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Séisme en Colombie : une tragédie sociale annoncée
I. – Un séisme dévastateur qui met à nu les inégalités sociales du pays.
Le séisme du 10 août 2026 constitue l’une des plus grandes catastrophes naturelles qu’ait connues la Colombie au cours des dernières décennies. Ce séisme, d’une magnitude de 7,4 et dont l’épicentre se situait à San José del Palmar, dans le département du Chocó, a touché 15 départements et 471 communes. Au 20 août, le bilan officiel faisait état de 262 154 personnes touchées, 30 664 logements détruits et 136 946 endommagés, sans compter les graves dégâts subis par les écoles, les hôpitaux, les routes, les ponts, les aqueducs et les aéroports. Il ne fait aucun doute que ces chiffres ne reflètent pas l’ensemble des dégâts, si l’on considère que de nombreuses communes ont subi des dégâts graves touchant près de 90 % de leur territoire, comme ce fut le cas à El Cairo, au nord de la vallée du Cauca.
Mais ces chiffres ne suffisent pas à exprimer la dimension humaine de la tragédie. Le séisme démontre en outre que les catastrophes naturelles ne touchent pas tout le monde de la même manière. L’ampleur de leurs conséquences est déterminée par des conditions historiques telles que la pauvreté, la précarité du logement, les inégalités territoriales, l’économie informelle, l’insuffisance des infrastructures publiques et l’abandon de nombreuses communautés rurales et populaires.
Les premiers résultats du recensement unique d’urgence mené par les chambres de commerce et d’industrie montrent que 85,8 % des entreprises interrogées ont signalé avoir subi des dommages d’une manière ou d’une autre et, parmi les entreprises touchées, 48,4 % ne peuvent actuellement pas exercer leur activité : pratiquement une sur deux est paralysée. 49,6 % présentent des dégâts graves ou critiques et 91,9 % des entreprises touchées sont des micro-entreprises. Par ailleurs, 87 % d’entre elles sont des entreprises du commerce et des services.
L’impact menace également l’emploi : 70,1 % des entreprises dont des emplois sont menacés signalent qu’entre un et cinq postes sont concernés. Bien que 72,9 % d’entre elles enregistrent des pertes inférieures à 20 millions de pesos, ces chiffres peuvent s’avérer dévastateurs pour les petites entreprises disposant d’un faible capital de réserve et dépendant des recettes quotidiennes pour subvenir aux besoins de leurs propriétaires, de leurs familles et de leurs salariés.
Ces données permettent de mettre en évidence un deuxième niveau d’urgence : après la destruction physique vient la détérioration économique. Une entreprise qui ne peut pas ouvrir licencie du personnel, cesse de vendre, mais continue de devoir faire face aux loyers, aux crédits, aux charges et aux obligations fiscales. Si l’interruption se prolonge, une situation initialement temporaire peut se transformer en fermeture définitive, avec une perte d’emploi.
C’est pourquoi cette tragédie ne peut pas être présentée uniquement comme une fatalité naturelle. La vulnérabilité sociale est également une construction politique, économique et de classe, issue du modèle capitaliste. La reconstruction ne doit pas se limiter à remettre sur pied les bâtiments détruits : elle doit radicalement réduire les conditions sociales qui ont rendu vulnérables des millions de personnes.
II. – La solidarité populaire face à la tragédie : une réponse qui a dépassé l’État et le gouvernement.
Des milliers de travailleurs, de jeunes, d’organisations sociales, de communautés de quartier et paysannes, d’autochtones, d’Afro-descendants, de syndicats, de pompiers, d’organismes de secours et de bénévoles ont engagé une extraordinaire mobilisation solidaire.
Dans de nombreuses régions, cette réponse a dépassé les capacités de l’État. Ce sont les habitants, les jeunes, les travailleurs et les organisations populaires qui ont déblayé les décombres, recherché des survivants, organisé des centres de collecte et transporté de la nourriture, de l’eau, des médicaments et des outils.
Dans la vallée du Cauca, Buenaventura est devenue un exemple emblématique : face à plus de 72 heures d’isolement terrestre, les supporters de l’América et du Deportivo Cali ont organisé une collecte d’aide et ont réussi à la transporter jusqu’au principal port colombien sur la côte pacifique.
Les caravanes de solidarité se sont rendues directement dans les quartiers, les hameaux et les communautés rurales, apportant de l’aide et accompagnant les familles sinistrées. Cette solidarité témoigne d’une immense capacité d’organisation et d’une grande force collective du peuple colombien.
Mais elle met également en évidence la profonde méfiance de larges secteurs de la population envers l’appareil d’État, conséquence d’années de corruption, de bureaucratie, de clientélisme et d’inefficacité institutionnelle.
La solidarité populaire doit être revendiquée et organisée, mais elle ne peut pas être utilisée par l’État pour se soustraire à ses obligations. Le peuple peut et doit faire preuve de solidarité ; l’État a l’obligation de garantir le logement, la santé, l’éducation, l’alimentation, l’emploi, les infrastructures et la protection sociale.
