poste 92. C’est lui qui organise, le 22 avril 2017, une manifestation parisienne qui compte plusieurs milliers de personnes puis, après le duel Le Pen-Macron, un Premier tour social le 8 mai avec encore plus de monde. Très vite, il va regrouper des dizaines de collectifs locaux et des structures importantes de la CGT, de Solidaires et d’autres syndicats de lutte et de jeunesse vont également le rejoindre.2

A son nouveau congrès cette même année, Solidaires appelle à rejoindre, sans trop de débats, les manifestations initiées par le collectif le 19 juin dans plusieurs villes contre l’adoption des ordonnances Macron, qui bouleversent le Code du travail, puis participe à la Marche sur l’Elysée du 18 novembre 20173. Cette dernière aura eu pour mérite d’anticiper le mouvement des Gilets jaunes de l’année suivante, qui voudra lui-aussi chercher Macron dans son palais, un mouvement marqué par des manifestations sauvages, des blocages et des affrontements avec les forces de l’ordre.

Même si la dynamique du collectif s’est effilochée avec le temps, elle a perduré d’abord autour de la caisse de grève en ligne, qui a permis de soutenir de nombreuses équipes engagés dans la longue grève contre l’instauration de la retraite à points en 2020, puis, en 2021, au travers des deux manifestations contre les licenciements, organisées d’abord autour de la CGT TUI puis de l’intersyndicale des PPG.

Et maintenant ?

On le voit, ces actions sont conformes à l’ADN de Solidaires, basé sur une construction dans les luttes, la volonté de les faire converger et de pousser à l’unité syndicale, y compris dans la perspective d’une recomposition. Pourtant, force est de constater que la peur d’être débordé sur la gauche par certains de ses représentant-es de base à l’aura médiatique ou, tout simplement, l’impossibilité de combiner une politique syndicale indépendante, ambitieuse et novatrice avec sa participation aux intersyndicales traditionnelles fait que la spécificité de Solidaires s’estompe dans la durée.

Ainsi, son dernier congrès de septembre 2021, où des tiraillements entre secteur privé et public se sont fait jour, s’est terminé, à l’image de ceux de la CGT, par un appel à une classique journée de grève interprofessionnelle, le 5 octobre en l’espèce. Le relatif succès de celle-ci a donné lieu à des redites les 27 janvier et 17 mars 2022, avec des rangs de manifestant-es de plus en plus dégarnis, sans que soit tirée la conclusion qu’il faudrait sans doute essayer autre chose.

Plus encore, la réponse à ce qu’il faut bien qualifier de piétinement est que l’investissement de Solidaires au plan sociétal se fait de plus en plus prégnant : antifascisme, écologie, féminisme… L’union donne le sentiment qu’elle est partout où ça bouge (encore) tout en étant représentée souvent par les mêmes membres. Se développe alors le sentiment que le travail syndical de base, la raison première de son existence, qui a permis ces dernières années de renforcer son implantation dans le secteur privé ‒ on pense à Amazon, les associations, les centres d’appels ou le médico-social ‒ et donc de renforcer sa représentativité, est rétrogradé au profit de causes jugées plus « nobles ». Il y a urgence à rééquilibrer cette situation si l’union veut continuer à peser dans le champ syndical et, plus généralement, dans les prochaines batailles interprofessionnelles qui nous attendent. Il en est de même pour l’après-élection, qui s’annonce bouleversée, hormis la perspective du 1er Mai, qui non seulement tombera après le second tour mais un dimanche.

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