Lettre ouverte aux parents du monde

Dark Vador dans le bac à sable

7 avril 2026 Flav

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Dans la cour, les enfants se transmettent ces mondes comme on se transmettait autrefois des billes ou des cartes. Et maintenant, il joue à être Dark Vador et il explique qu’il faut tuer les rebelles.

Je me suis alors posé une question : qui apprend la guerre aux enfants ?

Chers parents,

Je n’ai pas choisi la campagne par mode ou par rejet de la ville. J’y ai grandi, j’en connais les silences, les lenteurs et les visages que l’on croise toute une vie. Ce n’est pas un décor pour moi, c’est une manière d’habiter le monde. Pourtant, lorsque mon fils est né, la vie nous avait conduits en ville depuis deux ans, et très vite une évidence s’est imposée, je ne voulais pas que son enfance se fasse entre des murs, des écrans et trop de bruit. Nous sommes donc revenus vivre à la campagne, non pour fuir le monde, mais pour lui offrir, pensais-je, un monde à taille humaine. Une école de village, des chemins, des arbres, des saisons, du temps, une enfance qui respire.

Je croyais, peut-être avec naïveté, que l’on pouvait encore protéger l’enfance en choisissant un lieu de vie. Mais j’ai compris peu à peu que le problème n’était pas géographique. L’homme emporte avec lui sa part d’ombre partout où il va. La violence, l’agitation, la brutalité du monde ne sont pas seulement l’apanage des grandes villes, elles habitent aussi les imaginaires, les mots, les jeux, les images qui circulent entre les enfants sans que nous nous en rendions compte.

Le soir, quand mon fils rentre de l’école, il me raconte souvent sa journée. Il me parle de disputes, de bousculades, de morsures, de cris. Nous parlons d’enfants de maternelle de trois à cinq ans, qui apprennent à vivre ensemble, qui découvrent la frustration, la jalousie, la colère, et tout cela fait partie de l’apprentissage de la vie en société. C’est rude parfois, mais c’est normal ; on n’apprend pas à vivre ensemble sans heurts, pas plus qu’on n’apprend à marcher sans tomber.

Mais un jour, la nature de ses récits a changé. Il ne me parlait plus seulement de disputes d’enfants, mais de combats, de méchants, de héros, d’armes, de batailles. Il me parlait de Spiderman, de Batman, de Jurassic Park. Un soir, mon fils de quatre ans qui n’a jamais été exposé aux écrans s’est mis à me parler de Star Wars ; il connaissait les personnages, les camps, les batailles, les vaisseaux, les armes, l’Étoile de la Mort, Dark Vador et sa musique. Il me talonnait presque sur cet univers. Dans la cour, les enfants se transmettent ces mondes comme on se transmettait autrefois des billes ou des cartes. Et maintenant, il joue à être Dark Vador et il explique qu’il faut tuer les rebelles.

Je me suis alors posé une question : qui apprend la guerre aux enfants ?

Car il faut cesser de nous raconter des histoires. Nous sommes en train de laisser une génération entière grandir dans des univers saturés de combat, d’affrontement, de domination, de destruction, où la victoire passe toujours par la force. Et nous faisons comme si cela n’avait aucune conséquence.

Nous savons. C’est peut-être cela le plus grave. Nous sommes la première génération de parents à exposer massivement les enfants aux écrans dès le plus jeune âge, et nous sommes aussi la première à en connaître précisément les ravages. Tous les professionnels de l’enfance le disent désormais sans ambiguïté ; avant six ans, les écrans abîment le langage, fragmentent l’attention, troublent le sommeil, désorganisent la vie intérieure et empêchent l’enfant d’apprendre à réguler ses émotions.

Ce ne sont pas des effets secondaires. Ce sont des atteintes profondes au développement.

Un enfant n’a pas besoin d’écrans pour grandir. Il a besoin de temps, de présence, de nature, d’histoires, d’ennui parfois, de silence souvent. Il a besoin de construire des cabanes, de creuser des trous, de regarder les insectes, de dessiner, de poser des questions, d’écouter des adultes parler calmement. Il a besoin de lenteur, car l’enfance est lente par nature, et c’est cette lenteur qui construit l’homme, nous l’oublions presque toujours en devenant adultes.

Pendant ce temps, nos médias parlent sans cesse de violence, de guerre, d’un monde qui se durcit. Mais le monde n’est pas une abstraction, il est fait d’hommes, et les hommes ont d’abord été des enfants. On ne devient pas brutal à trente ans par hasard. On le devient parce qu’on s’y est habitué très tôt, dans les jeux, dans les images, dans ce que l’on a appris à trouver normal.

Le jeu est le travail de l’enfant. C’est par le jeu qu’il apprend le monde, qu’il apprend la relation à l’autre, qu’il apprend la coopération ou la domination, la rivalité ou l’entraide, la destruction ou la construction. Quand un enfant joue, il n’est pas en train de passer le temps, il est en train d’apprendre à devenir un adulte. Et c’est pourquoi nous devrions peut-être nous poser cette question essentielle : à quel monde préparons-nous nos enfants lorsque nous les exposons à des programmes, à des jeux de guerres, de combats, d’ennemis et de victoires par la force ?

Nous continuons à croire que le destin du monde se décide loin de nous, dans les urnes, dans les palais, dans les mains de quelques puissants. Cela nous arrange de le croire, parce que cela nous décharge. Mais c’est faux. Le monde ne commence pas là. Il commence dans ce que nos enfants regardent, dans ce qu’ils imitent, dans ce qu’ils apprennent à désirer.
Nous parlons de paix, mais nos enfants jouent à la guerre.
Nous redoutons la violence du monde, mais nous en faisons un divertissement.
Nous espérons un avenir apaisé, mais nous habituons les cœurs à la domination, à l’affrontement, à la victoire par la force.

Nous sommes fatigués, oui. Pressés, débordés, souvent à bout. Nous faisons comme nous pouvons. Mais il y a des renoncements qui coûtent cher !

Car les hommes feront demain le monde qu’ils auront appris à aimer enfants. Et si leurs jeux sont peuplés de guerre, ne nous étonnons pas qu’un jour leurs réalités le deviennent aussi. Le monde de demain est déjà là, à nos pieds, dans nos maisons. Et il joue. Alors si nous voulons vraiment la paix sur la terre, il ne suffira pas de la réclamer dans nos discours, ni de la souhaiter dans nos prières. Il faudra commencer par la défendre, concrètement, humblement, obstinément, dans le seul lieu où elle peut encore naître sans violence :

le cœur de nos enfants.

Flavien

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