De la démocratie en France

10 novembre, par Roberto Ferrario

De Stéphane Haslé

En ce moment, Louis a un peu la tête ailleurs. Il a revu ses amis d’enfance et a plongé dans son passé. Parallèlement, il s’est mis à lire (ce qu’il avait très peu fait, honte à lui) Annie Ernaux, après l’annonce du Nobel. Elle aussi, elle surtout, sait se tenir dans les années d’avant pour en rendre la texture et la saveur propres. Comme tous les enfants, Louis pensait que le monde s’arrêtait au bout de sa rue, à son école, à ses parents et à ses copains. Le temps, alors, stationnait dans un espace délimité, son cours ne semblait altérer ni les visages ni les sentiments, il restait le même, au milieu des mêmes choses. L’enfance cesse lorsque que l’on découvre, un jour, qu’il y aura un demain qui fera éclater les frontières du présent. Le monde devient alors un ensemble de possibles, un labyrinthe de choix, incertains et glorieux, qu’on ne peut affronter sans le secours des autres, quand les proches ne suffisent plus. Apparaissent alors les pans du réel non vus jusque-là : le poids du milieu social, les avantages reçus en héritage ou, à l’inverse, la pauvreté des moyens à notre disposition pour entrer dans la vie. La politique, naguère, se donnait une tâche majeure à remplir : équilibrer les chances, réduire les écarts, surmonter les injustices de la naissance. Certes, il fallait lutter pour qu’elle aille au bout de cette mission, pour qu’elle ne soit pas freinée par ceux qui en faisaient une défense de leurs privilèges, pour qu’elle soit à la hauteur de son projet, mais nous ne doutions pas que tels étaient sa raison d’être et sa vérité. Nous donnions à ces idéaux partagés les beaux noms de Démocratie, le pouvoir pour le peuple, ou de République, les mêmes droits à l’avenir pour tous. Quand nous trouvions que ça n’allait pas assez vite, nous espérions la Révolution.

Louis a un peu mal à la tête quand il regarde ce qui est advenu, quand il entend combien le nom de démocratie est aujourd’hui dénaturé, bafoué, profané. Nos gouvernants se réclament encore – et plus que jamais - de la démocratie, ils se drapent en elle comme dans une toison dorée, ils dénoncent les faux démocrates, les populistes, les extrémistes, tous ceux qui refusent les « règles du jeu parlementaire », etc. Ils mentent effrontément, ils savent parfaitement que la démocratie n’est qu’un prête-nom, un masque, une ruse du capitalisme mondialisé pour faire avaler ses pilules : casse des acquis sociaux, destruction des protections collectives, réforme des retraites. Annie Ernaux montre clairement comment le monde actuel est le résultat des décisions et des choix de ceux, et uniquement de ceux-ci, qui dominent le système économique et financier depuis les années quatre-vingt, en même temps, elle montre que les autres, tous les autres, c’est-à-dire la majorité, n’ont jamais pu accéder à la moindre possibilité de faire naître leur monde, à la moindre possibilité de proposer leur idée du demain.
En France, les institutions de la République sont verrouillées par les tenants du néo-libéralisme et l’usage du 49-3 n’est qu’un des aspects de leur indifférence à la volonté populaire. Les décisions se prennent entre gens du même univers, autour d’experts à leur service, sans jamais en référer à celles et ceux auxquelles elles s’appliqueront. En Angleterre, le gouvernement de Liz Truss a été coopté par quelques dizaines de membres du Parti Conservateur avant de tomber sous les coups du Marché, sans qu’à aucun moment, le peuple anglais ait son mot à dire. Dans les « plus vieilles démocraties du monde », le pouvoir appartient à une oligarchie soucieuse exclusivement de protéger ses intérêts et de continuer à s’enrichir, sans la moindre retenue.

Toutes les forces médiatiques sont au service de la fiction ultime : faire croire que la France est une démocratie, et que ceux qui s’y opposent ou qui en doutent sont de dangereux maniaques, des déçus, des revanchards, des ratés. Louis en vient à soupçonner les discours critiques qui sont développés ici ou là (il ne parle pas, bien sûr, de la soi-disant presse de gauche, genre L’Obs ou Télérama, depuis longtemps passée du côté des dominants), dans des luttes pour l’égalité des sexes ou contre la dégradation de la nature, tant il en vient à penser que pour que de tels discours soient repris médiatiquement, il faut nécessairement que les dominants en tirent un bénéfice. (Mais peut-être est-il trop soupçonneux ?).

Louis a un peu la tête qui tourne quand il entend Macron, à Rome, appeler à l’aide la religion pour cimenter la paix entre les nations et restaurer l’unité des sociétés contemporaines. Pour résister aux désordres du temps, le Président français rêve d’un réveil du religieux comme vecteur des principes de l’humanisme. Certes, il ne prône pas un retour du théologico-politique, un gouvernement des religieux, mais il émet l’idée que l’on pourrait redonner à la religion son magistère moral, puisqu’aucune pensée laïque n’en est capable. (Pourquoi ajouter « laïque » à « pensée », se demande Louis, cela a-t-il un sens de parler de « pensée » religieuse ?). Il entérine ainsi la fin de la politique comme lieu d’un commun désiré et partagé, disons mieux : d’une espérance. Elle n’a plus rien à nous dire, elle est là uniquement pour la gestion du capital mondialisé et abandonne nos âmes à qui voudra bien s’en charger. La seule valeur qu’elle prend en charge est la valeur d’échange, sous ses formes marchandes et financières, pour les valeurs morales, la religion fera l’affaire.

Marx, avant Macron, avait reconnu les vertus consolatrices de la religion, cette « âme d’un monde sans âme », comme il l’écrivait dans le texte fameux de 1843 où la religion est définie comme « l’opium du peuple ». La différence entre Marx et Macron est que le philosophe allemand considérait que les consolations de la religion avaient un grave défaut : elles ne changeaient rien à l’existence du peuple, c’est-à-dire à l’exploitation de l’homme par l’homme légalisée par les États serviteurs du capitalisme, au contraire, elle incitait plutôt les hommes à accepter patiemment leur misère avant d’être sauvés dans l’Au-delà. Pour notre Président, c’est plutôt une qualité de la religion, ou de la spiritualité (mot fourre-tout) en général : se transporter dans le Ciel des idées, débattre entre gens de bonne compagnie de la valeur des valeurs, et renoncer à la transformation effective du réel. En un sens, pour Macron et ses semblables, en Europe, en particulier, la démocratie a la même fonction émolliente, ils nous disent, ou font dire par leurs médias : « Ne vous révoltez pas, vous vivez en démocratie, le meilleur des régimes. Attendez patiemment que les choses s’arrangent, nous nous en occupons. »
« Enfin, Louis, as-tu perdu la tête ?
- Un peu… Mais c’est si bon… »

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