Les organisations populaires présentes sur le terrain doivent être reconnues comme des acteurs de premier plan de la reconstruction et non comme des auxiliaires bénévoles d’un système institutionnel débordé.
III. – La réponse du gouvernement national : des mesures insuffisantes et dépourvues de contrôle social.
Le gouvernement d’Abelardo De la Espriella a mis en place des mécanismes d’urgence et annoncé certaines aides, mais celles-ci s’avèrent insuffisantes. Les aides temporaires au loyer et les allègements sur les services publics ne permettent pas de résoudre les problèmes liés à la reconstruction des logements, à la relance des entreprises, à la petite et moyenne industrie, ni à la restauration des sources d’emploi détruites.
Le recours à des pouvoirs extraordinaires ne peut pas devenir un chèque en blanc pour le gouvernement, les grands entrepreneurs, les banques, les assureurs et les chefs d’entreprise. Tout contrat, toute affectation budgétaire, tout crédit, toute subvention et tout chantier public lié à la situation d’urgence doivent être soumis au contrôle des citoyens, des syndicats, des collectivités territoriales et des communautés. Pas un seul peso destiné à la reconstruction ne doit finir entre les mains de la corruption, de la spéculation immobilière ou de l’enrichissement des entrepreneurs et de grands patrons.
VI – L’endettement extérieur ne peut pas devenir la solution automatique.
Face à une catastrophe de cette ampleur, des ressources extraordinaires sont nécessaires. Ce qu’il faut remettre en question, c’est que la réponse repose de nouveau sur l’endettement public, transférant aux générations futures le coût financier d’une situation d’urgence qui devrait être pris en charge par une redistribution extraordinaire de la richesse nationale.
Une reconstruction financée principalement par l’endettement extérieur risque de transformer une tragédie naturelle en une nouvelle tragédie économique et sociale.
V. – La tragédie n’a pas mis un terme au projet politique antipopulaire et pro-impérialiste du nouveau gouvernement.
La situation d’urgence a également permis de constater que la catastrophe n’a pas entraîné la suspension du projet politique du gouvernement d’Abelardo De la Espriella. Au contraire, en pleine situation d’urgence, il accélère la mise en œuvre de ses politiques antipopulaires et pro-impérialistes.
a. Persécution politique.
Alors que le pays compte des milliers de sinistrés et subit de graves dégâts, le gouvernement poursuit son offensive contre l’administration précédente par le biais du soi-disant « Livre de la vérité », tout en s’attachant à démanteler les modestes acquis populaires obtenus sous le gouvernement précédent. Nous rejetons aussi bien l’impunité face à la corruption que l’utilisation des institutions de l’État pour mener une persécution politique. Les enquêtes doivent s’appuyer sur des preuves, respecter les garanties procédurales et être indépendantes de tout calcul partisan ; et surtout, les acquis gagnés en matière économique, de travail, d’éducation ou de restitution des terres doivent être respectés.
b. La politique étrangère : subordination aux États-Unis et à Israël.
Le gouvernement a opéré un virage marqué vers une alliance stratégique avec les États-Unis et Israël. Dans une perspective internationaliste et anti-impérialiste, nous remettons en cause cette orientation. La Colombie doit développer des relations internationales indépendantes. La coopération internationale est la bienvenue lorsqu’elle contribue à sauver des vies et à aider les victimes. Cependant, coopération ne signifie pas subordination politique, militaire ou économique, et encore moins servir à blanchir l’image des assassins responsables du génocide du peuple palestinien.
c. Démantèlement de la politique de paix du gouvernement de Petro.
Le transfert de 117 personnes privées de liberté impliquées dans les processus de négociation du gouvernement précédent constitue une manifestation de la politique de « main de fer » annoncée pendant la campagne électorale. Cela représente l’annonce concrète du démantèlement de la politique de « paix totale » et le remplacement du dialogue par la force, et de la négociation par la persécution.
Nous rejetons tant l’impunité des organisations criminelles que l’utilisation démagogique de la politique de sécurité pour renforcer un régime d’exception permanent, étendre le pouvoir répressif de l’État et criminaliser la contestation sociale. La classe ouvrière et les communautés populaires ont le droit de vivre à l’abri de la terreur des organisations armées et du trafic de drogue, mais également de ne pas être victimes de la violence d’État, de la militarisation de leurs territoires ni de la criminalisation de leurs luttes sociales.
VI – Une reconstruction au service des victimes et non de grandes entreprises
Dans une perspective de classe ouvrière et en reprenant les principes d’indépendance de classe, de mobilisation et d’organisation, la reconstruction doit reposer sur un principe fondamental : les victimes doivent être les acteurs principaux et non les destinataires passifs des décisions prises par le gouvernement, les banques, les entrepreneurs et les grandes entreprises.
Nous ne voulons pas d’une reconstruction conçue comme une gigantesque affaire privée. Nous voulons une reconstruction publique, démocratique, participative et contrôlée par les communautés.
