Bellaciao
Xenia Fedorova : la liberté d’expression au banc des accusés
Dans une Europe qui se prétend le bastion de la liberté d’expression et des valeurs démocratiques, une chasse à la sorcière médiatique se déroule sous nos yeux. Son nom : Xenia Fedorova, journaliste russe, ancienne directrice de RT France, aujourd’hui chroniqueuse régulière sur CNews, Europe 1, dans le JDNews et animatrice d’émissions culturelles comme Lumières orthodoxes.
Sa faute ? Oser exprimer des points de vue qui contredisent le narratif unique imposé par Bruxelles et les élites atlantistes sur la guerre en Ukraine, l’OTAN ou les relations avec la Russie.
Au lieu d’un débat d’idées loyal, c’est une campagne de disqualification personnelle qui s’abat sur elle : « propagandiste patentée », « voix du Kremlin », « agente d’influence ». Nathalie Loiseau et ses eurodéputés de Renew Europe jouent les inquisiteurs modernes : ils exigent des sanctions européennes individuelles contre une journaliste dont les propos n’ont jamais été jugés illégaux. Le Quai d’Orsay, prompt à défendre la liberté d’expression en Iran ou en Chine, s’offusque soudain de son titre de séjour. L’Arcom est saisie. L’hypocrisie a un ministère.
L’Union européenne a interdit RT et Sputnik en 2022, au nom de la lutte contre la « propagande » russe. Décision administrative, sans véritable contrôle judiciaire indépendant, justifiée par l’urgence de la guerre. Soit.
Mais cette même Union qui censure des médias d’État russes accueille à bras ouverts des voix qataries, turques, israéliennes ou même américaines ultra-partisanes. Elle tolère sur son sol des chaînes financées par des régimes autoritaires, tant qu’elles ne dérangent pas le consensus bruxellois.
Xenia Fedorova devient soudain intouchable lorsqu’elle ose, depuis des médias privés français, rappeler des vérités inconfortables : les origines du conflit ukrainien, les promesses non tenues de l’Occident après la chute de l’URSS, les doubles standards sur le droit international ou les conséquences désastreuses des sanctions sur l’économie européenne.
On l’accuse de relayer des « narratifs du Kremlin » tout en refusant souvent de la confronter à des contradicteurs solides. Le vrai problème n’est pas la « propagande » – terme commode pour disqualifier l’adversaire –, c’est la dissidence.
Dans une France où Emmanuel Macron a multiplié les atteintes à la liberté d’expression (lois contre les « fake news », pressions sur les réseaux sociaux, censure administrative), on s’indigne qu’une Russe puisse s’exprimer librement.
Son livre Bannie- La Liberté d’expression sous condition (Fayard) est révélateur. Elle y décrit les mécanismes de pression politique et médiatique qui visent à faire taire les voix non alignées. Plutôt que de répondre sur le fond, on attaque son parcours, ses origines, son absence supposée de « carte de presse ». Classique : on ne débat plus des idées, on dénonce la personne.
La liberté d’expression n’est pas un luxe réservé aux opinions majoritaires ou conformes à l’idéologie dominante. Elle n’a de sens que lorsqu’elle protège les voix minoritaires, provocatrices ou dérangeantes.
Voltaire ne serait pas Voltaire s’il n’avait défendu que des idées consensuelles. John Stuart Mill le rappelait : c’est dans la confrontation des opinions que la vérité émerge.
L’élite occidentale, qui donne des leçons de démocratie au monde entier, révèle ici son autoritarisme soft. On ferme des chaînes russes, on veut sanctionner des individus, on s’émeut d’un titre de séjour…
Pendant que des islamistes radicaux ou des propagandistes d’autres puissances circulent librement.
Pendant que l’Occident traque Assange.
Pendant que la Commission européenne renforce son arsenal de contrôle de l’information.
Xenia Fedorova n’est pas une sainte. Elle a travaillé pour RT, comme d’autres travaillent pour France 24 ou Deutsche Welle. On peut critiquer ses analyses et exiger un contradictoire rigoureux. Mais de là à en faire une menace existentielle pour la République, il y a un pas que seule l’hypocrisie permet de franchir.
Prendre sa défense n’est pas cautionner la politique russe ni approuver chaque mot qu’elle prononce. C’est affirmer que, dans une démocratie digne de ce nom, une journaliste – même russe, même pro-Kremlin dans son regard – doit pouvoir s’exprimer tant qu’elle reste dans les limites de la loi.
L’Occident perd son âme lorsqu’il copie les méthodes qu’il dénonce chez ses adversaires : blacklisting, disqualification ad hominem, pression sur les médias privés.
Xenia Fedorova incarne aujourd’hui ce paradoxe tragique : celle qu’on veut bannir au nom des « valeurs européennes » révèle, par la violence de la réaction qu’elle suscite, à quel point ces valeurs sont devenues conditionnelles.
Il est temps de choisir : soit nous assumons un véritable pluralisme, quitte à entendre des voix inconfortables, soit nous admettons que nous construisons une démocratie illibérale, drapée dans les oripeaux de la morale.
Xenia Fedorova doit rester.
Pas pour la Russie. Pour nous. Pour la liberté.
Si elle tombe, ce n’est pas Poutine qui gagne. C’est la peur.
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