Propositions
1. – Des ressources pour la reconstruction, pas pour la dette.
Suspension immédiate du remboursement de la dette extérieure pendant la situation d’urgence et la phase initiale de reconstruction ; audit public de la dette et refus de nouveaux emprunts pour financer la reconstruction. Les ressources ainsi libérées doivent être affectées à un Fonds national de reconstruction et de solidarité ouvrière et populaire.
2. – Que paient ceux qui concentrent la richesse.
Impôt extraordinaire sur les grandes fortunes, les banques, les monopoles, les entreprises minières et énergétiques et les grands capitaux. Suspension ou exonération de la taxe foncière pour les biens immobiliers sinistrés, exonération de l’impôt sur le revenu pour les familles sinistrées et TVA à zéro pour les matériaux, équipements et fournitures destinés directement à la reconstruction.
3. – Les biens de la SAE au service des victimes.
Les biens régis par la Société des actifs spéciaux (SAE) doivent être affectés en priorité aux familles urbaines et paysannes sinistrées, pour le logement, les terres productives et la reconstruction communautaire.
4. – Reconstruction : publique, logement, santé, éducation et travail décent.
Les travaux essentiels doivent être réalisés en priorité par des organismes publics, des coopératives de travailleurs et des entreprises d’État. Construction massive de logements sociaux sûrs ; reconstruction prioritaire des hôpitaux et des écoles ; attention particulière accordée aux communautés rurales, paysannes, autochtones et d’ascendance africaine ; et un programme extraordinaire d’emploi public garantissant un salaire décent, la stabilité, la sécurité sociale et les droits du travail.
5. – Protection de l’emploi et des revenus.
Aucune entreprise ne doit utiliser le séisme comme prétexte pour licencier des travailleurs. Il faut garantir des mécanismes de stabilité temporaire de l’emploi, une compensation pour ceux qui perdent leurs revenus et une protection des économies familiales, paysannes et communautaires. Les assureurs et les banques doivent respecter leurs obligations et proposer des délais de grâce et des refinancements sans intérêts supplémentaires.
6. – Contrôle populaire et participation des sinistrés.
Créer des comités territoriaux de reconstruction élus démocratiquement. Tout marché public doit être transparent et accessible. Les ressources doivent être placées sous la surveillance permanente des sinistrés, des syndicats, des organisations paysannes, des conseils communaux et des organisations sociales. L’aide de l’État ne peut être subordonnée à aucune affiliation politique, religieuse, partisane ou électorale.
7. – Reconnaissance et renforcement de la solidarité populaire.
Les caravanes, les collectifs de jeunes, les syndicats, les conseils communaux, les organisations paysannes et les autres manifestations de solidarité doivent être reconnus comme des acteurs légitimes de la reconstruction, avec la possibilité de régir directement les ressources destinées aux communautés grâce à des mécanismes de reddition publique des comptes et de contrôle collectif.
8. – Unité des travailleurs et des secteurs populaires.
Les syndicats, les organisations paysannes, les communautés autochtones et afro-descendantes, les organisations de quartier, les étudiants, les travailleurs de la santé, les enseignants, les organisations de femmes et de jeunes doivent promouvoir une coordination nationale pour la reconstruction d’un Front unique pour la reconstruction au service des victimes, par le biais d’assemblées territoriales, de comités de sinistrés, de brigades de solidarité, de comités de surveillance populaires et de mobilisations.
L’indépendance politique vis-à-vis du gouvernement ne signifie pas l’indifférence face à la tragédie. Elle signifie défendre avec plus de fermeté les droits des victimes. La classe ouvrière doit construire sa propre alternative.
VII. – Une solution ouvrière et populaire face à la reconstruction.
Le séisme soulève une question qui dépasse l’urgence immédiate : pour qui la Colombie sera-t-elle reconstruite ? Elle peut être reconstruite pour les banques, les grands entrepreneurs, les entreprises de construction, les monopoles et les investisseurs. Ou bien elle peut être reconstruite pour ceux qui ont perdu leurs logements, leurs emplois, leurs écoles, leurs hôpitaux et leurs conditions de vie.
La tragédie du 10 août ne doit pas servir à aggraver les inégalités, à accroître la dette publique, à renforcer les entreprises privées ni à consolider la subordination internationale du pays. Elle doit au contraire devenir une occasion pour les travailleurs, les communautés populaires, les paysans, les jeunes et les organisations sociales de proposer leur propre alternative face aux politiques du gouvernement.
Reconstruire ne signifie pas simplement remettre sur pied ce qui s’est effondré. Reconstruire, c’est transformer les conditions sociales qui ont rendu des millions de Colombiens si vulnérables face à la tragédie. Cette reconstruction ne pourra véritablement servir les intérêts des majorités que si ce sont les travailleurs et les communautés eux-mêmes qui participent, décident et contrôlent son déroulement.
21 août 2026
Unité de Gauche Révolutionnaire (UNIR), section de l’Unité internationale des travailleuses et travailleurs (UIT-QI) en Colombie
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